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Chroniques d'Irydaë
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 Rêver, mourir un peu

Luka Toen
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Jeu 14 Déc - 3:16
Irys : 579381
Profession : Historienne et naturaliste à ses heures perdues, médecin officiellement
Guilde +2 (femme)
Rêver, mourir un peu
[Solo] - Janvier 933





Le vélin se froisse entre ses doigts. Des senteurs boisées lui reviennent, celle, plus lourde et ample de l’encre. Ses prunelles ont des égarements d’hirondelle, le rideau de ses cils battant de quelques affolements ténus, la sécheresse soudaine dans sa bouche pour preuve de sa perdition momentanée. Peut-elle y croire ? Peut-elle oser ? Après le fiasco de ce nouvel an, que reste-il à sauver de la lie de l’humanité ? Elle regarde une nouvelle fois la missive. En relit chaque mot, comme l’on savoure le fruit du péché que l’on sait sans retour. Ardmen Burvia, Adepte de son état, l’invite à venir découvrir le fin mot de ses longues recherches. Plus de hasard sur les routes, plus de souffle perdu en vain, plus d’agonie pour Faye : il détient le remède aux Anomalies.

L’homme ne s’appesantit pas de demi-mesures ; il sait. Il sait qu’elle court telle une fuite en avant par devers le monde avec l’esprit méthodique d’un chirurgien en action. Trouver, décrasser, décortiquer, comprendre, interpréter, tirer des hypothèses… Tout cela, elle l’accomplit sans mots dire depuis des années au nom de sa profession, simplement plus fébrile depuis que l’image de sa sœur lui est revenue en mémoire. Il faut que cela cesse, lui raconte-t-il. Et ses mots ont l’attrait des promesses tenues dans un chaud soupir, le poison du reptile qui siffle sa mélopée au creux de l’oreille… Oh, il y a de grandes chances que cela soit un piège, se dit-elle. Un piège pour quoi ? corrige sa conscience, soudain révulsée. Tu n’as rien à perdre, tout à gagner. Qui t’en voudrait ? Alors, pas un piège argumente-elle, un faux espoir, une lueur sournoise, un replis fourbe de terre qui l’entraînera droit au sol. Peut-être, mais si tu n’y vas pas, tu ne sauras pas… Les contreforts de son esprit en conviennent. Peu importe ce qu’il y a à découvrir là-bas, finalement, elle ira. Car le « et si » n’est pas une option pour Faye.

Elle réunit ses affaires. Deux ou trois bourses de plantes séchées, du lard, une tenue chaude pour franchir les rigueurs de l’hiver, et le Khoral qu’elle sait régner en maître à Khurmag. Elle s’amuse un instant, rit de l’ironie de la situation : voilà qu’elle y échappait de justesse en novembre, mais ce n’était que pour mieux s’y jeter à nouveau en janvier. Elle enfile les manches amples de son manteau. Un vrai manteau celui-ci, elle n’emporte pas Kharan Shar avec elle, trop précieux pour être risqué dans les recoins de sa soif de vérité. Elle salue les membres des Cercles de l’Aube qui s’agitent encore à cette heure, sa grande famille de dégingandés, car il faut forcément avoir un grain pour souhaiter offrir de meilleures conditions médicales aux êtres humains aux frontières de la guerre. « Je reviens bientôt » leur assure-t-elle, et cela ne les inquiète pas outre mesure, eux qui sont habitués depuis l’enfance à la voir s’effacer chaque matin par-delà l’horizon, ivre de vie et de kilomètres avalés.


►◄


L’homme est là. Pour sa part, elle se tient aux portes de Reoni, belle et sauvage dans son éclat de flamme indomptée. Elle lui fait face, lui tend la main et s’orne d’un sourire en constatant que ce voyage depuis Yeronkhii semble tenir ses promesses. Y aurait-il une justice… ? Il s’anime, rit aux éclats, de cette façon propre aux hommes d’arquer les lèvres, un éclat de dent blanche et la main amicale baladée sur une épaule. « Ravi de vous rencontrer enfin Dame Toen, nous tenions votre grand-père en haute estime ». Il n’est pas Gharyn ni Khorog, mais sa prestance y ressemble. Il se plaint de n’avoir hérité que d’un faible pouvoir, ce qui, selon lui, est l’unique obstacle l’ayant retenu à un statut plus humble que celui de chef de la capitale. Elle n’en sait rien après tout, la seule chose lui étant connue se devant d’être prononcée avec parcimonie : « Ardmen Burvia je présume ? C’est un plaisir partagé. » Son patronyme pour unique indice, et la bouche pleine d’espoirs irrésolus.

Il l’invite à le suivre, elle s’exécute. C’est un ballet maintes fois répété, une valse en trois temps : un pas vers l’autre, on acquiesce, on relance. Ce code humain, plus millénaire que le monde, a été parachevé par tous leurs ancêtres et ceux qui vivaient déjà avant eux. Elle boit à la source ses paroles, les prunelles brûlant d’une attentive patience, cherchant à lire ce qu’il dit tout haut et les silences entre ses mots. « Nous sommes nombreux, lui explique-t-il, et très anciens. Notre ordre se veut un précurseur dans son domaine, et nous nous sommes toujours sentis fort concernés par l’avenir des Anomalies et leur impact sur le peuple my’trän. » Il lui raconte la difficulté de se faire entendre, avoir une importance, un impact tangible sur le mouvement du monde lorsque celui-ci s’échine à tourner dans un sens. Il comprend la médecine, possède un faible pour l’astrologie et voudrait s’initier aux mathématiques. En attendant, lui et ses autres amis partagent une même passion pour le savoir et l’envers du décor, précisément des traits de caractère qui les auront conduits il y a de cela quelques années à découvrir un remède inédit à la plupart des maux. « Pourquoi n’en avoir jamais parlé officiellement ? Je ne suis pas au courant d’une telle découverte » s’étonne-t-elle. « Nous attentions le bon moment. Tout le monde ne peut pas appréhender notre façon de penser, les contraintes de la foi et les mœurs entachées de vieillissement limitant notre approche. »

Ils ont alors entendu parler d’elle, car les noms sont rapides à circuler pour qui sait où chercher. La sphère scientifique est restreinte, un univers à feu couvert où ils ne sont guère plus de cinq cent à circuler véritablement. Ils ont voté, hésité à partager la recette miraculeuse avec une inconnue, pas même issue du genre My’trän… Enfin, pas à proprement parler, et pas après les égarements de son sang depuis que sa mère s’est entichée d’un daënar à Zochlom. Luka grince un peu des dents, elle n’aime pas que l’on méjuge ses parents, ces êtres fantasmés et auréolés de l’accomplissement de leurs rêves depuis l’enfance. Elle s’éloigne de son chemin, il la rattrape à petits pas, cajoleur et négligeant. « Allons allons, nous souhaiterions que vous rejoigniez notre cause pour vous parler franchement. Vous à nos côtés, nous pourrions accomplir beaucoup et faire progresser la recherche. » Elle ne dit rien, coule un regard jade sur sa silhouette, l’empreinte d’un sourire dans le velours de sa peau. « Nous verrons », car demain est loin déjà, et tout reste encore à construire. Faye d’abord, Irydaë tout entier pouvait bien s’étioler en attendant.

Il la guide de son pas chaloupé, jamais hésitant. Il lui fait franchir des ponts, des escaliers à n’en plus savoir que faire, et bientôt les passants se dissolvent pour ne plus laisser que les chats et les manants. Elle connait néanmoins ce quartier… Le carré des Voluptés devine-t-elle d’un écriteau, des lettres savamment écrites pour vanter les atouts rebondis et confortables d’une nuée de jeunes nymphes fraîchement obtenues. C’est que les dirigeants de Khurmag se font toujours plus intrusifs, il faut dorénavant louer les caves des maisons de plaisir certains soirs si lui et les siens veulent se réunir loin de témoins disgracieux. Et puis, il y a de l’hydromel et les filles sont belles, qu’espérer plus ? Son ton est charmant et ses yeux honnêtes. Elle le gourmande par camaraderie, elle-même ayant dû maintes fois se résoudre à pareil décor par le passé : les citoyens ne sont pas toujours prêts à voir et entendre une véritable réunion scientifique.


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« Nous avons découvert une panacée très puissante… » Il maintient le foulard sur ses yeux, par jeu et désir de la surprendre. « … Capable même de guérir les Anomalies. » Une porte grince sur ses gonds, les voix étouffées et engourdies d’une poignée de ses collègues autour d’elle. Elle les connait, il les lui a présentés il y a trois jours. Ils ont festoyé, bu en l’honneur de ce qui allait s’accomplir, de la boucle enfin bouclée. Ils sont qui père de famille, qui milicien fidèle à sa patrie, qui forgeron pour une ou deux escarcelles d’irys le jour. Patients et non moins vaniteux, ils ont voulu ce décorum, une mise en scène à la hauteur de leur future nouvelle initiée. Il l’introduit donc ainsi dans ce qu’elle pressent comme un vaste sous-terrain, la fragrance de l’humidité se mêlant à celle de la terre et d’un on-ne-sait-quoi de fangeux. Une odeur, plus fragile mais plus aiguisée, lui chatouille l’odorat sans qu’elle ne sache mettre un nom dessus. La pénombre s’appesantit sur sa peau, gagne sa chevelure, et toujours cette odeur entêtante qui lui pique le nez…

« Nous avons résolu l’irrésolvable. Touché du doigt le divin et appréhendé ce que nul autre n’avait fait avant nous. »

Le tissu s’évase en doux froufroutements sur son cou. Ses pupilles fouillent l’obscurité, un instant égarée, avide de ce qu’on l’invite à saisir.

« Et vous êtes conviée, ma chère, à notre prochaine excursion au pays du merveilleux. »

Ses lèvres s’entrouvrent. Un mot qui ne veut point sortir. Le résumé d’une existence pour une seconde fatidique.

Il est là, aux portes de la ville. Et le vélin du papier lui revient en mémoire. Le début de cette mascarade, cette danse mortuaire et sordide pour un plongeon plus beau, plus grand encore dans les tortueuses folies de l’humanité.

Il est là, et il la contemple. Ses prunelles irisées, fendues à la manière des reptiles, quêtant l’eau qui jamais ne vient, et la nourriture et la vie. Disparus. Le plomb l’amarre à la terre, écharpe ses ailes, un phalène clouté à sol par la main badine d’un collectionneur. Un dragon qui ne peut plus voler est un dragon mort. Le métal veiné d’ombres serpente sous leurs pieds, et le bruit d’une eau rouge suinte au sol, zigzague comme un animal joyeux aux macabres élancements. Elle comprend avant qu’il ne parle, elle comprend soudainement la nature de cette panacée. Ils boivent le sang des êtres vivants, s’en engourdissent les papilles jusqu’aux mirettes, s’en goinfrent avec la délectation des goûteurs de grand vin. Un peu de chono mon cher ? A moins que vous ne préfériez la candeur d’un jeune garçon… Et ce dragon, qu’en dîtes-vous ? Le bâtiment est le siège d’ossements qu’elle ne préfère pas contempler.

Elle tourne vers Ardmen Burvia l’apesanteur de son regard. Le temps s’est suspendu entre leurs deux silhouettes.

Elle est la première à réagir. Vive comme une étincelle, frappant de foudre, les doigts tendus, griffes sorties, prête à mordre comme un animal sauvage. Car ce dragon est encore en vie, en proie au vide de son existence en creux, bientôt trépassé à la paille de ces drogués. Oh, ils n’en retirent rien, les effets curatifs du sang n’existent que dans leurs esprits séniles, exactement comme l’on s’invente des raisons de plonger plus loin dans un état second.

Ses mains ne saisissent que le vide, et un poids l’écrase au sol, emplit sa bouche de terre et de sang mêlés, son hurlement heurtant la pierre.


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Il y a quelque chose dont elle doit se souvenir… Un agacement fugace à la frontière de ses rêves, un filament qui s’écharpe à son contact… « Reste avec moi » murmure une voix rauque à son oreille. Des doigts caressent sa peau, effleurent son épaule nue et se perdent dans ses cheveux dénoués. Elle sent ses lèvres chaudes contre les siennes, inspire les effluves renversantes de la pièce, le pimenté et le chamarré des huiles essentielles. Le monde est divisé à ses sens, sa main cherche les contours de leur couche sans jamais les trouver, les prunelles renversées de toute cette lumière tamisée qui inonde sa conscience de désirs secrets. Que faire ? Où aller ? « Pourquoi es-tu si paniquée ? » Et voilà qu’il rit tout bas, son amant aux airs de bête alangui, aguicheur et si entêtant. « Il n’y a rien qui t’attende ailleurs » la rassure-t-il, ses mots plus délicieux que le sucré d’un bonbon. Elle se déhanche, se renverse sur le ventre, féline présence que le goût du jeu gagne à tire d’aile. Elle s’amuse de sa déconvenue, de l’hypnotisme de sa silhouette et de l’effet qu’elle produit sur lui. N’a-t-elle pas payé pour une nuit sans conséquence au pays de la volupté ?

Il y a quelque chose dont elle doit se souvenir… Elle se fige à nouveau, s’ébroue comme une louve gênée par quelques vrombissements insidieux, ce pressentiment qu’elle ne parvient à saisir tout à fait et qui irise ses sens. Une sensation de danger. « Reste, reste encore » murmure-t-il en boucle, un son, une mélopée lancinante qui crible sa chair de baisers, insiste et se love, enroule ses anneaux autour de son corps. Ses mains se font imprévisibles, il persiste, elle lâche prise…

Selhan.
Le nom, seul, emplit sa langue, s’invite sur son palais. Elle le savoure, le retourne contre ses dents. C’est étrange ce sentiment de familiarité qu’il lui procure, un trouble, aussi, profond dans ses entrailles et dans le sang qui flux dans ses veines.

Selhan.
« Tais-toi mon amour », lui répète-t-il, plus audacieusement cette fois-ci, une nuance autoritaire qu’elle ne lui connait pas. Elle halète, l’éloigne d’une main, se débat. Quelque chose coince. Quelque chose ne va pas. La scène se répète comme une boucle rayée, divergente de sa route. Que fait-elle là… ? Et ses souvenirs, si éparpillés contre la bouche de cet autre… La tête lui tourne. Une souffrance nait dans sa poitrine, celle d’un fauve en crise, une débâcle carnassière qui la roue de rage. « Reste, reste » supplie cet autre qu’elle ne reconnait plus tout à coup, lambeaux d’être humain aux paroles doucereuses. Douteuses. Mensongères. Alors, elle se fige, et son souffle se ramasse dans sa gorge.

Leur regard se croise, mi allongés mi redressés, et elle constate qu’il sait, qu’il a compris subitement le déroulé logique de cette pièce tragique. Ses yeux s’écarquillent, si grands, si grands… Un « non » muet s’articule sur cette bouche ennemie, car oh oui combien sait-il que son pouvoir n’a plus d’effet, Khugatsaa ne le soutient plus, pauvre novice dont le contrôle du dédale de souvenirs sur sa victime n’est plus.

Elle sourit. Un long sourire très lent, tout de dents, une rétractation des lèvres sur ses crocs avides. Elle se penche sensiblement dans une envolée de mèches flammes qui glissent d’une épaule, et ses prunelles s’ancrent aux siennes. Un vert d’un gris métallique, luminescence que la tenture de ses longs cils sombres recouvre d’une faim ombrageuse et vorace. Ses lèvres rouges comme un fruit se distordent dans une parodie de murmure amoureux. « Tu es mort, maintenant. »

Ses os s’écrasent dans un froissement d’ailes.


►◄


Elle est en vie, en vie ! Un chant universel monte en elle, ivre de liberté. Elle se souvient, enfin ! Elle sait que ce n’est pas sa première tentative de rébellion, que toujours leurs pas l’ont retrouvée et reconquise grâce au pouvoir de manipulation qui est le leur. Ils l’ont droguée, pour plus d’effets. Un esprit flou est plus aisé à recomposer à sa guise… Maintes et maintes fois, elle s’est débattue, jusqu’à retrouver ce dragon et s’échiner à briser ses liens. Encore, et encore. On l’a déplacée également, constate-t-elle, un coup d’œil discret jeté par l’une des fenêtres. L’horizon ne lui offre que le vaporeux manteau blanc du khoral. Elle rajuste sur ses épaules la légère tunique de soie blanche qui couvre sa nudité, pieds nus, essuyant distraitement le sang de l’autre qui macule son genou droit et ses phalanges. La villa est plus ou moins surveillée, une poignée de serviteurs affairés ici et là aux heures d’activité les plus basses du jour. Elle se faufile à souples enjambées, rapide et féline. Elle n’a qu’une poignée d’heures avant qu’on ne trouve son premier cadavre, moins si les rideaux ne parviennent guère à masquer le second.

Elle se coule dans l’ombre musquée du sous-sol, écoute les sons, goûte l’atmosphère. Les âmes qui vivent dorment encore. Elle saute par-dessus un parapet, ouvre une première grille : très bien, le bruit grinçant semble n’avoir alerté personne. Déjà un rire heureux est pressé de sortir de sa gorge, car elle le devine tranquille et patient, le museau tourné dans son exacte direction d’où il l’entend venir depuis un certain temps. « Cette fois c’est la bonne mon ami, nous ne finirons pas en sirop sanglant » lui roucoule-t-elle à l’oreille, une caresse sur ses écailles ternies qui fait vibrer ses flancs d’un frisson sauvage. Il pressent sa liberté future, commence à tirer sur ses liens de fer. Le mécanisme agonise d’une série de cliquetis puis s’effondre au sol, vaincu par la clé qu’elle a pris soin de dérober au cours de ses multiples tentatives.

Le monde se fait explosion. Il l’ignore, s’ébroue comme un lion au sommet de sa puissance retrouvée, bondit en avant d’une vivacité reptilienne. Sa queue et ses ailes frappent la pierre, font gondoler et teinter les objets dans un tintamarre assourdissant, créature perdue qui ne sait plus où se cogner pour atteindre plus vite la liberté. Elle heurte la membrane de ses ailes, part s’écraser contre le mur le plus proche dans un moment d’étourdissement. L’acidité lui pique la langue, sa tête lui tourne, encore… Par tous les Architectes, ne peut-il point se calmer ?! Elle ramasse son corps affaibli sous elle-même, gronde des imprécations. Trop tard déjà, le dragon s’agite dans les larges escaliers et bondit à l’étage où des hurlements font échos.

Bouger, ne pas rester, être libre… Elle s’enjoint au mouvement, se force à avancer. Par ici, ou par-là ? Le bruit du verre brisé l’avertit que son compagnon à pattes semble avoir trouvé la verrière et le bleu du ciel. Elle monte de son côté, car la foule est dense en bas et beaucoup trop armée malgré les dégâts draconiques. Au-dessus aussi le parquet se piétine d’une kyrielle de pas pressés… Par où aller ?
Elle avise la fenêtre à ses côtés. Plonge en avant.

La chute est courte, le froid la happe. Son cerveau fonctionne à plein régime, scande à tue-tête les heures égrenées qui lui restent à vivre seule et dévêtue dans le Khoral. Le vent la malmène en tous sens, elle piétine, glisse et dérape dans la pente jusqu’à ne plus savoir quoi faire du ciel, quoi faire de la neige. Sa peau l’irrite tout d’abord, et puis plus rien, même ses tremblements lui semblent moins saccadés. Elle est heureuse. Loin dans tout ce bleu une silhouette rebat librement des ailes.


►◄


C’est étonnant cette façon que l’on a de prendre conscience que l’on est encore en vie. Cela part loin à la base du corps, d’abord des picotements sous la plante des pieds, et puis le chatouillis d’une joue contre un oreiller, les senteurs et les bruits qui vous reviennent ensuite.

Sa sauveuse s’appelle Leyra. « Vos cris ont porté loin dans la neige » lui dit-elle, une soupe chaude entre les mains. « Mes cris ? » C’est étrange, sa voix lui paraissait pourtant encombrée de glace. « Oui. Vous n’arrêtiez pas de crier, là, dans votre cœur. Vous avez affolé tous les enfants de notre tribu. » Elle place sa main sur sa poitrine, cherche à illustrer des propos qu’une néophyte dans le don empathique d’Orshin ne peut appréhender. « Mais vous seriez morte, si votre dragon ne s’était pas enroulé autour de vous le temps que nous arrivions. » Elle sursaute, manque de renverser sa pitance sur la couverture tressée de son lit. Leyra s’esclaffe de sa surprise, se joue de son ignorance « Il est pas à vous donc ? Vous savez, il a appartenu autrefois à un dragonnier de Dyen. Il est mort d’une maladie, mais notre ami à écailles n’a pas réussi à se laisser dépérir : les gens que vous avez affronté l’ont forcé à se maintenir en vie. » Ses traits se durcissent, son poing enfonce la petite table d’apparat. « Nous allons prévenir les autorités locales. Des êtres humains sont aussi morts là-bas… A cause de leurs activités. Les Architectes puissent-ils leur pardonner leur déviance. »

« Et le dragon ? » Oui, voilà tout ce qui encombre son esprit. Elle est impatiente, soudain, presque fébrile. « Depuis qu’on vous a récupérée il y a trois jours, il tourne autour du camp. Il s’approche de temps en temps mais se laisse pas toucher. Il communique des émotions, parfois. Il vous aime bien je suppose, mais après ce qu’il a vécu… Sa confiance est biaisée. » Elle acquiesce. Elle connait cela. Son regard se tourne vers l’entrée de la yourte, et il lui semble entendre le grondement lointain de son nouveau drôle d’ami.

Tant pis cela prendra des jours, des semaines. Son mois de janvier lui parait happée dans la bouche obscure de quelques démons, de toute façon. Elle songe à tout ce qui lui reste à faire… Prévenir les siens qu’elle va bien, qu’elle est toujours de ce monde. Que la guérison sera longue – pas la sienne, mais celle de Renkhi -, et que la vie est un fruit mûr aux épices incertaines, mais toujours somptueuses.

Elle rit, elle se souvient pourquoi l’existence lui est précieuse.


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