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Chroniques d'Irydaë
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 :: Les terres d'Irydaë :: Zochlom
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 La vie ne tient qu'à un souffle

Althéa Ley Ka'Ori
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Dim 7 Jan - 19:03
Irys : 835227
Profession : Guérisseuse du Troisième Cercle
My'trän +2 ~ Suhury



Le silence de pierre ricoche en longs échos bruyants sur les graviers de son chemin. Cette absence de bruit l’emplit d’une quiétude qui défie toute mélodie, mais qui ne la comble pas tout à fait en cet instant. Un brouhaha sans fin prend d’assaut ses tympans insensibles, des commérages vibrants, des discussions animées, des rires à n’en plus finir, s’emparent de son intimité et l’éclatent sans ménagement sur les pavés qu’elle emprunte. Mais ce n’est pas la raison de son inconfort, rien de cette nuisance sonore ne l’atteint réellement, elle est comme isolée de toutes ces gênes ambiantes, de tous ces parasites alentours qui lui sont si hostiles ; elle ressent la paisibilité intérieure que son environnement lui interdit. Et malgré ce sentiment de paix dans lequel baigne son esprit, elle demeure tourmentée.

La sueur chaude de l’effort amenée par son entraînement de la journée forme à présent un épiderme de fraîcheur désagréable dans l’air nocturne du crépuscule. L’exposition s’étouffe, s’assoupit doucement, à l’heure où les stands se ferment et les derniers invités traînent pour piailler et courtiser à souhait. La guérisseuse, elle, ère sans but près du bâtiment condamné pour l’instant qu’on lui a appris être la future salle de bal.

Althéa redressa la tête, s’extirpant de ses songes éveillés, pour aviser un groupe de ses confrères des Cercles de l’Aube. Amassés près du pavillon, ils circulaient parmi la foule décroissante de retardataires qui rejoignaient leurs quartiers, et un médecin ne manqua pas de la remarquer à son tour. Après un regard entendu vers son brassard insigne des Cercles, qu’elle arborait par fierté autant que pour se faire accoster par des malades à la bourse bien remplie d’Irys, la jeune femme s’approcha d’elle à pas décidés, et l’apostropha en ces termes :

    « Bonjour, bonjour ! Je suis Helyah, troisième cercle de l’aube !
    - Althéa, enchantée, troisième cercle également, répliqua-t-elle avec le calme qui caractérise les somnolents.
    - Et bien, vous avez la mine éprouvée, une dure journée pour vous que celle-ci ?
    - Plutôt longue, oui, mais vous feriez mieux de ne pas commenter ma mauvaise mine si vous vous apprêtez à me demander quelque chose, ironisa-t-elle sans agressivité réelle.
    - Haha, c’est bien vrai ! Je suis chargée de rassembler les quelques cercles sur le terrain à l’occasion du bal à venir. Par mesure de précaution, il faudrait que la guilde soit présente vu la portée de l’événement ! Bon, ça implique de ne pas trop danser, et de boire avec modéra…
    - J’accepte.
    - C’est tout ?
    - C’est pas ce que vous vouliez entendre ? répondit-elle avec un sourire.
    - Si, si, complètement ! Je m’attendais juste à plus de résistance !
    - Je n’aime pas danser avec les étrangers, ça me donnera une excuse pour ne pas le faire.
    - On va bien s’entendre, pas de concurrence entre nous ! se réjouit-elle. Je t’ajoute à mon équipe de ce pas. »


Althéa tenta un souvenir avenant. S’il parut convaincre Helyah, le cœur n’y était pas. Elle patienta jusqu’à ce que son nom fût noté, puis elle salua respectueusement sa recruteuse et s’éloigna à pas mesurés. Le bal serait un moyen sûr de se présenter comme une personne importante aux yeux de tous, et elle n’était pas guérisseuse à cracher sur sa réputation.

Des nombreuses tresses emplumées qui paraient sa chevelure, elle retira une plume blanche qu’elle fit rouler entre son index et son pouce, en allers-retours rassurants dans la régularité de leur cadence. Le soir lui semblait plus mélancolique et plus sombre que les autres, mais elle ne parvenait à mettre le doigt sur ce qui empêchait sa félicité. La paume de sa main vint effleurer le bout duveteux de la plume qui tournait toujours, et ce doux contact lui chatouilla les sens, parvenant presque à la réjouir.

La disciple de Möchlog avait quitté Zora un peu plus tôt comme pour se réapproprier son esprit, replonger dans le sanctuaire de paix qu’offre en tout temps la solitude d’une promenade, mais elle se rendait compte que le mouvement permanent dans le sillage de la noirouquine avait rythmé sa vie au même titre que les trois repas de la journée, et que s’en priver même de façon éphémère, c’était ne pas assouvir un besoin primaire, ne pas être tout à fait complète. Elle avait beau lui montrer hostilité et agressivité, elle faisait partie de sa vie, elle faisait partie de ses ambitions. Elle doutait à présent qu’elle saurait se défaire un jour de sa présence, de sa compagnie, comme elle l’avait cru originellement. Penser qu’elle s’en séparerait d’ici quelques temps lui semblait presque imbécile lorsqu’elle l’envisageait. Leurs destinées étaient liées, peut-être pour une vie entière. L’ennui la terrasserait sans doute si elle venait à la quitter.

Un sourire amer apparut sur ses lèvres, et elle se dirigea vers une fontaine toute proche dans l’espoir de laver son visage de la transpiration, de la poussière, et surtout de la mélancolie.


Dernière édition par Althéa Ley Ka'Ori le Jeu 8 Mar - 21:53, édité 2 fois
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Tristan von Richter
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Mar 9 Jan - 10:21
Irys : 159970
Profession : Capitaine de l'Allégeance
Daënar +2 ~ Skingrad (homme)

Il connait chacun des recoins de l'Allégeance. Ses avantages et ses défauts n'ont plus le moindre secret pour lui. Sur ce fier navire de la marine daënar, il est le maître incontesté. Mais ce privilège s'estompe à chaque fois qu'il pose le pied sur la terre ferme et qu'il ne redevient qu'un humain parmi les humains. Et même si son ego lui commande de ne pas tenir compte de cette constatation, elle l'éclabousse pourtant avec toute la force de l'évidence. S'il est agacé? Le mot est sans doute un peu faible.

Car ici la discipline militaire s'efface au profit de la légèreté propre aux civils. Les saluts de rigueur sont remplacés par des sourires et des rires. Le respect, par l'indifférence. Ici, il n'est... rien. Ou pas grand chose, du moins. Les siens l'observent avec l'habitude qui caractérise une nation militarisée. Et les my'träns, avec un semblant d'incompréhension ou de curiosité.  Non, Tristan n'a pas envie d'être là. Il ne souhaite pas davantage se mêler à cette foule hétéroclite mais ayant pourtant un désagréable point commun: l'exécrabilité!

Mais la vie est parsemée de contraintes. Certaines sont imposées par l'esprit aux commandes d'une existence, d'autres par des pulsions à laquelle nul être vivant ne saurait échapper. L'instinct de survie, par exemple. Et si le borgne est en train d'arpenter l'écrin de verdure jouxtant l'exposition universelle à cet instant, c'est incontestablement parce qu'il doit le faire. Parce qu'il ne peut ignorer la brûlure qui consume son torse. Et, surtout, parce qu'il ne peut faire abstraction de la peur qui le ronge désormais avec plus d'ardeur encore que la maladie qui prétend le mettre à genoux.

Il a quitté l'Allégeance pour se mettre en quête de l'un de ces fameux guérisseurs du Cercle de l'Aube. Une femme de son équipage est tombée gravement malade. Et le médecin de bord lui a avoué avec cette insolence caractérisant le corps médical que ses capacités ne seraient pas suffisantes pour la sauver. Il sera remplacé dès que le navire retrouvera son port d'attache. Mais pour l'heure il s'agit de sauver celle qui a fidèlement servi sous ses ordres. Non parce qu'il estime lui devoir quelque chose ou parce qu'il porte une quelconque importance à son existence. Mais parce qu'elle est nécessaire au bon fonctionnement du navire. Certains rouages d'un bâtiment de guerre - qu'ils soient mécaniques ou biologiques - sont plus difficilement remplaçables que d'autres...

Si les machines ont leurs ingénieurs, les humais ont leurs médecins. Certains sont dignes de porter ce titre, d'autres l'entachent à chacune de leurs respirations. Aujourd'hui, il lui faut trouver l'élite de cette profession. Ou du moins, l'une des personnes les plus compétentes qu'un désert comme celui de Zochlom est susceptible de lui fournir. Après quelques échanges avec les membres du Cercle, on lui a indiqué une personne qui serait à même de répondre à ses attentes. Ce qui l'emmène donc dans ce jardin qui détonne quelque peu avec le climat aussi rude que sec de ces terres.

En parvenant en centre de ce dernier, il remarque alors une jeune noiraude installée vers une fontaine à l'architecture discutable. Un léger sifflement de dédain quitte ses lèvres lorsqu'il avise les plumes qui maculent sa chevelure. Les my'träns semblent se délecter dans la diversité vestimentaire là ou les militaires brillent dans l'uniformité. Ce seul détail suffit à lui inspirer une certaine forme de dégoût. Mais il continue pourtant de s'avancer vers cette demoiselle aux traits finement ciselés.
"Vous devez être..." commence-t-il avant de jeter un regard au morceau de papier qu'il tient en main. "Althéa Léka... Lékaori?"
Le sourcil de son oeil valide s'arque sous l'étonnement. Il avait déjà noté l'étrangeté de ce nom. Mais le prononcer ne fait rien d'autre que l'accentuer. Mais la façon dont elle a été baptisée ou le sublime corps dont elle a hérité ne lui importent guère. Ce qui compte, ce sont les compétences qui se cachent derrière ce minois. Le fait est que si les plumes qu'elles portent étaient déjà un bon indicateur, la réaction de l'intéressée lui confirme qu'il a vu juste. Heureusement que la plupart des gens ne se baladent pas avec la parure d'un volatile sur la tête. Et qu'ils sont encore moins nombreux à fouler les dalles de pierre de ce jardin.
"Je vous engage! Suivez-moi!" lance-t-il simplement sur le ton qui sied tant à ceux qui ont l'habitude d'être obéis. "J'ai besoin de votre sorcellerie!"
Il agite son index pour l'inciter à le rejoindre et tourne les talons avant d'être pris d'une violente quinte de toux. Du liquide carmin imprègne la blancheur de son mouchoir. Tristan s'attarde un moment sur son fluide vital avant de glisser à nouveau le tissu dans sa poche. C'est finalement un soupire agacé qui quitte ses lèvres tandis que la sorcière guérisseuse met trop de temps à exécuter sa demande. Son ordre?
"Promptement, je vous prie!" la presse-t-il. "Vous ferez preuve d'oisivité une autre fois!"
Il ne peut décemment pas la faire fouetter. Elle ne fait pas partie de son équipage. Mais il espère qu'elle fera preuve de davantage de motivation lorsqu'il s'agit de sauver des vies. Car il ne compte pas courir après tous les emplumés my'träns susceptibles de lui apporter l'aide qu'il recherche. Une, c'est déjà bien assez! Tout du moins l'espère-t-il...
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Althéa Ley Ka'Ori
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Mar 9 Jan - 23:27
Irys : 835227
Profession : Guérisseuse du Troisième Cercle
My'trän +2 ~ Suhury
Althéa écarquilla les yeux devant le ton péremptoire de son interlocuteur. Il suintait la suffisance, envoyait valser l’étiquette et affichait une droiture qui intimait à la soumission plutôt qu’au respect. Non seulement il parvenait à écorcher son nom alors même qu’il en possédait l’orthographe, - et Möchlog savait combien d’autres étaient plus difficiles à prononcer que le sien - mais en plus il le dénaturait sans gêne, comme un détail futile qui ne méritait pas l’effort requis. Cette désinvolture n’était tolérable chez personne d’autre qu’elle-même. La guérisseuse retira ses mains humides de son visage, et se retint de soupirer son absolue exaspération.

    « Althéa Léka... Lékaori ?
    - Althéa suffit pour les analphabètes, rétorqua-t-elle, placide. »


Dans le fond, elle s’en moquait bien qu’il peine à énoncer son nom, cela ne faisait que confirmer l’infériorité intellectuelle des Daënars. Toutefois, elle n’était pas femme à manquer une occasion aussi joliment présentée de piétiner l’égo d’un Technologue. Rien de personnel, tout compte fait !

D’ailleurs, sa voix demeurait neutre. Elle ignorait assurément tout de sa requête, et il pouvait se montrer d’une certaine utilité, mieux valait ménager sa fierté autant que faire se peut. Après tout, quelqu’un l’avait redirigé vers elle, et si elle était recommandée à un inconnu qui se donnait des airs pédants, c’est qu’il avait nécessairement grand besoin de ses talents. Il y avait faveurs à soutirer, son intuition le prédisait.

Il gâcha son enthousiasme en lui ordonnant de le suivre sans soigner le moindre préambule, comme si son bandeau des Cercles la mettait au service du premier venu, et que son aval n’était pas à quémander. Dans les faits, n’était-ce pas le cas, d’une certaine façon ? La guilde imposait-elle qu’elle servît sans distinction quiconque lui en faisait la demande ? Le temps qu’elle songe à une réponse, l’homme en uniforme avait terminé son concert de toux, et l’enjoignait de se hâter. Si ce n’était pour l’emploi du terme "oisiveté", qui trouva écho dans son âme de chevêche et adoucit les propos arrogants, elle lui aurait fait manger ses plumes d’apparat par les naseaux ! Elle se contenta de lever les yeux au ciel avant de lui emboîter le pas, se pressant de l’informer pour ne pas qu’il gaspille inutilement son précieux temps (quoiqu’il aurait été drôle de lui faire payer le dérangement !).

    « Je ne peux rien faire pour votre œil, vous savez, il faudra se contenter de celui qu’il vous reste. »


La guérisseuse trottinait, se tenant quelque peu en retrait du Daënar. Il voulait imposer la cadence, mener la danse, elle lui donnerait le privilège pour le moment. Qu’il se complaise dans cette prétendue domination, elle inverserait la donne, comme elle savait si bien le faire, lorsqu’elle demanderait tribut en compensation de ses soins. Cette situation avait cela de frustrant qu’elle l’empêchait de constater directement l’effet de ses paroles et de son ton mordant sur son commanditaire. Elle aurait trouvé agréable d’apercevoir cette lueur de regret mélancolique dans son iris encore fonctionnelle à l’évocation de son œil perdu. Une chose que l’on constate fréquemment en côtoyant les infirmes, c’est que bien souvent la véritable souffrance n’est pas de vivre, de s’habituer à opérer sans son membre manquant, mais bien de se rappeler de son absence. La chose semble bénigne jusqu’à ce qu’elle se reflète dans un miroir, ou qu’une jeune femme maladroite le mentionne innocemment…

Toujours à un ou deux mètres en arrière, Althéa se pressait en espérant rattraper l’inconnu devant elle, mais il marchait vite et bien, et avec rythme. Elle avait peur d’avoir l’air ridicule si elle pressait plus le pas. Avec une moue réprobatrice, elle se résolut donc, à défaut de la réduire, de maintenir la distance qui les séparait égale à elle-même. Puis elle jeta un regard curieux au trentenaire, ou plus vraisemblablement, à son dos, désireuse d’en savoir davantage sur sa personne. Elle ne percevait pas grand-chose, si ce n’est un corps puissant et entraîné. Il fallait admettre qu’il ne l’avait pas négligé, à l’exception évidente de son globe oculaire que pleurait son jumeau. L’ensemble du système nerveux qui aurait dû relier l’œil au reste de son corps émettait toujours en sa direction, comme une éprise poursuivrait ses envois épistolaires à un homme décédé à la guerre depuis des lustres, niant complètement ne serait-ce que l’ébauche de l’idée qu’il ne fût plus de ce monde. Cette image avait ce quelque chose de déchirant qu’elle refoula aussitôt.

Des interrogations malvenues lui vinrent en parallèle, notamment vis-à-vis des conséquences de cette atrophie. Une autre, plus cynique, lui fit penser que Zora ne tolérerait pas qu’il respirât encore. Elle se rappela avec amertume le cadavre laissé dans le jardin de Pota sous prétexte que son œil était crevé, et elle fut momentanément soulagée qu’elle ne l’accompagne pas pour cette fois. Elle aurait pu réduire à néant toute ambition de sa part.

Alors une observation plus approfondie de son anatomie attira son attention, puis lui coupa le souffle. Elle était tant interloquée qu’elle manqua de trébucher, et ne se reprit qu’à la dernière seconde. Elle marqua un temps d’arrêt, sourcils froncés. Une zone d’intense douleur émanait de l’intérieur de sa cage thoracique, et la première raison viable qui lui vint à l’esprit fut que c’était là le siège usuel des Architectes, comme le berceau de l’âme en quelque sorte. S’ils se détournaient de la Foi, les êtres divins arracheraient aux hommes une partie physique de leur être pour les priver de la magie, comme une punition méritée pour leur incroyance. Mais les autres technologues rencontrés dans la journée ne présentaient guère ce symptôme, et elle infirma cette hypothèse. Il lui faudrait mener l’enquête si elle voulait poser des mots sur ce qui l’intriguait.
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Tristan von Richter
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Mer 10 Jan - 21:35
Irys : 159970
Profession : Capitaine de l'Allégeance
Daënar +2 ~ Skingrad (homme)

Soigner son oeil? Pourquoi souhaiterait-il une chose pareille? Il est vrai que s'habituer à une vision limitée ne fut guère aisé. Mais il s'est habitué à cet handicap au fil du temps. Il s'y est même attaché. Notamment parce que cela renforce l'aura nécessaire à toute personne qui entend diriger femmes et hommes. Sans parler du fait que cela favorise grandement sa précision lorsqu'il utilise une arme à feu. La nature à ceci de merveilleux qu'elle semble s'obstiner à compenser les inconvénients par des avantages qui ne sont pourtant pas de suite évidents. Ce qu'elle prend, elle le rend d'une autre façon. Comme une balance qui s'acharnerait à observer la plus parfaite des neutralités.

Quoi qu'il en soit il est certain qu'il ne lui a pas laissé entendre d'une quelconque façon qu'il s'était porté à sa rencontre pour ce genre de futilité. Et s'il y a bien une chose qu'il déteste, ce sont les gens qui agissent ou parlent avant d'avoir tous les éléments en leur possession. L'homme se contente dès lors d'un vague regard en direction de l'emplumée pour lui signifier le peu de cas qu'il fait de sa question et, surtout, l'absence d'intérêt qu'il lui porte. S'il ne peut décemment exiger d'elle qu'il se conforme à la rigueur militaire, il peut en revanche ignorer son comportement fantaisiste et parfaitement inapproprié.

L'agacement du noiraud monte encore d'un cran lorsqu'il remarque la lenteur dont fait preuve la sorcière des Cercles de l'Aube. Est-ce un manque d'enthousiasme? Les informations qu'on lui aurait données au sujet d'une personne compétente seraient-elles inexactes? Il attendait mieux d'une personne désireuse de sauver des vies et d'accorder à son prochain un intérêt qu'il est bien incapable de ressentir lui-même. Il prend toutefois son mal en patience en allumant une cigarette et en inspirant son poison avec la docilité du cadavre en puissance. Mais lorsque elle s'arrête...
"Ai-je usé de mots dont la signification vous échappe, sorcière?" demande-t-il, incisif. "Il me semble pourtant avoir été clair lorsque je vous ai priée d'être prompte! Dans le doute, permettez-moi de préciser quelque peu ma pensée: bougez-vous les fesses!"
Son visage s'illumine brièvement lorsqu'il prélève une bouffée sur sa cigarette. Puis il hoche la tête de gauche à droite d'un air désapprobateur. Ha, les civils... Aussi fiables que des armes rouillées! Il regrette d'être obligé d'avoir recours à de tels personnes pour le bien de son navire. Mais s'il avait le choix, il ne serait pas ici à subir la nonchalance de cette my'träne. Aux grands maux les grands remèdes... Celui qui a inventé cette phrase ne devait sûrement pas imaginer qu'elle puisse s'appliquer à ces adorateurs serviles des déités d'Irydaë. Sans quoi il aurait probablement rajouté quelques mots sur la patience...

**********

Le navire de Tristan est enfin en vue et l'officier est envahi par un sentiment propre à ceux qui retrouvent leur foyer après de longs mois passés loin de chez eux. Si ce n'est que cela fait peut-être à peine une heure qu'il l'a quitté. Son oeil valide est empli d'orgueil tandis qu'il désigne à la sorcière le bâtiment de guerre qui les surplombe de sa masse imposante.
"L'Allégeance!" explique-t-il fièrement. "Un Krizner de la première génération! Et accessoirement, mon bébé!"
Est-elle impressionnée? Comment pourrait-il en être autrement? Pour ce qu'il en sait la marine my'träne - mérite-t-elle seulement ce nom - se résume à de pathétiques embarcations que le grand large aurait tôt fait d'engloutir. Il décoche un vague regard à la noiraude aux goûts douteux, espérant déceler une quelconque forme de respect ou de peur. Il n'est peut-être pas inutile de rappeler à leurs cousins d'outre-mer qu'ils n'auront plus jamais la maîtrise des flots. Mais il s'agit également de ménager sa propre fierté, pour peu qu'elle en ait une. La jalousie ou la peur pourraient altérer ses compétences médicales. À supposer, là encore, que ses talents sont réelles...
"Je vous emmène voir une jeune femme de mon équipage!" explique-t-il finalement. "Sa fièvre ne cesse de monter et son corps est à présent recouvert de plaques rougeâtres qui semblent la faire souffrir. Sa gorge est enflée et elle respire avec une difficulté évidente. Mon médecin de bord affirme que ce cas surpasse ses compétences. Et je dois reconnaître que je n'ai jamais vu de tels symptômes de toute ma carrière. Peut-être s'agit-il d'un mal propre à Zochlom?"
L'Allégeance a déjà fait trois voyages depuis le début de cette exposition. Escorter les navires civils daënars jusqu'ici semblait une nécessité absolue dans la mesure ou les pirates sont d'infatigables pilleurs. Est-ce que les escales ont favorisé la propagation d'un quelconque virus au sein de son équipage? Si c'est le cas alors il n'y a plus qu'à espérer que le mal n'ait pas pu se propager au-delà du corps de sa subalterne. La dernière chose dont il ait besoin à bord, c'est encore d'une épidémie...

L'officier jette nonchalamment sa cigarette dans l'eau qui s'est infiltrée entre le quai et la bâtiment de guerre avant d'emprunter la passerelle qui les mènera sur le pont. Les deux hommes armés de fusils qui montent la garde à son extrémité se fendent du salut réglementaire tout en ignorant l'étrangère qui accompagne le commandant. Constat que Tristan se fait un devoir de changer.
"Escortez Mademoiselle Plume jusqu'à l'infirmerie, je vous prie! Et prévenez le lieutenant Golchom que ses renforts sont arrivés!" ordonne-t-il avant de se tourner vers la jeune femme. "Vous... vous sentez bien?"
Ce n'était pas exactement la question qu'il avait prévue de lui poser, à vrai dire. Mais son teint livide et l'air qu'elle arbore, loin d'exprimer le bien-être, lui commande de s'assurer qu'elle n'est pas en train de faire un malaise. Si même les soigneurs tombent malades, où va le monde? Tristan, quant à lui, est loin d'imaginer que le monstre technologique qu'est l'Allégeance puisse être responsable de l'état de la sorcière. En réalité il n'y a qu'une seule véritable question qui l'assaille: est-il condamné à être malchanceux en ce jour?
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Althéa Ley Ka'Ori
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Ven 12 Jan - 4:28
Irys : 835227
Profession : Guérisseuse du Troisième Cercle
My'trän +2 ~ Suhury
Une Althéa pensive scrutait le Daënar du regard, sa main tiraillant machinalement sur les doigts de sa dextre. Sa souffrance muette, mais si expressive pour sa perception de guérisseuse, la démangeait. Elle ne savait poser l’exactitude des mots sur le mal qui le rongeait. En trois ans de service au dispensaire de Darga, elle avait vu défiler des malades, mais celui-ci dépassait son entendement. De fait, les altérations qui s’étendent progressivement sont rarement soignées. On ne leur prête guère l’intérêt qu’elles méritent, on les accepte telles qu’elles jusqu’à ce qu’elles nous emportent avec elles ; on les intègre à notre quotidien jusqu’à ce qu’elles nous en privent.

Althéa reprit sa marche interrompue pour rejoindre le Daënar immobile. Il s’impatientait, et cette proximité faciliterait la poursuite de son examen. Elle était trop absorbée dans ses pensées pour remarquer la lueur d’irritation dans le regard mono-source de son commanditaire, mais celle-ci était décelable dans sa façon univoque de lui adresser la parole. Il lui vendait des "sorcière" comme Ludwig vendait des armes : en abondance et avec conviction ! Par ailleurs, son ingratitude n’était plus à prouver, et une partie d’elle abandonna tout velléité, si ténue fût-elle, de le contenter d’aucune manière. La guérisseuse titillerait son égo à foison, planifierait des coup-bas par milliers, et n’aurait de cesse d’entraver son bien-être. Cette hostilité, il l’avait quémandée, il la recevrait en pleine figure ! Elle lui servit un sourire carnassier, alors qu’elle arrivait à sa hauteur.

    « Dites, votre agressivité, c’est pour compenser quelque chose ? »


Les deux protagonistes n’étaient pas au bout de leur peine, et c’était à se demander pourquoi Khugatsaa avait croisé leurs chemins. Elle crut à une plaisanterie lorsqu’il lui présenta son bateau. Plus elle s’approchait de l’engin, plus le rythme de son cœur s’emballait, et elle ne sut déterminer si son malaise était dû à la rébellion de sa magie face à ce monstre technologique ou à l’appréhension seule. Vraisemblablement, un savant mélange des deux facteurs était à l’œuvre. Elle le suivit à contrecœur, les poings serrés en signe de répugnance, cherchant désespérément à se convaincre que sa force d’esprit prévaudrait sur sa fébrilité corporelle. Elle n’était pas n’importe qui, Möchlog l’accompagnait dans ses faits et gestes, lui avait assuré Zora, il ne laisserait pas son corps, qu’elle connaissait par cœur, la trahir devant l’ennemi !

Paradoxalement, la vision de son navire fut comme un déclic pour l’éloquence du Daënar. Les Technologues étaient-ils tant attachés à leur divinité qu’ils ne savaient plus entretenir les plus basiques relations sociales sans leur soutien ? Pourquoi une telle fierté et un tel enthousiasme s’exprimaient au sujet de son bien de fer, alors qu’il s’était montré si méprisant jusqu’alors ? Elle en déduit que les Daënars étaient des matérialistes qui n’accordaient plus aucune importance au contact social s’il ne se rapportait pas à la technologie. Une fois de plus, ils prouvaient leur infériorité.

Néanmoins, c’est sur un ton poli, en grande partie parce que son attention était fixée sur l’horreur à venir, qu’elle fit :

    « Au moins le nom du navire est mieux trouvé que celui du modèle. Disons qu’il est prononçable. »


Oserions-nous dire également qu’il s’agissait là d’un compliment ? Tout est une question de perspective lorsqu’on ignore à qui l’on a affaire ! L’impassibilité camouflait habilement le profond désarroi de l’emplumée et la conversation n’était qu’une distraction à son infortune ; d’ailleurs le supposé capitaine ne s’en formalisa pas. Il la mena vers la passerelle, et elle comprit en la franchissant que son mal était réel. Sa psychologie n’aurait su retourner son estomac de la sorte. Elle était condamnée…

Elle se fit violence pour assimiler les indications du Daënar. Il ne lui apprit rien qu’elle n’aurait pu constater par elle-même de toute façon ! Ses respirations se firent plus longues, plus lentes, comme si calmer son souffle atténuerait sa nausée. Le surnom eut le mérite de lui arracher un sourire confus, qui se mua en un froncement de sourcils lorsqu’il s’enquit de sa santé. Elle faillit se vexer qu’il la dévisage ainsi, puis se rappela qu’il n’était qu’un sous-fifre odieux doublé d’un indélicat mécréant. Elle hésita longuement entre une remarque acerbe et la révélation explicite de son malaise. L’apparent intérêt de son interlocuteur la porta toutefois vers la seconde option. Appelez cela de la faiblesse de caractère, mais dans l’état où elle était, elle ne pouvait raisonnablement pas cacher son désagrément. Son visage s’adoucit donc, bien que le regard qu’elle lui administra était tant ferme que féroce.

    « Je préférerais examiner la malade à l’extérieur de votre… euh, bébé. »


La réponse à sa question était indirecte, mais pas moins évidente à ses yeux ; elle lui signifiait combien son enfant métallique indisposait sa magie. S’il avait un minimum de jugeote, il comprendrait que perturber sa sorcellerie, c’était réduire les chances de survie de sa subordonnée agonisante. La chevêche fuit du regard le charisme étrange de Tristan en se tournant plutôt vers ses deux hommes plantés là, qui s’apprêtaient à obéir aux ordres de leur commandant. Sa voix était suffisamment forte pour paraître impérieuse, mais son ton assez doux pour qu’elle ne froisse pas leur orgueil.

    « Messieurs, ramenez-moi la malade sur la terre ferme où je la soignerai. Et si vous pouviez me dénicher de l’eau froide et de l’eau tiède – et saine, pas de l’eau de mer ! - avec une serviette propre, je vous serais plus que redevable. »


Dernière édition par Althéa Ley Ka'Ori le Jeu 25 Jan - 20:05, édité 1 fois
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Tristan von Richter
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Ven 19 Jan - 13:01
Irys : 159970
Profession : Capitaine de l'Allégeance
Daënar +2 ~ Skingrad (homme)

Examiner le malade sur la terre ferme? Quel est donc ce caprice digne d'une gamine? Quelle différence cela peut-il bien faire? S'ils étaient en pleine mer, soumis à la fureur des flots, il aurait pu comprendre une telle demande. Mais elle n'a pas le moindre sens sur un navire amarré et dont la masse suffit à assurer une stabilité digne de ce nom. Mais ce qui irrite le borgne ce n'est pas réellement cette requête insensée mais plutôt le fait que Plumette s'accorde le droit de donner des ordres à ses hommes. Pour qui se prend-t-elle? Pourquoi ne reste-t-elle pas à sa place? Le fait qu'elle soit une sorcière étrangère aux moeurs daënars - et en l'occurrence, militaires - ne l'autorise pas pour autant à user de privilèges auxquels elle ne peut prétendre.

Pourtant lorsque ses hommes relèvent les yeux vers lui à la recherche d'une forme d'approbation, Tristan leur décoche un signe positif de la tête. Les deux soldats partent alors chercher la patiente ainsi que la matériel demandé, laissant l'officier avec cette insolente invitée. Il ne peut se soustraire aux priorités de l'instant. Et la seule chose qui compte réellement pour l'instant - davantage encore que son ego maltraité - c'est de sauver sa subalterne. Et si pour cela il doit faire preuve d'un brin de laxisme envers une civile, soit. Il s'agit d'éviter un conflit inutile qui pourrait nuire aux chances de guérison de la malade. Mieux vaut donc fournir à la sorcière ce qu'elle désire. Tant que cela reste dans la limite du raisonnable, évidemment. Néanmoins une certaine remise à l'ordre semble nécessaire.
"À l'avenir si vous souhaitez quelque chose adressez-vous directement à moi, d'accord?" la prévient-il avec un semblant de courtoisie. "C'est ainsi que les choses fonctionnent, ici!"
Il se rallume une cigarette et part dans une nouvelle quinte de toux, se détournant d'Althéa comme s'il cherchait à cacher un comportement qui relève pourtant du naturel. Découvrant à nouveau du liquide carmin sur son mouchoir blanc, il pousse un juron étouffé par le bruit des vagues léchant la structure de l'Allégeance. Les choses ne s'améliorent guère contrairement à ce qu'il espérait. Doit-il déjà se faire une raison?

Il se tourne et dévisage la sorcière en se demandant s'il ne devrait pas profiter de l'occasion pour lui parler de sa condition. Si ce que l'on dit sur la magie des my'träns est vrai alors il y a de bonnes chances qu'il puisse l'aider. Seulement il ne l'a pas appelée pour prendre soin de lui mais de son subalterne. Et puis l'idée de devoir davantage encore à cette splendide jeune femme lui déplaît au plus haut point. D'autant plus qu'il devra sûrement enduré des remarques désobligeantes ou des sourires narquois. C'est tout simplement... hors de question. Quitte à mourir, autant le faire avec sa fierté...

Des bruits de pas signalent l'arrivée des militaires partis quelques instants plus tôt ainsi que quelques-uns de leurs camarades. Deux d'entre eux transportent le brancard sur lequel une jeune femme aux traits tirés, les yeux clos, semble à peine consciente de ce qu'il se passe autours d'elle. D'autres transportent le matériel demandé par Plumette, à savoir l'eau douce et une serviette propre. Le médecin de bord, Golchom, suit le trio avec sa trousse médicale et divers instruments autours du cou.

Ce dernier jette d'ailleurs un regard dubitatif à la noiraude lorsqu'il arrive à sa hauteur. Tristan le connaît assez pour savoir qu'il ne voit pas d'un très bon oeil le recours à la magie my'träne pour traiter sa patiente. Il préférerait sans doute qu'elle meurt plutôt que de devoir reconnaître son impuissance là où le sorcière pourrait réussir. Le borgne comprend ce sentiment. Il n'est jamais agréable de se faire surclasser... Le petite troupe installe donc la jeune femme sur la terre ferme, conformément aux exigences de la soigneuse. Tristan et Althéa se portent rapidement à leur hauteur.
"C'est le moment de voir si les soigneurs de votre nation sont dignes de leur réputation!" la défi-t-il. "J'espère que vous savez ce que vous faites..."
Une manière de lui rappeler qu'il considère la noiraude comme un dernier recours et qu'il n'attend pas grand chose d'elle, dans le fond. Une part de lui-même espère presque qu'elle échoue. Ne serait-ce que pour avoir la satisfaction de constater que les my'träns ne sont rien de plus que des charlatans à qui l'on prête des pouvoirs inexistants..
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Althéa Ley Ka'Ori
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Dim 21 Jan - 16:26
Irys : 835227
Profession : Guérisseuse du Troisième Cercle
My'trän +2 ~ Suhury
La provocation fit mouche ; le capitaine lui accorda immédiatement une remontrance bien sentie, corroborée par un regard intense de haine et de frustration mêlées, si elle percevait correctement l’émotion qui habillait sa voix. Elle éprouvait un faible malsain pour les militaires dotés d’un complexe d’autorité irrépressible, il était si aisé de prédire leurs réactions et d’offenser leur honneur ! Un petit pas de travers, et ils s’indignaient aussitôt que chaque chose ne fût pas à sa place. Tristan agissait comme si sa position au sein de l’armée - d’une armée étrangère qui plus est ! – justifiait qu’il commandât quiconque le croisait. Mais n’était-elle pas en position de force ? Elle lui jeta un regard dont l’impertinence aurait fait frémir des moins orgueilleux. Il est fort possible qu’il ne s’en rendît pas compte, trop occupé qu’il était à allumer une énième cigarette, dont la seule vocation était de ranimer ses quintes de toux.

    « Oui, capitaine, ironisa-t-elle. »


Sa bravade se perdit en partie dans les suffocations de son commanditaire, et elle profita de son inattention pour tendre sa magie vers lui. La fumée qu’il inspirait avait un effet urticant sur son système respiratoire, et elle put enfin faire le lien entre sa douleur thoracique et ses mauvaises habitudes. Le Daënar se tuait à petit feu, et l’expression paraissait plus qu’adéquate ! Son inconséquence le menait tout droit au trépas, quels divins bénéfices tirait-il de ces cigarettes, au point de mettre en péril son existence ? Avait-il aussi peu de respect pour l’œuvre des Architectes que pour sa propre vie ? Pourtant elle ne lui devinait pas des tendances suicidaires.

Cependant, elle s’outrageait de son attitude à égale mesure qu’elle se réjouissait de comprendre l’origine de son mal. Une douleur infligée à soi-même est une faiblesse d’autant plus grande à exploiter. Il ne semblait pas porter dans son cœur la magie my’trän, et la médecine daënare était peut-être insuffisante à résoudre cette maladie qui le rongeait, il y avait fort à parier qu’il n’avait même pas envisagé curable son état déplorable, ou sa fierté l’empêchait peut-être d’avoir recours à cette sorcellerie qu’il dénigrait subtilement depuis le début de leur entrevue. Aussi lorsqu’ils se retrouvèrent tous cinq sur la terre ferme – pour le plus grand bonheur de la My’trän –, le capitaine lui fournit l’occasion idéale d’agir sur sa défiance quant à ses talents de guérison. Elle feignit un sourire réconfortant, et s’approcha de lui innocemment, encline à lui faire regretter son mépris des arcanes… Ô, si douce était sa voix, et si tendres étaient ses gestes !

    « Vous feriez mieux de ne pas tant remettre en cause les dons d’une guérisseuse supposée vous servir ! On juge toujours mieux des talents de quelqu’un après avoir assisté à ses exploits ! »


Son ton, dénué de l’arrogance de ses propos, paraissait presque bon enfant aux oreilles de la malade, du médecin, et des deux subordonnés daënars. Malgré tout, elle doutait que Tristan ne s’y laissât prendre. De fait, elle s’était saisie de son avant-bras dans un geste presque maternel, consolateur, et elle s’évertuait toute entière à couper la douleur dans sa poitrine. Cet acte d’apparente gentillesse était démenti par la fermeté de ses doigts qui s’enfonçaient sans indulgence dans le bras du Daënar. Elle maintint le contact jusqu’à faire disparaître entièrement sa souffrance – mais pas annihiler le mal pour autant ! Ses bronches ne brûlaient plus, ses poumons ne se plaignaient plus, sa gorge s’apaisait. Elle sentit tous les membres de son corps se détendre, le temps d’un soupir, dans cette absence de signaux nerveux caractéristiques de l’habituelle détresse qu’ils transmettaient à chaque nouvelle cigarette consommée. C’est sans doute pour cette raison qu’elle parvint à maintenir le contact plusieurs secondes durant.

La scène était certes insolite, mais l’emphase se plaçait sur la sérénité. En cet instant, Althéa avait des allures de jeune femme bienveillante et attentionnée, une partie de son caractère qu’elle ne révélait qu’en de rares occasions. Et cette fois-ci, sa visée était purement égoïste. On assistait à l’abjecte accalmie qui précède la tempête. D’un coup d’un seul, sans signe avant-coureur aucun, elle interrompit net le contact, tant magique que physique, et la douleur afflua de nouveau, plus violente encore de par son absence temporaire. Le corps crée naturellement une accoutumance à la douleur lorsqu’elle est prolongée, pour signifier qu’il l’a prise en compte dans ses calculs et que l’alerter de sa présence n’est plus nécessaire. Lorsqu’elle disparaît, pour revenir de plus belle, tout est comme réinitialisé, l’impact est aussi ardent qu’à la première sensation. C’est en quelque sorte comparable à recevoir un deuxième coup de poignard là où une sensation fantôme d’une ancienne plaie démange déjà. A son sens, c’était affreux ; elle espérait qu’il en fût de même pour lui ! Avec un peu de chance, cela lui aurait donné un aperçu suffisant de sa magie pour qu’il taise devant elle ses doutes insultants !

La guérisseuse se détourna de lui, et s’agenouilla auprès de la malade. Son apparence n’avait rien de ragoûtant, et elle se surprit à faire la moue. Par dépit, elle retira une de ses mitaines pour déposer une main légère dans celle brûlante de la souffrante. Puis elle commença à opérer. Elle ne pouvait réduire sa fièvre et améliorer son état pour l‘heure, pas sans avoir réduit à néant la source pathogène quelle qu’elle soit. Elle coula un regard latéral au médecin, perplexe. Les sensations qui émanaient de la patiente haletante l’interpelaient. D’un ton presque amène, comme si rien ne s’était passé la minute d’avant, elle l’interrogea sur ses pratiques pour combler l’oppressant silence et satisfaire sa curiosité dans la foulée. Elle voulait non seulement savoir comment il s’y était pris pour échouer avec un tel brio à guérir la jeune femme mais également trouver un prétexte pour lui rendre ce regard inquisiteur qu’il posait sur elle – celui de l’homme blessé dans sa profession. Elle ne doutait pas que tous ces Daënars présents surveillaient ses moindres gestes, redoutant et espérant un dérapage de sa part, et cette méfiance commençait doucement à l’irriter. Peut-être pouvait-elle la détourner sur un partage de connaissances ?

    « Qu’avez-vous utilisé pour limiter sa fièvre aussi longtemps ? J’ai peur de ne reconnaître aucune des herbes traditionnelles. Je ne vous cacherais pas qu’anéantir les symptômes sont un moyen très détourné et très inefficace de soigner une maladie, mais si vous ne l’aviez pas fait, elle serait morte de sa fièvre. Elle vous doit un peu la vie, en quelque sorte. »


Ses iris reflétaient la présence de Möchlog de par leur scintillement léger, comme un battement d’aile blanche contre un rayon de lune sur le voile de nuit de ses prunelles. Elle était en infériorité numérique, et on voulait à tout prix la commander. Pourtant, elle s’était rarement sentie aussi maîtresse de son environnement.


Dernière édition par Althéa Ley Ka'Ori le Mar 23 Jan - 21:13, édité 1 fois
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Tristan von Richter
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Mar 23 Jan - 13:38
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Profession : Capitaine de l'Allégeance
Daënar +2 ~ Skingrad (homme)

Et pourquoi diable ne devrait-il pas remettre en doute les talents de cette sorcière? Le borgne hausse son sourcil visible tout en observant la jeune femme. Il est vrai qu'elle ne lui a pas réellement donné de raisons de douter de ses compétences. Son caprice de tout à l'heure, bien qu'irritant, ne saurait remettre en question ses supposés dons. Mais Plumette ne lui a pas non plus prouvé qu'elle était digne de la réputation que ses collègues semblent lui accorder. La noiraude est semblable à une pièce lancée en l'air et dont on attend le hasardeux verdict.
"À ses exploits ou à ses échecs!" nuance-t-il davantage la phrase de la sorcière. "Que voulez-vous, je suis un éternel..."
La main qui se dépose sur son avant-bras le coupe dans sa réflexion et, par extension, en pleine phrase. Il relève un oeil surpris vers la guérisseuse des Cercles de l'Aube avant de lever une main pour calmer les ardeurs protectrices de ses hommes. Ils ne peuvent ressentir ce qu'il ressent en cet instant. Ou, plus précisément, ce qu'il ne ressent plus. Ils ne peuvent pas comprendre puisqu'il a lui-même de la peine à saisir ce qu'il ressent alors que la douleur semble s'être envolée, semblable à des nuages dévoilant à nouveau le ciel bleu qu'ils s'acharnaient à cacher.

Il déglutit. Il tremble tel une feuille chétive attendant la mort promise par l'automne. Ce n'est pas de plaisir. Ni de peur. Il est semblable à un enfant qui souhaite ardemment saisir le jouet qu'on lui tend mais qui sait pertinemment qu'il n'en a pas le droit. Ou un homme qui se résout à se noyer juste avant qu'une bouffée d'air vienne lui rappeler qu'il est si bon de respirer... Il ne sait que dire. Et encore moins que faire. Il se laisse simplement emporter par cette normalité retrouvée. Il la savoure déraisonnablement, ne sachant pas s'il s'agit d'un rêve - fusse-t-il éveillé - ou d'un cauchemar.

Le réveil est aussi brutal que l'apaisement fut doux. L'officier ouvre son oeil valide et le pose avec incompréhension sur la jeune femme qui lui aura fait vivre l'ataraxie mais qui lui en refuse à présent l'accès. Pourquoi faut-il que cette cruauté soit aussi douce? Pourquoi faut-il qu'elle soit aussi plaisante qu'une drogue dont il n'arrive déjà plus à se passer? Ses phalanges se serrent comme si elles cherchaient à se retourner contre leur propriétaire. Et l'homme doit faire un effort surhumain pour ne pas tourner le dos à la discipline qu'il a pourtant élevé en dogme. Non, il ne suppliera pas cette sorcière. Une promesse qui, il le sait, sera bien dure à tenir... Qui cherche-t-il à tromper sinon lui-même?
"... sceptique!" termine-t-il douloureusement.
Sans vraiment s'en rendre compte, il allume une nouvelle cigarette pour remplacer celle qui est tombée au sol. Comme si l'assurance de ne pouvoir retrouver la quiétude d'un corps sain le poussait à s'enfoncer davantage encore dans le mal qui dévore le sien. Puis il détourne avec peine son regard de la noiraude, espérant peut-être faire abstraction d'une marque faite au fer rouge dans son esprit. Il déglutit avec peine et ajuste le col de son uniforme. Ne serait-ce que pour occuper davantage encore son esprit résolument captivé par la sorcière.

Il l'observe en coin tandis qu'elle s'adresse au médecin de bord avec une insolence qui lui semble bien dérisoire à présent. Tristan l'entend s'exprimer mais il ne l'écoute pas. Il a l'impression de redécouvrir une personne dont il ne savait rien mais imaginait malgré tout connaître. C'est sûrement ce qui arrive lorsque l'on considère les choses comme acquises. Mais même les évidences sont amenées à disparaître, semble-t-il...
"Et bien le traitement habituel pour lutter contre la fièvre: de l'acétanilide et de la phénacétine!" explique l'interlocuteur de la guérisseuse. "Je me fie à la science, moi, Mademoiselle. Pas à des rituels tout droit sortis de vieilles légendes ou que sais-je encore!"
"Si ça avait été efficace, Lieutenant Golchom, je n'aurais pas eu à aller chercher une personne susceptible de faire le travail pour lequel la marine vous paie!" lui rappelle sèchement le borgne. "À défaut d'être utile, ayez au moins l'obligeance de respecter celle qui doit réparer vos erreurs!"
Il a prononcé cette phrase par réflexe davantage que par envie. Il a d'ailleurs l'impression d'être un semblant de traître qui aurait subitement décidé de prendre le parti d'une étrangère de l'UNE. Et pourtant il ne regrette pas vraiment ce choix dicté par un instinct de survie quelque peu malmené. Juste le regard vexé que le médecin lui renvoie.
"Remontez tous à bord!" ordonne-t-il. "Je m'occuperai seul de notre invitée!"
Les marins se contentent d'obtempérer avec la docilité qu'il attend d'eux. L'officier médical, lui, tente de protester en observant un silence sans équivoque. Mais il finit malgré tout par emboîter le pas aux autres lorsqu'un regard monoculaire le dissuade d'émettre ne serait-ce qu'un seul son supplémentaire. Tristan les observe jusqu'à ce qu'ils se soient suffisamment éloignés à son goût puis dépose un doigt sur la joue de la noiraude. Il pousse un soupir ténu. À quoi s'attendait-il? S'il suffisait de la toucher, ce serait évidemment bien trop simple.

Le fait est qu'il se rappelle qu'il s'agit d'une créature vivante et qu'il a pénétré avec une certaine forme d'insolence son espace vital. Il toussote en guise d'excuse puis retire ce doigt profanateur de la peau de l'étrangère avant de joindre ses mains à l'arrière du dos. Si elle l'a soulagé de cette douleur qu'il croyait avoir accepté, ce n'est pas uniquement pour lui prouver qu'elle maîtrise les dons qu'elle est supposée avoir. Il en est convaincu: elle lui a offert un échantillon pour le pousser à acheter le produit. Une bête astuce de vente?
"Combien cela me coûtera-t-il?" la questionne-t-il, marquant une courte pause avant de reprendre. "Ou plutôt, qu'est-ce que ça me coûtera?"
Le borgne doute que de simples irys suffisent à acheter des années - des décennies? - de vie supplémentaire. Que désire-t-elle, dans le fond? Cette question n'avait pas la moindre pertinence à ses yeux. Maintenant, elle est devenue vitale...
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Althéa Ley Ka'Ori
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Jeu 25 Jan - 20:00
Irys : 835227
Profession : Guérisseuse du Troisième Cercle
My'trän +2 ~ Suhury
Son petit jeu avait porté ses fruits, un commandant diamétralement opposé à l’homme revêche qui l’avait abordée plus tôt se tenait maintenant derrière la guérisseuse, prêt à défendre ses intérêts. Alors qu’elle préparait une remarque acerbe à l’intention du médecin, Tristan se chargea de l’admonester à sa place. Ses ardeurs étouffées, le physicien ne pipa plus un mot pour le restant de ses soins ; Althéa n’eut qu’à servir un sourire vicieux à l’adresse de l’inopportun qui se permettait de critiquer ses rituels… Afin de mieux couronner son déshonneur.

Après un échange féroce de regards hostiles, elle se reporta derechef sur sa tâche ; elle plongea un doigt dans un des deux sceaux fournis, pour constater qu’il s’agissait de l’eau chaude – à en juger par la vapeur qui s’en échappait presque imperceptiblement, cela coulait de source, mais cette précaution ajoutait de la saveur à l’anticipation palpable de ses observateurs. Elle humidifia la serviette, et l’appliqua délicatement sur la joue de la malade. Lentement, elle se mit à frictionner une des plaques écarlates qui parsemaient sa peau. La patiente s’extirpa de sa torpeur pour protester faiblement à cette nouvelle douleur, mais elle plaça une main rassurante sur son front, qu’elle pourvut d’une vague d’apaisement, ponctuant son geste d’un « Chhhhuutt… » lénifiant. Puis elle poursuivit son minutieux travail, tout en établissant son diagnostic au médecin renfrogné. Ce dernier ne semblait perdre aucune goutte du spectacle, décortiquant chacun de ses gestes, comme s’il quêtait une erreur, une anomalie dans ses intentions. Il en fallait plus pour l’impressionner que ce méprisant néophyte !

    « Le virus n’est pas contagieux, précisa-t-elle d’un ton égal, presque amusée. Néanmoins il faudra gratter ses plaies régulièrement, jusqu’à ce qu’elles ne se reforment plus, ou il risquerait d’y avoir une relance de l’infection. Möchlog seul sait ce qu’il adviendrait d’elle si un guérisseur n’était pas dans les parages à ce moment-là… »


Son insolence s’accompagnait toujours d’une voix fluette, et conforta le médecin dans sa morosité, alors même qu’elle le croyait avoir atteint les profondeurs de l’amertume. L’ordre de rompre de leur commandant ne ménagea pas sa fierté par ailleurs. Althéa se régalait de son orgueil blessé, comme un vautour goûterait chaque fibre d’un cadavre délaissé par un prédateur plus impressionnant : avec très peu d’empathie pour sa proie désignée, et la satisfaction de n’avoir fourni aucune once d’énergie à la besogne.

De façon semblable, elle avait heurté l’amour-propre de son commanditaire, mais sa réaction avait été contraire au comportement tout juste observé. Plutôt qu’un air maussade et fermé, il parut au contraire s’ouvrir à la chevêche, et plus particulièrement, aux bienfaits de sa sorcellerie. Son doigt intrusif la laissa de marbre, davantage par surprise que par choix toutefois. Lorsqu’il pencha la tête pour tousser, elle s’essuya puérilement la joue de l’épaule, espérant ainsi préserver son intimité bafouée davantage que par réelle appréhension de ce contact. Elle avait été trop stupéfaite pour lui servir un regard approbateur, et sa chance était passée à présent ; elle se maudit d’avoir été trop peu vigilante et d’avoir laissé couler une telle offense à la pudeur, sous prétexte qu’elle avait gagné les deux précédentes batailles sur l’égo des deux hommes !

Contrariée, elle redoubla d’efforts pour effacer les tâches friables de peaux mortes et infectées, et reformer l’épiderme par derrière. Son architecte l’accompagnait dans ses efforts, lui donnait la capacité de supporter la présence exaspérante du Daënar. La magie était son refuge quand sa vivacité d’esprit lui faisait défaut. Ou toute autre chose d’ailleurs. Lorsque Tristan en vint à parler du prix de ses soins – et il semblait qu’il parlait d’autres soins que ceux pour laquelle on l’avait mandatée - elle planta simplement un regard brûlant sur son interlocuteur, toujours agenouillée près de la pauvre patiente qui comatait silencieusement.

    « Vous êtes bien perspicace. »


Sa langue claquait sur son palais au passage des mots proférés. Certes, il avait deviné que l’argent n’était pas son intérêt premier. Il n’empêche qu’il l’irritait avec une maîtrise peu égalée, et d’une façon qu’elle ne s’expliquait qu’à moitié. Il manquait de respect à sa culture, et s’il est vrai qu’elle-même ne se gênait pas pour dénigrer leur technologie, elle n’en traitait pas moins les Daënars sur un pied d’égalité avec les autres My’träns : comme des êtres futiles, mais fort utiles si bien manipulés. Elle était donc plus que courtoise à son égard.

Il l’avait devancée dans l’énonciation de leur deuxième marché, celui latent depuis qu’elle était intervenue sur son corps directement. Etait-ce là la raison de son profond ennui ? Elle n’avait de surcroît pas eu le temps de réfléchir à l’utilité réelle de son interlocuteur dans sa mission divine. Elle devait faire durer la conversation, gagner du temps pour bénéficier d’une longueur d’avance sur l’impudent. Feindre de ne pas l’avoir compris ? Elle songea soudain qu’il serait délicieux de le voir énoncer clairement sa demande en suspens, jamais prononcée mais bien présente dans l’esprit des deux protagonistes. Elle évita dorénavant soigneusement son regard, et mesura précisément les silences entre ses phrases ; il parlerait, et à pas à demi-mot cette fois. Les mots de sa défaite, dans tout ce qu’ils avaient de plus intègres, caresseraient ses tympans fébriles.

    « Mais ne vous en faites pas, quelques Irys suffiront pour ce cas-là. Les tarifs habituels des Cercles, disons, voire moins puisque vous avez fourni le matériel. Le virus n’était pas très tenace, et la patiente plutôt coopérative. »


Comment décrire l’euphorie qui inhibait ses sens à malmener la fierté d’un autre ?
Parfois, il est préférable de ne pas poser des mots sur l’indescriptible.
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Tristan von Richter
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Ven 26 Jan - 10:15
Irys : 159970
Profession : Capitaine de l'Allégeance
Daënar +2 ~ Skingrad (homme)

Elle sait qu'elle a l'avantage. Et elle use de cette évidence avec un doigté des plus irritants. Plumette semble savourer son ascendant avec une malice particulièrement perverse. Et, il faut le dire, une certaine ingéniosité. Le capitaine tire sur sa cigarette, amputant la vie de cette dernière. Et la sienne. La douleur, sous-jacente mais bel et bien présente, lui rappelle alors que tout acte à ses conséquences. Et pourtant il n'arrive plus à s'inquiéter. Car si le tunnel semble bien sombre, la sortie, lumineuse, se profile avec la lenteur caractéristiques des choses qui aiment se faire désirer. Elle est si proche et si loin à la fois. Comme si les derniers mètres étaient toujours les plus difficiles à parcourir...

Tristan inspire une nouvelle bouffée tandis que la cendre incandescente illumine brièvement son visage. La noiraude semble prendre un malin plaisir à jouer avec ses nerfs. Comme si elle souhaitait à conserver plus longtemps un avantage qui n'est pas voué à lui échapper. Mais sa réponse rappelle au borgne qu'il n'y a pas que sa survie qui est en jeu. Il dépose son oeil valide sur la jeune femme allongée. Cette dernière s'en sortira à en croire la sorcière. Il s'en réjouit. Mais il s'en offusque en même temps. Comme s'il ne pouvait apprécier la chance d'autrui dans sa condition. Si on le questionnait, il le nierait. Mais il se fiche désormais pas mal de sa subordonnée. Elle n'est rien de plus qu'un vague soucis sur un horizon d'inquiétudes.
"Mademoiselle Lékà-hori..." lâche-t-il sur le ton de la lassitude, écrasant au passage sa cigarette sous son talon. "Je ne suis pas d'une grande patience. Vous l'avez peut-être remarqué, d'ailleurs. Et je supporte très mal que l'on se foute de ma gueule! Spécialement lorsque c'est une personne qui tient ma vie entre ses mains qui se plie à cet exercice!"
L'homme a toujours eu la faiblesse en sainte horreur. Il a mis un point d'honneur à de jamais dépendre d'autrui. Et pourtant aujourd'hui il se découvre une certaine affinité avec la servitude. Il la déteste tout en la souhaitant. De quoi déstabiliser l'officier qui tente de garder un semblant de contenance mais dont l'esprit s'effondre peu à peu. Le désir de survivre qu'il ressent peut s'exprimer de différentes façon. Et cela dépend avant tout de la coopération dont la jeune femme souhaite faire preuve. Devra-t-il lui arracher ce qu'il s'acharne encore à lui demander?
"Je suis prêt à vous donner beaucoup pour obtenir vos services! Mais je ne ramperai pas à vos pieds!" la prévient-elle. "Et je n'entrerai pas non plus dans ce petit jeu malsain que vous essayez de m'imposer! Je sais que le pouvoir que l'on peut avoir sur une autre personne est... grisant. Je sais aussi que je n'ai pas le pouvoir de vous imposer quoi que ce soit puisque vous n'appartenez pas à mon équipage. Mais je ne vous ferai pas le plaisir de vous accorder plus d'importance que vous n'en avez!"
Qui cherche-t-il à tromper? Il est déjà prisonnier de la toile que la noiraude a machiavéliquement tisser autours de lui. Un insecte, même s'il garde espoir, sera tôt ou tard forcé d'accepter la loi de l'arachnoïde qui le retient captif. Il le sait. Elle le sait. Et pourtant le borgne espère encore garder cette dignité qui lui permettra peut-être d'obtenir les faveurs. S'il convient d'être glorieux dans la victoire, il faut savoir rester digne dans la défaite. Et c'est bien dans un semblant de dignité assurée qu'il tente encore de se draper. Pourtant le véritable combat ne se livre pas dans les mots qu'il adresse à la sorcière mais au sein-même de son esprit. Quoi qu'il arrive, il sera de toute façon le perdant. Il refuse simplement de le voir. Ou, plutôt, de l'accepter.

L'homme tire une bourse d'irys prévue pour cette occasion et s'approche de la blessée à côté de laquelle il la dépose. Une manière de signifier à la sorcière qu'il est prêt à accepter l'éventualité qu'elle s'en aille. Un coup de poker affreusement basique. Mais il est pourtant réduit à en user. Quelle autre option s'offre à lui? Il songe simplement qu'en faisant preuve de désinvolture, il pourra provoquer un quelconque intérêt chez son interlocutrice. Qu'il soit intéressé ou non, il s'en fiche. Tout ce qu'il souhaite, dans le fond, c'est qu'elle accepte d'user de ses pouvoirs. Il ne va tout de même pas user de son arme pour lui imposer son désir. Ne serait-ce que parce qu'il doute que la forcer à quoi que ce soit puisse l'aider à obtenir ce qu'il souhaite.
"Je veux recouvrer la santé et vous pouvez m'y aider! Le ferez-vous?" la questionne-t-il. "Ou dois-je trouver un autre sorcier?"
Il la contemple d'un regard qu'il tente alors de rendre conciliant mais dénué d'espoir. Il a adressé nombre d'ultimatum au cours de son existence. De la plupart d'entre eux dépendait la survie ou la mort d'hommes et de femmes. Et pourtant aucun n'a jamais eu autant d'importance que celui-ci à ses yeux. Une pointe de douleur surgit dans sa poitrine comme pour lui rappeler que l'échec aura des conséquences...
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Althéa Ley Ka'Ori
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Mer 31 Jan - 11:59
Irys : 835227
Profession : Guérisseuse du Troisième Cercle
My'trän +2 ~ Suhury
Le capitaine s’adressait à elle avec une assurance recouvrée, teintée d’une arrogance presque… familière [Populaire ?8D]. Il s’exprimait sans dissimuler le sentiment manifeste de mériter davantage que le citoyen moyen, d’être en droit d’exiger les privilèges les plus inaccessibles, de posséder ici-bas ce qu’ils façonnaient là-haut. La vie sauve, entre toutes autres choses. Althéa s’attribuait ces droits de par la virulence de sa foi, mais sur quoi cet homme-là appuyait-il cette certitude ? La Technologie les hébétait-elle au point d’aliéner leur pensée ? De les promettre dans leur déchéance morale à des honneurs réservés aux vertueux ? Les moins dignes estiment souvent être les plus méritants.

    « C’est un peu facile, vous ne croyez pas ? De rejeter la faute sur moi ? Vous avez l’occasion de vous départir de votre culpabilité sous prétexte que je puis vous soigner, mais n’oubliez pas que vous êtes seul coupable de votre état, et que je choisisse d’y remédier ou non n’enlève rien à votre responsabilité. J’ai votre vie entre les mains depuis quelques secondes seulement, et vous l’aviez au creux de votre paume des décennies durant. »


La guérisseuse n’était plus motivée par le besoin de dominer, d’écraser son adversaire. Une conviction inébranlable se tapissait dans sa conscience, de celles que l’on ne saurait démentir même par le plus raisonnable des arguments. La raison religieuse. Aucun disciple de Möchlog n’appréciait qu’on lui force la main, qu’on l’accable de maux qui ne le concernaient pas. Leur Architecte leur avait fait don de pouvoirs inestimables, avec l’espérance tacite qu’ils ne les emploient pas excessivement, mais avec la parcimonie dont sont dotés les êtres divins. La Mort avait plus de valeur que la Vie, car elle possédait un véritable ascendant sur elle. Menacez la vie d’un autre, et vous deviendrez invulnérable. Proposez de lui épargner cette même mort, et vous le serez plus encore.

Althéa n’aurait que difficilement sauvé un individu suicidaire ; elle pouvait soigner les blessures mais pas la volonté d’en finir. Et le commandant von Richter lui posait un dilemme. Il requérait des soins en même temps qu’il aggravait son mal. Quel genre de fou soignerait un homme poignardé qui retourne le couteau dans sa propre plaie ? Cette affaire lui aurait posé problème si elle n’avait pas pu tirer de tels avantages de cette guérison. Il s’était infligé son agonie, et elle restait ignare face à son comportement, mais elle ne pouvait tourner le dos aux attraits de cette proposition.

    « Indignez-vous comme vous voudrez, je n’ai pas besoin de vos supplications, vos prières en pensées sont plus bruyantes que tous les mots que vous prononcerez. »


Là. Son insolence revenait au galop, le doute s’était définitivement envolé. Pourtant, à partir de cet instant, Althéa adopta une sérénité exemplaire. Elle acheva ses soins auprès de la patiente, vérifia que la jeune femme fût seulement inconsciente, voire assoupie, avant de plonger les mains dans l’eau chaude pour en laver les restes de peau indésirables. Puis elle tira le sceau d’eau froide jusqu’à elle et s’aspergea le visage, comme pour nettoyer ses rétines de cette vision détestable de morceaux de chair effrités. Caressant ses joues de son mouchoir pour en sécher l’épiderme, et en enlever les résidus de poussière, elle se releva docilement pour faire face au capitaine. Insidieusement, le goût pervers de la satisfaction crâne substitua l’âcre de la maladie et de l’ennui. Elle prenait plaisir à soutirer ce qu’elle ne possédait pas, non par la force, mais bien par la négociation, et sous simple réserve d’employer ses dons. Dans quelle mesure pourrait-elle faire de même sur d’autres malades daënars, eux dont les connaissances médicales semblaient si lacunaires ? Elle risquerait de se perdre dans cette nouvelle occupation, et ne plus jamais retrouver le chemin du retour ! Sans prévenir, elle prit la parole, interrompant presque le dernier mot que Tristan prononça.

    « Deux places à bord de votre Allégeance. Pour Daënastre. Et en prime, votre soutien politique dans ce que j’ai à y faire. Ne vous fâchez pas tout de suite ! Je ne vous demanderai pas de trahir votre Nation. Mais il pourra arriver que j’aie besoin d’un point… d’ancrage au sein de votre patrie. Rien que vous ne sauriez refuser si mes attentes vous indignaient, mais rien que vous ne rejetteriez si vous aviez un certain honneur, dans le sens daënar du terme j’entends, et que mes demandes sont raisonnables. »


Elle croisa les bras sur sa poitrine, comme pour marquer la fin de la partie diplomatique. Il n’avait plus qu’à accepter ou refuser ses termes, mais elle ne ferait plus un pas vers lui. Une lueur sauvage dans l’ambre de son regard défiait celui du commandant.

    « Mais ce sera douloureux. Le traitement. Et pas par ma faute, si vous vous posez vraiment la question. J’aurais aimé vous faire souffrir mais ce n’est pas une magie que je maîtrise. Je me contenterai de vous voir vous tordre de souffrance à cause de la maladie qui vous est arrachée. J’arrêterai à tout moment si le cran vient à vous manquer. »


Ses yeux glissèrent de son visage à sa cigarette, l’air réprobateur.

    « Et par Möchlog, cessez de fumer ! Vous allez finir par me clamser dans les bras. »
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Tristan von Richter
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Mar 13 Fév - 17:06
Irys : 159970
Profession : Capitaine de l'Allégeance
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Peut-il se soustraire à cette méprisante morale dont elle le gratifie? D'une certaine façon, cela l'amuse de constater que le corps médical daënar et les soigneurs my'trän semblent s'accorder sur la nécessité de la sorte. Un complexe de supériorité? Il est tellement aisé de reprocher aux gens leurs actions. Ou leur inaction. Tristan n'arrive pas à se formaliser de ce qu'il considère pourtant comme une forme d'infantilisation des plus désagréable. Elle pourrait le traiter de tous les noms qu'il ne sourcillerait même pas, à vrai dire. Car ses pensées ne sauraient être obstruées par la délivrance qui brille comme un phare au bout de ses réflexions.

Tout au plus se contente-t-il d'un léger soupire marquant davantage sa lassitude qu'une quelconque forme d'indignation. Ce n'est pas la première fois qu'on lui adresse des reproches. Et qu'ils viennent d'un médecin ou de qui que ce soit d'autres, ces attaques glissent simplement sur la carapace qu'il s'est forgée avec le temps. Même sa famille n'a plus vraiment la capacité de l'atteindre. Du moins, pour l'extrême majorité d'entre elle. Il repense alors à Kiara et un faible sourire se dessine sur son visage fatigué.

Sourire qu'il perd bien vite lorsque les demandes de la demoiselle prennent forme. Le voyage jusqu'à Daënastre semble un prix dérisoire à payer pour le recouvrement de sa santé. Mais l'appui politique, quoi que cela puisse signifier pour Plumette, est une demande dont il ne peut que vaguement imaginer les ramifications. Elle l'assure qu'il n'aura pas à trahir. Mais pourquoi aurait-elle besoin d'un point d'ancrage. Compte-t-elle lui pourrir la vie? Il s'était - à tort, vraisemblablement - imaginé qu'une fois le traitement administré et le voyage terminé, il n'aurait plus à recroiser sa route. Que leurs engagements seraient vites réglés et qu'ils pourraient tout deux passer à autre chose...

Toutefois cette seconde demande est soumise à une clause: qu'il accepte. Elle peut titiller son sens de l'honneur si ça lui chante mais ce dernier ne s'applique pas aux étrangers. Il ne s'applique d'ailleurs pas davantage à ceux qui se cachent à terre et qui refuse de servir l'UNE par les armes. Qui que cette jeune femme souhaite emmener avec elle, quoi qu'elle puisse vouloir faire à Daënastre, il s'en moque. La sympathie du borgne n'est réservée qu'à de rares élues. Et il accorde aisément une plus grande importance à cette sorcière qu'à ses compatriotes. Compatriotes... Un mot bien vide de sens...
"Accordé!" glisse-t-il simplement. "Vous avez ma parole! Je vous ferai rejoindre la civilisation - nous levons l'ancre demain matin - et vous aiderai dans la mesure du possible lorsque vous y trouverez!Toutefois ayez conscience que la plupart du temps - et étonnamment - je me trouve en mer. Vous ne serez donc pas étonnée si vous vous retrouvez face à une porte close!"
Le fait est qu'il lui fournira les moyens de le contacter lorsqu'il sera en mer. Pour peu qu'elle accepte de se faire passer pour un membre de sa famille et qu'elle daigne s'adresser à l'amirauté de Fort-Feslberg. Et pour peu, bien sûr, qu'elle sache ce qu'est une amirauté. Il doute fortement que ce qui sert de marine aux bigots soit organisé de manière aussi complexe que l'est leur homologue de l'UNE. Mais pour l'heure, et à ses yeux, ce n'est qu'un vague détail dont il se moque.
"Quant à la souffrance dont vous parliez..." s'amuse-t-il. "Disons qu'elle est moi sommes de vieilles amies! Sa compagnie n'est guère agréable, je le reconnais. Mais elle ne m'intimide absolument pas! Je me moque pas mal de la douleur que j'aurai à endurer tant que cela en vaut la peine! Car cela en vaut la peine, n'est-ce pas?"
Il plisse les yeux en observant la sorcière. Le doute s'installe à nouveau dans son esprit. Soigner la mal dont il souffre sera sans doute plus complexe que guérir celui de la jeune femme allongée à leurs côtés. Est-elle capable d'un si grand exploit? Car comme tout être, Plumette doit avoir ses limites. L'assurance qu'il devine aisément en elle est-elle forgée par la certitude ou simplement par la domination qu'elle exerce à présent sur lui? Il se plie d'ailleurs à la suggestion - l'ordre? - de la noiraude et balance sa cigarette par dessus sa propre épaule.
"Bon et bien..." reprend-t-il, haussant les épaules. "Qu'attendez-vous? Soignez-moi!"
Aussi facile à dire qu'à faire?


Dernière édition par Tristan von Richter le Mar 27 Fév - 11:06, édité 1 fois
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Althéa Ley Ka'Ori
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Jeu 15 Fév - 19:05
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Profession : Guérisseuse du Troisième Cercle
My'trän +2 ~ Suhury
Il lui parut trop prompt à accepter ses termes, et elle marqua un mouvement de recul presque méfiant. Saisissait-il l’ampleur de son engagement ? C’était peu probable, vu sa connaissance lacunaire des intérêts d’Althéa. S’en préoccupait-il seulement ? Encore une fois, elle émettait des doutes sur la question, tant son empressement d’être guéri était palpable. S’il savait combien de mages de son niveau existaient sur Irydaë, pourvu qu’on les cherchât au bon endroit, il aurait négocié une part de marché bien moindre ! Qu’à cela ne tienne, elle acquiesça simplement à son interrogation un peu futile ; si cela en vaudrait la peine ? Il lui appartenait de décider si sa vie en valait la chandelle. Néanmoins, elle fit la moue lorsqu’il la commanda à nouveau, mais se contraignit à ne pas trop s’en formaliser. Elle avait d’autres chats à fouetter, ou plutôt, d’autres patients à torturer. L’expression indéchiffrable, elle énuméra distinctement ses attentes :

« Ouvrez votre veste, votre chemise, asseyez-vous. »

… plutôt que de brasser de l’air ! Et puis quoi, elle était supposée claquer des doigts et éliminer son mal ? Il y avait des procédures auxquelles se plier, comme avec n’importe quel médecin ! Il s’imaginait peut-être qu’elle se mettrait à prier ou entamerait une danse rituelle en lui jetant un peu de poussière sur le visage pour que tous ses ennuis trouvent remède ? S’il avait une telle vision miraculeuse de la magie, pourquoi par l’Inconnu n’était-il pas déjà sorcier ! Althéa mit son mal en patience, puisque c’était une compétence nécessaire dans son milieu professionnel, notamment lorsqu’on a affaire à un patient tant ignare qu’ingrat. Elle étira un peu ses mains engourdis par les soins, avant de s’agenouiller près du Daënar. Une première, peut-être la seule fois où elle plierait le genou devant l’ennemi. Et la dernière où elle soignerait un partisan daënar.

La guérisseuse avait peu de scrupules à manipuler les corps des autres. Mais de Tristan émanait un orgueil répulsif, une fierté révulsive. Sa détermination chancela. Mais son hésitation ne perdura qu’une fraction de seconde, puisque l’instant d’après, elle avait plaqué une main inflexible contre son torse, et une autre plus délicate contre son cou. Elle examina les signaux de douleur, les foyers qui l’émettait, et comprit bien vite l’état critique du commandant. Elle eut un rire nerveux, qui exprimait une réprobation contredite par une forme de satisfaction. Un plaisir presque sadique de pressentir une parcelle du mal qu’il endurait. Avec un tel poids dans la poitrine, elle s’étonnait qu’il ait encore du souffle à gaspiller en paroles !

    « Vous avez de la famille ? »


Elle espérait avoir mis le doigt sur l’origine de son inconséquence. Elle-même tenait à son existence pour la simple raison qu’elle avait des frères à revoir. Prendre des risques inconsidérés mettait en péril sa vie, mais plus que tout, contrarierait sa fratrie. Une chose que malgré tout son égocentrisme elle ne pouvait se permettre. Or, si elle était dépourvue de famille, est-ce qu’elle-même ne se laisserait pas aller ? Bien évidemment, elle se méprenait sur toute la ligne, mais comment imaginer que le sourire furtif aperçu plus tôt était destiné à une sœur ?

    « Simplement pour déterminer votre profil, entre celui du solitaire ou de l’égoïste, précisa-t-elle d’un ton égal, pressant ses doigts experts contre sa peau. »


Le temps de l’observation s’égraina. Vint la douleur, dans ce qu’elle avait de plus cruel. Elle eût pu l’omettre, l’atténuer. Par les herbes, par la magie, également. Mais elle lui refusait ce privilège. Non pas par quelque puérile rancune, ou par un désir particulier de le voir se tordre de douleur – quoique la seconde possibilité n’était pas à écarter. Elle voulait qu’il paye son irresponsabilité. Lui offrir un traitement indolore ne l’aurait qu’encouragé dans ses méfaits. Et cela aurait été injuste pour ceux partageant le même sort sans avoir de mage à portée. Elle opta pour les méthodes les plus violentes jamais entreprises, celles qu’elle réservait pour des cas spécifiques, sous l’égide de l’urgence en théorie. Elle effaçait chaque cellule de son corps et forçait son métabolisme à la remplacer par une faite de toutes pièces ; un procédé accéléré, mais bien moins pertinent que le simple assainissement des tissus déjà existants. Elle le voulait à bout, épuiser son corps, entamer sa fierté. Ses yeux étincelants de magie ne voyaient que le néant.

Et pourtant, elle le soignait bel et bien. Certes, elle n’opérait pas sur l’intégralité des organes, elle n’était pas une sainte. Elle avait plus de dignité que cela, et Möchlog savait combien elle le regretterait par la suite. Mais sa magie de soin, en dépit de son honnêteté, était authentique.

Aussi se cantonna-t-elle avant tout à l’appareil respiratoire dit superficiel. Elle initia les soins par la trachée, car elle n’osait toucher à ses poumons pour le moment. La magie le toucherait en profondeur, et elle espérait établir une certaine confiance, temporaire, entre le patient et le soigneur, en commençant par les parties les moins touchées. Et donc les moins douloureuses.

Alors sa main quitta sa gorge, libérant toute la souffrance qu’elle lui infligeait à cet endroit, pour rejoindre sa dextre sur sa poitrine. Elle avait totalement assaini la partie supérieure des rejets de ses poumons. Elle s’attaqua alors à la noirceur présente dans ses bronches – et elle comprit à regret qu’il ne s’agissait pas d’un vide propre à tous les Daënars, mais seulement d’un corps sali par la fumée. Elle vengea sa déception par le rétablissement des canaux principaux. Son unique objectif consistait à faire cesser ses quintes de toux, ravaler la douleur latente qui accompagnait son mal en libérant son souffle. Supprimer les symptômes, mais pas la pathologie. Comme elle était naïve de croire que ces fameux symptômes ne referaient pas surface dans les jours à venir !


Dernière édition par Althéa Ley Ka'Ori le Jeu 8 Mar - 22:00, édité 3 fois
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Tristan von Richter
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Mar 27 Fév - 13:01
Irys : 159970
Profession : Capitaine de l'Allégeance
Daënar +2 ~ Skingrad (homme)

Il obtempère et retire donc son veston et sa chemise. Tout deux finissent soigneusement pliés à ses côtés, véritables incarnations de la rigueur militaire de leur possesseur. Il s'installe ensuite docilement sur la chaise qui se trouve à ses côtés et pose ses mains sur ses genoux. Puis il attend avec une certaine impatience la douleur promise par la jeune femme. Souffrir pour guérir... Le concept lui semble un brin étrange. Il dénote au passage une certaine perversité dans le procédé. Mais il s'en moque. Il endurerait les pires tourments pour que tout ceci s'arrête enfin. C'est ainsi un regard de défi qu'il décoche à la noiraude pour l'inciter à mettre ses talents en oeuvre.

Tristan réfrène ensuite un frisson lorsque les paumes de la demoiselle se posent sur un torse bardé de cicatrices, véritable curriculum vitae d'une vie dédiée à la violence. Chacune de ces plaies à présent résorbées, la moindre petite goutte de sang versée lui évoque les sacrifices consentis pour servir au mieux sa nation. Mais les mains de Plumette lui rappellent que cela fait bien longtemps qu'il n'a pas touché une femme. Ou, en l'occurrence, qu'une femme ne l'a pas touché.  L'exotisme lié à la condition de sorcière de sa sauveuse lui insuffle des idées fort indignes. Le borgne s'obstine finalement à observer un point dénué d'intérêt, en face de lui. S'il ne peut ignorer ses pensées, il peut toutefois les cacher...

Le fait est qu'il est vite extirpé des songes liés à sa condition masculine lorsque son torse est envahi d'une onde de souffrance. Un râle quitte ses lèvres et traduit à merveille la gêne - le mot est faible! - qu'il ressent en cet instant. Il repose alors son oeil valide sur sa "soigneuse", outré. Cherche-t-elle réellement à le soigner ou veut-elle simplement le tuer? Il oscille entre les deux options tandis que sa mâchoire se crispe tellement fort que ses dents semblent vouloir céder sous la pression. Il lâche ensuite un rire nerveux et partiellement étouffé lorsque la sorcière le questionne sur sa famille.
"Qu'est-ce que ça peut vous foutre?"
La souffrance ne le rend pas particulièrement aimable. En même temps... Comment faire preuve de courtoisie lorsque vous avez l'impression que votre torse se liquéfie? Le fait est que la relation qu'il entretient avec la jeune femme est parfaitement professionnelle. Elle se caractérise par un échange de bons procédés, pas par des discussions sans importance. il a toutefois répondu plus sèchement qu'il ne l'aurait voulu. Un acte qu'il regrette un instant. Juste un instant. Car la sorcière y va de sa petite remarque, hésitant visiblement sur la case dans laquelle elle souhaite le ranger.

Égoïste? Il préfère dire qu'il est doté d'un véritable instinct de survie. Solitaire? Que lui apporte la compagnie des autres si ce n'est des liens affectifs qui font tôt ou tard souffrir? Ce que les gens évaluent comme des défauts ne sont rien de plus que du bon sens. Mais il n'est pas réellement d'humeur à avoir un débat sur le sujet. Il est bien trop occupé à combattre la douleur et à retenir les cris de douleur qui assaillent ses lèvres au nom de la liberté!

Toujours est-il que peu à peu, bien trop lentement pour que le changement soit frappant, la douleur cesse. Elle est remplacée par une normalité qu'il n'avait jamais réellement appréciée mais qui, aujourd'hui, est des plus savoureuses. L'officier reste toutefois aussi stoïque dans le bonheur qu'il le fut dans la douleur, se contentant d'un visage inexpressif. Il savoure sa joie en silence. Ne serait-ce que pour ne pas faire le plaisir à Plumette de lui montrer l'impact qu'elle a sur son existence. Donner à quelqu'un l'impression qu'il a un certain poids dans la balance de vos sentiments, c'est lui offrir la certitude qu'il peut influer sur votre existence.

~~~~~~~~~~

Il boutonne sa chemise et l'ajuste avec une obstination qui frôle la maniaquerie. Son veston subit le même sort quelques instants plus tard. Le borgne daigne enfin se tourner vers Althéa mais garde encore le silence. Il ne sait pas s'il convient de la remercier pour un service qu'il aura tout de même dû payer. Lui témoigner de la reconnaissance est-il vraiment nécessaire? Pourquoi flatter une personne qui ne fait que son travail? Reçoit-il des remerciements de l'amirauté lorsqu'il coule les ennemis de l'Union?

L'homme glisse machinalement une cigarette entre ses lèvres et approche la flamme d'une allumette. Il marque cependant un temps d'arrêt et finit par se délester de l'une et de l'autre, ne pouvant guère ignorer le pathétisme de cette situation. Il ne remerciera pas la sorcière, certes. Mais il n'est pas non plus obligé de l'insulter. Il s'agit de trouver le juste milieu...
"Vous avez respecté votre engagement! Alors je respecterai le mien! Rendez-vous demain matin sur ce même quai à zéro-neuf-cent!" lui indique-t-il, usant de l'horaire militaire. "Ne soyez pas en retard! Et par pitié: faites-moi l'honneur de porter des vêtements convenables! Vous puez la sorcière à deux-cents milles nautiques! Tâchez de faire comme si vous étiez civi... normale!"
Il s'autorise un clin d'oeil à l'intention de la noiraude. Il toussote ensuite légèrement. Non parce qu'il en éprouve le besoin - le traitement de Plumette étant étonnement efficace - mais plutôt pour tenter de corriger son laisser-aller. Il réajuste alors machinalement la cravate de son uniforme avant de tourner les talons.

Ce n'est qu'à bord du Krizner et après avoir distribué des ordres pour rapatrier à bord celle qui fut à l'origine de cette rencontre que le capitaine retombe dans ses travers. Une clope finit ainsi bien vite vissée à ses lèvres. Ne dit-on pas que les habitudes ont la vie dure? Et puis il a des poumons tout neufs, maintenant. Ce serait dommage de ne pas en profiter...

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Althéa Ley Ka'Ori
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Jeu 8 Mar - 21:57
Irys : 835227
Profession : Guérisseuse du Troisième Cercle
My'trän +2 ~ Suhury
Chaque respiration lui pesait, mais jamais il ne gémit. La déception de la chevêche ne fut que partielle ; elle n’ignorait pas qu’il souffrait, et par-dessus, elle avait obtenu de lui tout ce qu’elle désirait. Un capitaine daënar dans la poche, et de nouvelles possibilités s’offraient à elle. Un soutien d’envergure, songeait-elle. Et si aisément acquis. A l’heure où elle soignait distraitement les blessures superficielles de ce corps meurtri, sa mission lui parut plus limpide que jamais, et d’une difficulté bien mineure par rapport aux épreuves précédentes auxquelles Möchlog l’avait confrontée. Elle ne pouvait taire ce sentiment de poindre, qu’elle ne méritait pas un tel succès au vu des efforts fournis, et que son architecte le lui rendrait tôt ou tard. Elle élimina cette pensée désagréable qui gâchait son plaisir, et ce fut le premier pas vers un manque de discernement frappant et un supplice sans précédent.

Tristan tenta vainement de capter son regard pour déverser dans cet échange la haine qu’il lui vouait sans doute en cet instant ; elle l’ignora pleinement. Le lui rendre aurait trahi son peu d’implication dans la guérison qu’elle opérait, vendrait sa fourberie pour l’afficher au grand jour. Elle devait agir comme si la douleur était une partie intégrante du rite et qu’elle n’avait par conséquent aucune raison de s’en excuser. Sa mauvaise humeur lui apprit au moins que la douleur était réelle, et la convainquit qu’il s’agissait d’un solitaire endurci. De toute évidence, qui aurait la patience de répondre à son tempérament ? Elle sourit vaguement en répondant à son interrogation, trop suffisante pour son propre bien. Il avait ce elle-ne-savait-quoi qui poussait son audace à son paroxysme, lui octroyait des pulsions vicieuses relevant du sadisme pur et altérait sa raison.

La guérisseuse finit par juger qu’elle l’avait suffisamment guéri pour l’instant, et pour le restant de ses jours également. Il est plausible que ses manières discourtoises l’avaient poussée à se rétracter plus tôt que prévu, mais ce serait hypocrite que de lui imputer l’intégrité de la faute. Elle ne pipa mot, le laissant jauger du succès de ce partenariat. Elle croisa les bras sur sa poitrine le temps qu’il s’habille avec la minutie ridicule qu’ont tous les militaires ; plus coquets que des bourgeoises par certains aspects ! Néanmoins, sa tenue était impeccable lorsqu’il reprit la parole. Alors qu’il déblatérait des propos inintéressants, elle se demanda brièvement s’il ne craignait pas qu’autrui n’ait ne serait-ce que le soupçon qu’il se soit déshabillé devant elle. Elle ne sut retenir le sourire ironique qui apparut sur ses lèvres, et ne trouva d’ailleurs pas de raison de le faire. Déjà il tournait les talons pour rejoindre son bateau après une insulte bien sentie, tempérée par un clin d’œil insolite.

Cet homme se faisait-il indéchiffrable de son plein gré ?
Elle se pardonna sa propre indulgence à son égard en se disant qu’il pouvait mettre en évidence sa prétendue odeur de sorcière ; la plus grande insulte avait été de son initiative, et elle avait été silencieuse. Elle se réjouissait par avance du moment où elle la frapperait en plein cœur ! Ou en pleins poumons, qu’importe l’expression.

Une Althéa apaisée finit par décroiser ses bras pour ramasser la bourse laissée négligemment par terre, là où elle avait été jetée plus tôt. Elle pesait dans sa paume. Mais ce n’était pas sa réelle plus-value de la journée. Elle laissa couler quelques minutes supplémentaires avant de se rendre à la passerelle empruntée plus tôt. Elle intercepta un marin affairé, et lui demanda le nom de son capitaine et les éventuels trajets postérieurs. Il ne lui avait pas laissé le choix, mais il était hors de question qu’elle rate le reste de l’exposition en rentrant si tôt ! Et il était hors de question qu’elle ne connaisse pas son nom non plus.

    « Le borg… commandant vous a promis une place sur l’Allégeance ? Ouais, bah comptez six jours le trajet, alors si vous guettez la prochaine navette ça s’ra dans deux s’maines environ. C’est l’capitaine von Richter. Et un truc en T devant mais personne l’appelle autrement que par son titre. »


Althéa acquiesça avec un sourire affable et faux, et remercia son informateur après avoir noté les noms du bateau et de son propriétaire ainsi que sa date supposée de retour. Là elle rangea soigneusement son carnet et se dirigea à nouveau vers le parc de l’exposition, avec le sentiment d’avoir mené une première bataille, et d’avoir récolté une première victoire.


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