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Chroniques d'Irydaë
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Si malgré cela, des doutes subsistent, n'hésitez pas à adresser vos questions aux Administrateurs.

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 :: Les terres d'Irydaë :: My'trä :: Khurmag
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 l'Auberge de l'Erch Blanc

Thorleif Gunnar
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Mer 10 Jan - 23:07
Irys : 235418
Profession : Dragonnier
Pérégrin 0
Tarluru, une soirée de début novembre de l'an 932 à l'Auberge de l'Erch Blanc.

Une poignée de jour auparavant, Thorleif Gunnar était devenu un traître, un dissident, un ennemi politique, un meurtrier, un individu indigne de confiance. Les montagnes de Dyen avaient été secouer par une bataille fratricide durant laquelle l'un des quatre Gunnar avait connu une mort atroce. Les Gunnar ? Ils étaient au nombre de trois, désormais. Hulf était tombé face à Thorleif. Il demeurait en vie son autre frère et sa sœur, nommés Bjorn et Freyja. Comment avaient-ils pu en arriver là ? Comment était-ce possible de se détester ? D'autant se haïr ? Il y avait bien des facteurs communs. Les ambitions des uns étaient peut-être incompatibles avec celles des autres. De plus, le départ éternel du patriarche de la famille, Einar, avait entrouvert une porte. Celle des hostilités, des coups bas, des trahisons. En effet, le trône de la famille Gunnar, attendait un nouveau meneur, un nouvel alpha. Peut-être une nouvelle ? Non, Freyja était défavorisée en tant que plus jeune sœur, bâtarde qui plus est, de la famille. Hulf, sa mort le prouvait, était peut-être un brin trop idiot pour cela. Thorleif était incapable de se sentir désolé pour ce frère qui l'avait détesté pendant toutes ces années mais il sentait au plus profond de lui une immense colère envers Bjorn. Certes, Thorleif ne connaissait pas toutes les aventures, ni les péripéties complètes de ses deux autres frères mais sa mémoire ne lui jouait pas de tour. Hulf avait été fidèle et brave mais idiot et stupide. Comment Bjorn s'était-il montré capable de se servir de lui, quitte à le sacrifier comme il l'avait fait, pour l'atteindre ainsi ? Concrètement, Thorleif était coupable de deux choses : premièrement, on l'accusait d'être responsable de la mort de leur mère lorsqu'elle le mit au monde. Secondement, en tant que plus jeune frère de la fratrie, il avait simplement essayé d'exister, d'honorer son nom de famille. Son cœur était en proie aux flammes de la haine, l'histoire était en train de retenir de lui des mensonges puérils et sordides alors qu'absolument rien ne le justifiait à ses yeux. A l'aube de la fondation de Dyen, sa famille s'était érigée comme étant un soutien absolu au Roi-Père et à la Reine-Mère en place, générations après générations. Il n'arrivait pas à justifier la trahison de Bjorn, à mettre des mots dessus. Ils s'étaient aimés, avec une certaine cordialité car pendant des décennies, l'un et l'autre furent capable de reconnaître leurs accomplissements mutuels qui servaient à rendre honneur à leur famille. Alors… Pourquoi… ?

« Après tout ce temps, dois-je réellement payer ce pourquoi je ne suis pas responsable… ? Comment le destin peut-il s'acharner autant contre moi… ? Je devais devenir le Roi-Père. Je devais apporter l'ultime consécration sur la famille Gunnar. Je devais posséder quelque chose qui n'avait jamais été atteint après tant de générations ! ... » pensa-t-il.

Thorleif devait sa liberté à sa sœur Freyja. Lorsque Bjorn et son escouade le mirent face au fait accompli, le meurtre de Hulf, elle intervint en sa faveur et lui procura l'occasion de prendre la fuite avec Nitthog, son dragon noir de poids en moyen. En vérité, le combat entre les deux dragonniers et leurs montures fut plein de combativité et d'incertitude. Du plus profond de son cœur, Thorleif avait essayé de faire entendre raison à Hulf mais sa haine vis à vis de lui avait été la plus forte. Après tout, Bjorn lui avait glissé que son frère cadet était en train de préparer un coup d'état et que s'il aboutissait, il les éliminerait tout les deux. Cette brillante tactique porta ses fruits puisque dans la précipitation la plus totale, Thorleif quitta à vol de dragon les terres de Dyen, laissant derrière lui à contrecœur sa sœur comme otage de son frère. Dans ces circonstances, Thorleif s'était volatilisé avec ses possessions les plus familières. Fort heureusement, son dragon Nitthog ainsi que son armure et diverses armements, sans oublier une généreuse bourse d'irys. Peut-être de quoi l'aider à survivre dans le monde hostile et impitoyable comme il l'imaginait pendant quelques jours. Pensez-vous, Thorleif n'avait jamais vraiment quitté les terres de Dyen jusqu'à présent. En effet, il avait été élever dans l'idée selon laquelle sa nation pouvait répondre à la totalité de ses besoins. Dyen lui avait apporté connaissance, savoir, protection, force, richesse, gloire et bien d'autres choses positives. Le reste du monde ne servait donc pas à grand-chose ou du moins, il avait pu l'ignorer jusqu'à présent. Ses frères étaient comme lui sur ce sujet, il était à peu près certain que Bjorn ne se lancerait personnellement pas à sa poursuite. Freyja était différente, en tant que coursière, elle avait eu l'occasion de visiter bien des endroits et s'il s'était souvent moqué d'elle pour cela, il lui avait toujours fait le respect d'écouter ses petites aventures. Toutefois, ce n'était pas suffisant pour prétendre connaître la géographie du monde comme un érudit. Lors de sa fuite, il avait eu deux solutions apparente : prendre la direction de My'trä ou de Zochlom. Presque au hasard, il avait estimé que le premier choix était préférable. S'il était lui-même un fervent admirateur d'Amisgal, il avait quelques connaissances au sujet des autres Architectes. Au fond de lui, il espérait qu'on pourrait lui apporter de l'aide quelque part à My'trä même si paradoxalement, il ne pouvait faire confiance à personne. Dans les jours, dans les semaines qui suivraient, il y avait fort à parier que des avis de recherches à son effigie apparaîtraient par-ci par-là. Après tout, Thorleif avait tué un dragonnier et la seule sentence possible était d'être défait de toutes ses possessions et relâché dans les montagnes de Dyen pour être jugé par Amisgal. C'était ainsi qu'on réglait les litiges les plus gravissimes dans la cité-état draconique.

« Hulf, je n'ai jamais douté de ton amour pour Mère. Contrairement à moi, tu as eu la chance de la connaître… Est-ce réellement sa perte qui t'as poussé à mener une vie de ressentiment et de haine vis à vis de moi ? Depuis quand Bjorn projetait-il de briser en mille morceaux le peu semblant d'amour qui liait nos quatre âmes… ? Je peine à me souvenir de moments heureux avec toi… Ne la reproche pas à Nitthog, là où tu puisses être. Tu as sérieusement menacé ma vie et son souffle a mis un terme à la tienne, c'est tout. » se dit-il.

Nitthog avait mené Thorleif jusqu'à Khurmag, le pays des neiges et des illusions. Avec un peu plus de jugeote et de connaissances, il aurait pu anticiper un phénomène qui frôlait pourtant chaque année les frontières de Dyen. L'arrivée du Khoral. Concrètement, le dragonnier n'avait nul part où aller. Si sa sœur devait certainement connaître du monde par-ci par-là, ce n'était pas son cas et elle n'avait pas pu lui donner la moindre adresse où se rendre en ami. Que ce fusse Khurmag, Zolios, Kharaal Gazar, Suhury ou encore Zagash… Thorleif était sur des terres qui lui étaient étrangères. A première vue, si on ne lui voudrait pas nécessairement du mal, peut-être que personne ne souhaiterait son bien. Cacherait-il son appartenance à Dyen ? Son honneur en déciderait partiellement au moment voulu. Bientôt, d'ici quelques semaines, la présence d'un dragon récurrent dans les cieux et montagnes de My'trä ne serait plus un secret. Cela attirerait sûrement quelques curieux voire même des convoitises. Stratégiquement parlant, le dragonnier n'avait pas fait de halte à Reoni. La frontière avec Dyen était bien trop rapprochée et il craignait que l'on ne fasse des recherches sur lui là-bas. Ils avaient plutôt longé à vol de dragon la côte de l'océan, pouvant laisser songer qu'il se rendait à Zolios après avoir semé les potentiels poursuivants. En définitive, il s'arrêta à Tarluru, le Phare de Khurmag. Instinctivement, Nitthog fut peut-être attiré par la grandeur de ce dernier, intrigué par ce que pouvait bien être cette chose ô combien plus massive que lui. De plus, en cas de nécessité de fuite précoce, Thorleif pouvait prendre plusieurs directions. Il ne se condamnerait pas bêtement dans une cuvette.

« Ces gens-là ne t'accepteront pas. Tu n'es qu'un étranger, tu débarques sur leurs terres et aspire à prendre possession de leurs ressources pour répondre à tes propres besoins…? Ici, tu n'es personne… Mais… Personne ne pourrait-il pas devenir… Quelqu'un...? Donne-toi le temps, donne-toi la force, donne-toi l'énergie de reprendre ta vie en main. Tu es un battant. Un honneur bafoué peut encore être sauvé… Tu le sais, Thorleif… Tu le sais. » pensa-t-il à nouveau, comme s'il s'agissait d'une profonde conversation à cœur ouvert avec lui-même.

Cela faisait deux jours que Thorleif Gunnar était à Tarluru. Étrangement, ses premiers doutes ne se réalisèrent pas. Personne n'était déjà à l'attendre, prêt à rendre une quelconque forme de justice. Au contraire, on lui avait immédiatement conseillé quelques auberges pour se loger et montré deux, voire trois boutiques pour s'acheter des vêtements adaptés à l'hiver. Exit l'armure de chevalier-dragon, le colosse l'avait très soigneusement empilée et rangée dans un coffre prévu à cet effet qu'il entreposait dans sa chambre d'auberge. Scellé, il en détenait l'unique clé et il faudrait également avoir l'idée de pénétrer dans sa chambre pour espérer tomber dessus et percer ses vraies origines à jour. Des habits chauds, le tout recouvert d'une grande toge à capuche sous laquelle dormait patiemment son épée dont le pommeau était une tête de dragon fabriquée en bois de chêne et recouvert de cuir de drake. Ainsi, il ne donnait pas clairement l'allure d'être un maître-lame aguerrit mais plutôt d'un mystérieux voyageur en quête de quelque chose ou de quelqu'un. Quant à Nitthog, il n'y avait pas la moindre chance de tomber nez à nez sur lui aux alentours de Tarluru. En effet, il était de notoriété publique que les dragons préféraient les endroits chauds et secs. En conséquence, Nitthog, s'était suffisamment éloigné de Khurmag pour éviter de subir le Khoral. Intrinsèquement, Thorleif ne le reverrait pas avant deux ou trois semaines. Pendant ce temps, jusqu'à preuve du contraire, son principal repaire porterait le nom de « l'Auberge de l'Erch Blanc.  » Si vous demandiez au tenancier du coin, il répondrait probablement qu'il existerait quelque part à Khurmag un petit troupeau de ces herbivores au pelage blanc qui ne quitterait les montagnes qu'au tout début du Khoral pour annoncer sa venue. Du moins, il ne s'agissait peut-être que d'une légende, d'un conte pour enfant. En ce début de soirée d'un jour de novembre de l'an 932, Thorleif Gunnar était donc en train de boire une choppe de bière au comptoir de l'Auberge de l'Erch Blanc. Portant soigneusement sa capuche, elle laissait dépasser sa barbe et en l'observant de près, on pouvait y observer ses yeux teintés d'une couleur bleu nuit.


Dernière édition par Thorleif Gunnar le Lun 23 Avr - 16:26, édité 2 fois
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Althéa Ley Ka'Ori
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Sam 13 Jan - 15:51
Irys : 739538
Profession : Guérisseuse du Troisième Cercle
My'trän +2 ~ Suhury
Althéa sirotait son petit lait, avachie sur une des tables rustiques près de l’entrée, le regard rêveur et l’expression paisible – trop paisible, si on la connaissait un tant soit peu. Son immobilité témoignait de son profond ennui, et à sa décharge, les quelques jours qui avaient précédé se démarquaient par leur désarmante futilité. Depuis sa rencontre avec Faye, et les événements qui l’avaient menée à quêter l’aventure, elle était avide d’adrénaline et de l’euphorie qui en résultait invariablement, et à défaut, de divertissements quels qu’ils soient. Dans l’immédiat, le menton tout contre sa dextre qu’elle avait plaquée sur le bois rugueux de la table, elle trouvait plus de raisons de plonger son regard dans la lactescence que de contempler l’insipidité des habitués de la taverne.  

Sa lassitude se dissipa dans le long soupir qui s’échappait de ses lèvres. Un colosse qui l’aurait surplombée de presque deux têtes si elle s’était tenue à ses côtés faisait son entrée dans l’auberge calmée par ce soir d’hiver. Son corps se redressa dans l’intérêt qu’elle lui porta, comme requinqué par l’afflux de pensées se substituant au précédent vide cérébral. Elle le dévisagea sans retenue, non seulement parce qu’il y avait peu de risque qu’il lui porte plus d’attention qu’à la bière qu’il commandait, mais surtout parce que la bienséance n’avait aucune emprise sur son jugement. Avec une lenteur mesurée, pour lui accorder quelques instants de répit avant d’assaillir son homme, elle ramena le verre vers elle, et se dirigea sur le tabouret haut inoccupé à son côté droit. Posant son lait et son audace sur la table, elle prit la parole sans plus attendre.

    « Salutations, mon sieur, est-ce qu’un peu de compagnie vous siérait ? »


Sa question était plus rhétorique qu’inquisitrice. Sa voix était presque sans appel, et elle s’installait déjà de biais pour faire face au mystérieux encapuchonné. Si elle ne paraissait pas intimidée par sa carrure, intérieurement une pointe d’appréhension titillait sa raison. Leur position assisse réduisait considérablement leur différence de taille, mais il n’en demeurait pas moins titanesque.

Néanmoins, la nécessité de s’occuper l’esprit prônait l’action en cet instant. Depuis plusieurs jours déjà elle errait sans but dans les rues de cette ville, qu’elle trouvait sans charme à présent, occupée à sauver la veuve et l’orphelin, ou plus vraisemblablement, les agonisants et les hypochondriaques. L’avantage de nouer le bandeau des Cercles de l’Aube autour de son avant-bras, c’est qu’on ne manque jamais de clients ! L’inconvénient… c’est qu’on ne manque jamais de clients.

Pas plus tard que la veille, on l’avait mandée afin de trouver un remède aux soucis "charnels" d’un couple récemment marié. En apprenant la raison de sa venue, elle avait levé les yeux au ciel et avait grandement hésité à fuir ce calvaire. Mais paradoxalement, elle n’avait rien de plus intéressant à faire. Elle avait bien côtoyé quelques badauds et fait connaissance de deux marchandes de soie, mais aucun ne retenait son intérêt durablement. Invariablement, elle finissait par leur fausser compagnie, courtoisement mais fermement, et quêter la nouveauté ailleurs. Sa tribu aurait dû franchir les portes de Tarluru une semaine auparavant, et pourtant, nulle trace de leur présence dans la ville ne parvenait à ses oreilles, encore moins de leur imminente approche. L’attente commençait à se faire longue pour la jeune femme.

    « Je me présente, Althéa, du clan nomade des Mahere. Et également troisième cercle de l’Aube depuis peu. »


Dans le doute, elle partait du principe que l’homme à qui elle s’adressait était un résident de la ville au mieux, de Khurmag au pire, et qu’il avait probablement entendu parler des Mahere, ces rares commerçants à faire la navette entre les villes malgré les vents hurlants de l’hiver. De fait, par temps de Khoral, rares sont les aventuriers qui se hasardent à explorer les contrées khurmis, et elle n’avait fréquenté que des résidents de Tarluru au cours des derniers jours ! Celui-ci, toutefois, avait à ses yeux un intérêt bien supérieur aux autres, et elle s’efforça de lui expliquer la raison de son intrusion au sein de sa relative bulle de tranquillité.

    « Est-ce qu’à tout hasard vous louez votre protection ? »


La guérisseuse tentait tant bien que mal de contenir l’inquiétude latente qui s’insinuait dans ses pensées au fur et à mesure que les jours s’égrainaient. L’absence de son clan ne pouvait signifier que deux choses. D’une part, ses frères avaient pu être retardés par un des imprévus usuels. Une route condamnée par la neige, un retard dû au ralentissement des affaires dans la dernière ville où ils avaient commercé, la mort d’une de leurs bêtes de bât, et la liste présente était loin d’être exhaustive. D’autre part, il se pouvait que l’un d’entre eux ait trépassé, et cela impliquait plusieurs jours de rites funéraires pour honorer une dernière fois sa mémoire avant de céder à l’oubli des Architectes. Cette idée lui faisait froid dans le dos plus sûrement que le Khoral lui-même, pour des raisons inhérentes à tout être humain doté d’émotions et de sensibilité. Aussi, elle se refusait catégoriquement de ne serait-ce que songer brièvement à la deuxième éventualité. Il était peu de gens pour qui elle était loyale, et chacun de ses frères en faisait partie sans exception. Aucun n’avait le droit de s’éteindre sans son aval ! S’humectant les lèvres, elle refoula une nouvelle fois cette anxiété dans son inconscient, l’amplifiant par la même occasion pour la prochaine fois où elle se révélerait, et explicita plutôt sa demande :

    « Les miens ne devraient plus tarder à rejoindre Tarluru, c’est une étape majeure de leur itinéraire. Nous prendrons ensuite la direction de Forëal pour y écouler les biens non vendus. Seulement, il y a quelques clans qui nous sont hostiles sur le chemin qui relie les deux cités, des brigands pour être parfaitement honnête avec vous. Ils portent rarement atteinte aux hommes directement (sinon, ils n’auraient plus de marchands à agresser !), ils en profitent simplement pour nous piller. Si vous nous accompagniez, ils fuiraient assurément juste en croisant votre regard ! Mon frère était chargé de la défense autrefois, mais il s’en est allé sur son propre chemin. J’ai bien cru avoir trouvé un candidat au poste pour cette année, mais il m’a semblé bien arriéré pour un protecteur, ajouta-t-elle d’un ton pensif. »
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Thorleif Gunnar
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Dim 14 Jan - 22:02
Irys : 235418
Profession : Dragonnier
Pérégrin 0
Thorleif Gunnar descendit lentement mais sûrement sa choppe de bière gorgées après gorgées. A cette heure-ci, l'endroit ne connaissait pas encore son pic d'affluence et s'il l'ignorait car c'était la première fois qu'il venait ici, ce dernier n'aurait lieu que dans une heure. Bientôt, gens de passages et habitués mêleraient leurs conversations et cela provoquerait un brouhaha ambiant dont l'aubergiste était habitué et friand. En effet, cela signifiait que son lieu de travail était à la fois populaire et rentable. Alors que le précieux nectar contenu dans la choppe disparaissait petit à petit, Thorleif effectuait une rotation de l'extérieur vers l'intérieur avec son poignet pour provoquer un effet de remous et petit à petit, le liquide commença à tourbillonner. Curieuse façon de passer l'ennui, n'est-il pas vrai… ? Cela ne se voyait pas encore mais le grand gaillard était très mal à l'aise. Il était loin de sa tendre et chère Dyen et il n'avait aucune idée de quand et comment il pourrait y retourner. La blessure dans son cœur était encore très vive et bien fraîche, il n'arrivait pas à faire disparaître de sa tête l'image de son frère, mort et à terre. Il cligna des yeux et secoua légèrement la tête comme pour chasser ses idées noires.

« Dites-moi… Pourquoi l'Auberge de l'Erch Blanc ? Je ne connais pas ces créatures. » demanda-t-il à l'aubergiste.

L'aubergiste en question sourit en coin. Ce n'était certainement pas la première fois, ni la dernière, qu'on lui posait une telle question. Peu importe, l'homme prenait toujours autant plaisir à conter l'histoire à sa clientèle. C'était un moment de partage comme un autre, après tout.

« Vous n'êtes pas d'ici, n'est-ce pas ? Je m'en doutais… Vous ressemblez à un… voyageur…?  » rétorqua-t-il à Thorleif. Ce dernier lui rendit un regard froid, peu avenant. En fait, il lui faisait clairement comprendre qu'il ne souhaitait pas répondre à cette question-là et qu'il attendait la réponse à sa propre question. « Bon, bon… Vous n'êtes pas trop commode pour un étranger ! Faudrait penser à sourire, parfois. Mais bon, je vais répondre à votre question... » lui dit-il, tout sourire. La bonne communication, pour un vendeur, ça passait d'abord par le sourire après tout.

Ainsi, l'aubergiste raconta à Thorleif l'histoire de l'Erch Blanc. Tout d'abord, il fallut sans nul doute lui faire une description physique de l'animal. A vrai dire, cette espèce était inconnue à Dyen et à moindre d'étudier la faune et la flore des contrées aux alentours, ce qui n'était certainement pas le point fort de la cité-état draconique, il n'était pas surprenant de voir Thorleif patauger ainsi dans la marre de la connaissance extérieure.

« Donc, vous attendez une foule de gens qui va s'organiser pour partir à la recherche de ce légendaire troupeau pendant toute la durée du… Khoral ? Vous ne craignez pas que l'un d'entre eux parvienne à ses fins ? Vous pourriez faire faillite avec la récompense que vous proposez, ce n'est pas rien. »

Thorleif ne trouvait pas si curieux que cela que l'on puisse avoir un tel passe-temps. Pour le moment, il se garderait bien après tout de révéler qu'il s'était rendu jadis dans les hostiles montagnes de Dyen pour dérober un œuf de dragon sous les yeux acerbes de sa génitrice. Au moins, on avait découvert l'origine de l'expression « Ce dragon de belle-mère ! » La conversation entre Thorleif et l'aubergiste coupa très court car ce fut au tour d'une nouvelle intrigante d'entrer en scène.

« Plaît-il ? De la compagnie ? ... » questionna-t-il.

Le colosse, comme elle l'avait si bien analysée malgré qu'ils étaient tout les deux assis se tourna brusquement vers elle. Ce petit morceau de sotte l'avait surprise à sortir ainsi de son angle mort même si c'était un peu de sa faute, il n'avait pas abaissé sa capuche. En ce temps de Khoral, il lui lança un regard froid comme la glace et il n'eut même pas l'occasion de songer à refuser cette opportunité qu'elle se présentait déjà à lui. Il s'agissait donc d'Althéa, membre du clan Nomade des Mahere. Devait-il être… honoré ? Non, sa méconnaissance du clan de la jeune demoiselle lui suffisait à déduire qu'elle ne venait pas de Dyen. L'espace d'un instant, il pensa qu'il ne s'agissait pas d'un hasard si elle était venue l'aborder aussi impunément. Son pays d'origine avait-il déjà envoyé quelqu'un à ses trousses… ? Au fond de lui, la question méritait d'être posée. Sa vigilance baissa d'un cran dès qu'elle aborda les cercles de l'aube. Où avait-il déjà entendu ce nom… ? Ses yeux s'écarquillèrent tant le souvenir le frappa comme un condensé de foudre et de tempête. Aussi loin était-il capable de s'en rappeler, Luka Toen était un membre de cette organisation. Était. A ses yeux, elle était morte.

« Enchanté, je suis Thorleif. » répondit-il sobrement. « Louer ma protection… ? Je ne sais pas... »

Elle était bien bonne, celle-là. Comment pouvait-elle imaginer une seule seconde qu'il était prêt à lui louer ses services ? Ressemblait-il à un mercenaire en quête de contrat ? La requête semblait très sincère et la façon dont elle l'avait formulée avec autant de simplicité parvint à ébranler un temps soi peu le colosse. Effectivement, il avait été bien incapable de répondre par un non catégorique et en d'autres circonstances, il n'aurait pas hésité à l'envoyer paître.

« Je me dois d'être honnête avec vous, mademoiselle. Je suis un étranger, je viens tout juste d'arriver à Khurmag. J'apprécie la sincérité qui se dégage de votre demande, vous m'expliquerez certainement pourquoi vous pensez que je suis le candidat pour répondre à votre besoin immédiat ? »

Il devait se rappeler pourquoi il était-là. Banni de Dyen, le frère benjamin de la famille Gunnar recherchait du soutien, des gens qui pourraient l'aider à survivre dans un environnement qui lui paraissait ô combien hostile. Ce n'était pas par hasard s'il s'était arrêté à l'Auberge de l'Erch Blanc, du moins, ce n'était pas seulement pour se reposer. Cependant, là, maintenant, répondre par l'affirmative demeurait du domaine de la folie pure. Il ne savait pas grand-chose d'Althéa mais elle avait l'air de savoir là où elle allait. Au fond, Thorleif n'avait pas l'intention de rester à Tarluru et il était impatient de voguer vers une nouvelle destination. Pour le moment, il avait besoin de trouver un sentiment de sécurité, savoir qu'il s'éloignait de Dyen, là où on voulait désormais son « mal », le soulageait. Par conséquent, Althéa ne méritait pas un refus catégorique.

« Vous vous rendez à Forëal ? Qu'est-ce qu'un étranger pourrait y trouver d'intéressant ? J'ai besoin de m'offrir du temps. »
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Althéa Ley Ka'Ori
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Lun 22 Jan - 4:05
Irys : 739538
Profession : Guérisseuse du Troisième Cercle
My'trän +2 ~ Suhury
Althéa ne se démonta pas devant la défiance instinctive de son interlocuteur, ni devant l’étincelle de férocité fugace mais réelle qui scintilla momentanément dans ses iris océanes. N’était-ce pas ce qu’elle avait espéré en l’interpelant en premier lieu, qu’il soit capable d’effrayer quiconque croisait son regard au point qu’aucun ne désire l’importuner ? Il n’attisait que plus encore son intérêt. De surcroît, elle se savait en territoire connu, et affichait par conséquent l’assurance caractéristique des habitués qui se croient tout permis sous prétexte qu’ils connaissent les lieux comme les lignes de leur main. Ce côté était insupportablement suffisant et positivement insupportable ; comme si d’avoir trop foulé une terre, elle finit par vous appartenir !

Des émotions diverses habillèrent alternativement le visage de l’imposant homme à ses côtés, et elle ne parvint pas à en déchiffrer la moitié – elle mit ce fait sur le compte de son visage ombré par une capuche, et qui se dérobait ainsi à son bon discernement. Thorleif, répéta-t-elle mentalement afin d’imprimer le nom dans sa mémoire, car il lui arrivait parfois d’écouter passivement la réponse sans jamais l’apprendre. Ce dénommé Thorleif lui sembla tout à fait sceptique à l’idée de louer son épée, et la jeune femme se fit violence pour dissimuler sa déception naissante. Elle s’humecta les lèvres, prête à écourter la discussion pour ne pas s’épancher en futiles courtoisies, auxquelles elle s’adonnait seulement dans le cas de forces politiques majeures. Mais il la surprit en faisant preuve d’un soudain intérêt pour sa proposition. Etait-elle tombée sur un tempérament lunatique ? Quoi qu’il en soit, c’est avec un entrain recouvré et un étonnement non feint empreint dans la voix qu’elle réagit à sa confession :

    « Oh vous n’êtes pas Khurmis ? Vous vous fondiez si bien dans le décor pourtant ! Enfin, non pas qu’on puisse passer à côté de vous, plutôt que vous aviez l’air des environs, vous voyez... Mais dans ce cas, d’où venez-vous ? »


La guérisseuse œuvrait au mieux pour conserver ses grands airs, mais intérieurement elle n’en menait pas large. Une simple gifle de ce colosse lui aurait assurément fait perdre une rangée de dents. Insciemment, elle renforça la résistance de sa peau via ses talents magiques en prévision de quelque échauffement. Il était étrange de constater combien le premier regard qu’il lui avait lancé prédominait sur celui plus affable qu’il lui servait à présent. De cette manière, l’aplomb témoigné reflétait très mal le tract qui l’animait depuis le premier échange de regards qui avait initié la conversation. De la poudre aux yeux par excellence !

    « Quant aux raisons qui m’ont portée à vous aborder… Je crois beaucoup au destin tracé par les Architectes ! Et si cette réponse ne vous convient pas, et bien disons plus raisonnablement que j’ai jugé aux apparences uniquement, et à l’instinct seul. Pardonnez si je me suis fourvoyée sur vos capacités. »


La disciple de Möchlog jouait volontairement sur les sentiments, dans l’espoir modeste que s’apitoyer et se confondre en excuses attiserait sa compassion, ramènerait une bonne âme au creux de sa paume. En l’occurrence, elle n’avait rien à perdre. D’ailleurs Thorleif quêtait, innocemment peut-être, des renseignements sur Forëal, sa destination. Elle allait peut-être conquérir son jugement en vendant avec brio les atours touristiques de la cité. Pensive, elle s’accorda une pause mesurée, posant ses lèvres sur le verre qu’elle vida de son contenu pour se donner contenance – ou se faire désirer.

    « Vous ne connaissez donc pas même Forëal ? Le cristal blanc des montagnes bleues ? Très franchement, peu d’étrangers y ont à faire, si ce n’est les commerçants et les amoureux du peuple, et dans une certaine mesure, de l’architecture insolite. C’est là que j’y ai trouvé les plus chaleureux des enfants du froid ! Je présume que vivre si reclus du reste de l’humanité a préservé leur bonne opinion de leur prochain. Les visiter est un hommage tant ils sont loin de tout, et j’ai peur de ne pas être impartiale en déclarant qu’il s’agit-là de la ville la plus hospitalière qui soit. Et ce n’est pas peu dire du point de vue d’une nomade ! »


La guérisseuse avait brièvement perdu ses manières pédantes, adoptant une attitude plus jeune, pour ne pas dire infantile. Les illusions que Khugatsaa opéraient sur ce joyau urbain se reflétaient dans se iris ambrées comme autant d’étoiles ravissantes. Elle aimait sa contrée, même si elle se résignait déjà à la quitter. Elle aimait sa contrée, et c’était justement pour cette raison qu’elle devrait s’exiler. Pour l’heure, elle profitait de ces derniers moments à se languir de Khurmag, tout en regrettant Darga, avant l’avènement d’une ère nouvelle qui la placerait à des miles de là ! Elle eut un sourire triste, abandonnant toute velléité de persuasion malhonnête et de basse perfidie.

    « Mais rien ne vante mieux les mérites d’une ville que la kyrielle de légendes inhérentes à son règne. On raconte une pléiade de mythes au sujet des villes khurmis, et j’en connais un éventail concernant Forëal à elle seule ! Nos villes fascinent les éperdus, captivent les cœurs corrompus, émerveillent les indifférents. Puisque c’est Forëal qui vous intéresse, je vais vous conter deux façons de la décrire, avec deux perspectives bien distinctes, en commençant par celle d’un ménestrel fort éloquent, un peu bouffon sur les bords, que je rencontrai une décennie avant vous.

    Un jour que le Khoral hurlait tout son soûl, et que le soleil boudait notre contrée, deux intrépides se lancèrent à l’assaut des immenses montagnes de l’Ouest, en quête des joyaux promis par Khugatsaa lui-même ! La promesse d’un Architecte est à vrai dire la plus belle des convictions pour motiver un homme dans la fleur de l’âge ! Ainsi ils se rendirent vaillamment aux alentours de l’actuel Forëal, se laissant guider par les bourrasques qui les emportaient plus qu’elles ne les épaulaient. L’un d’entre eux, le plus jeune, fit les frais d’une couche de neige moins solide, fragilisée par le mistral, et la seconde qui suivit son malheureux pas en avant, il fut englouti par une crevasse et disparut à tout jamais dans les profondeurs.
    Pour être tout à fait honnête avec vous, il n’en ressortit jamais, mais ne mourut pas pour autant. Une épaisse neige l’accueillit bien en-deçà et amortit sa chute en même temps qu’elle l’ensevelit. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il émergea, et se rendit compte qu’il avait atterri dans une salle effondrée par le poids du temps et de la poudreuse ! Des piliers de pierre obsidienne se dressaient encore, pathétiques, tandis que le plafond qu’ils supportaient originellement s’était depuis longtemps répandu à leur pied ! Derrière le jeune homme, une galerie tenait encore debout, à l’abri des flocons. Il s’y traîna tant bien que mal, et arpenta le corridor sombre, creusé dans les entrailles de la montagne.
    De fines cheminées projetaient sur le sol caverneux des ronds de lumière disparates, obstruées pour certaines, vives en lueurs pour d’autres. Celles-ci communiquaient avec l’extérieur, et c’est d’ailleurs grâce leur ouverture sur la surface, et les nombreux rayons qu’il y cueillaient, qu’il put distinguer la multitude de minerais et de pierres précieuses incrustées manuellement dans les murs. De l’autre côté des tubes de pierre menant à l’air libre, son compagnon apeuré faisait le tour de l’emplacement que la neige avait recouvert. Il criait le nom de son compagnon plus fort que sa propre femme - je ne fais que reproduire l’humour du ménestrel en question. Le jeune entendit sa voix, très indistinctement ; le son ricochait faiblement dans un des tunnels d’aération et d’illumination. Mais les mots étaient indissociables du vent qui s’engouffrait par la même occasion dans les cheminées. Le jeune s’approcha au mieux d’une des ouvertures et s’époumona à l’attention de son camarade à la surface, d’un ton qui en disait long sur son désespoir.
    - Crie plus fort, Rehal !
    - "Je suis à Forëal ?" crut entendre le dénommé Rehal.
    On ne sait ce qu’il advint exactement de nos deux protagonistes. Toujours est-il que leurs supposés descendants affirment corps et âmes que leur existence est véridique. Ils sont également convaincus qu’ils furent bel et bien les explorateurs à redécouvrir cette cité perdue d’une civilisation bien antérieure à la nôtre, et surtout, qu’ils la nommèrent Forëal grâce à ce sublime malentendu ! J’ignore ce qui se rapproche le plus de la réalité, mais en tout cas l’histoire la plus répandue veut que le plus jeune explorât les profondeurs de la ville, tandis que son compagnon quêtait des renforts qui peupleraient bientôt la ville qui avait comme ressurgi du sol…


    Il n’est point de doute ; ce ménestrel était un pitre, mais il avait le mérite de conter cette légende de façon plus divertissante que moi ! La seconde histoire, cependant, sera peut-être davantage à votre goût ? Cette fois-ci, c’est un politicien qui me la conta, et si les mots qu’il employa étaient dépourvus de la poésie dont usait le ménestrel, leur sens en revanche n’en manquait pas.

    Cette légende veut que le griffon d’ivoire, par un Khoral plus ravageur que les précédents, décida de protéger ses dévots de la morsure glaciale de la peste blanche. Le politicien en question prétendait que la volonté première de Khugatsaa consistait à défendre les Khurmis de la menace Zagashienne, mais plus le temps passe, et plus je redoute la subjectivité de cette hypothèse. Il y a une hostilité naturelle à l’encontre de ces terres adjacentes, qui me séduisait lorsque j’étais enfant, mais me parait puéril dorénavant. Je privilégierais donc une volonté de protéger nos ancêtres du froid polaire.
    Ainsi Khugatsaa choisit une montagne en retrait de toute menace extérieure, et s’évertua d’en déchirer le flanc de ses propres serres. On raconte en outre que ses ailes s’agitaient violemment dans les cieux, afin qu’il puisse œuvrer sans chuter. Leurs mouvements décrochaient les pierres précieuses du Khoral de ses plumes diaphanes, et la plupart tombèrent dans les galeries qu’il s’évertuait à creuser. Elles tombèrent dans les profondeurs de ces failles, et cela expliquerait en partie la richesse des souterrains de Forëal !
    Une fois les immenses salles formées, il parcourut Khurmag en quête de ses privilégiés, et les porta tous jusqu’à son abri désigné pour qu’ils s’y établissent. Le temps qu’ils ferment les galeries de l’extérieur et enjolivent l’intérieur grossier (ils firent d’ailleurs bien plus, ils allèrent jusqu’à faire jaillir la cité dans le ciel !), Khugatsaa parait le vent de ses grandes ailes blanches, tant et si bien qu’il faisait plus chaud alors que lors d’aucun été qui suivit ! Alors naquit ce singulier joyau, au beau milieu des montagnes, offert en présent par un architecte dévoué et façonné grâce à son soutien.


    Pour ma part, j’ai tendance à ne croire ni à l’une ni à l’autre de ces légendes, quoique l’idée-même d’une intervention de Khugatsaa lors de son édification n’est pas pour me déplaire ! Je crois en tout cas qu’elles illustrent à elles seules nombre des attraits de Forëal qu’il est important d’aborder lorsque l’on envisage de la visiter.
    »


La jeune femme s’éclaircit la gorge, sensible au regard du tavernier ainsi qu’à celui des quelques clients solitaires qui regardaient à présent dans leur direction, subjugués par l’aspect merveilleux de ces légendes. Elle avait parlé avec plus de force et de conviction qu’elle ne l’avait voulu. Ses joues rosirent, et elle croisa le regard du tenancier toujours posé sur elle.

    « Eh bien, j’ai tant parlé, vous m’offririez bien un verre de lait pour avoir narré de si éprouvantes fables ! plaisanta-t-elle à l’adresse du tavernier. »
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Thorleif Gunnar
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Lun 22 Jan - 22:59
Irys : 235418
Profession : Dragonnier
Pérégrin 0
La représentante du clan nomade des Mahere ne semblait pas ronger son frein malgré l'accueil glacial de son interlocuteur. Il le savait, Thorleif était capable d'être très bourru et distant aux premiers abords, il s'agissait de son comportement naturel. A vrai dire, ce n'était pas vraiment le type que l'on venait déranger sans une raison valable. Un colosse, on pouvait le défier de face à deux conditions. Numéro une : être soi-même un colosse. Numéro deux : être certain de pouvoir faire face à une montagne. Loin d'être un arrogant mais également un imbécile heureux, le dragonnier s'était rendu compte que Althéa était en train de se heurter à un mur. Toutefois, aucune forteresse n'était vraiment impénétrable et peut-être la jeune demoiselle suivrait-elle cet adage ? Tout d'abord, elle chercha à savoir d'où il pouvait bien venir. Thorleif se demanda s'il devait se montrer honoré ou bien plutôt vexé. En effet, Althéa avait vraisemblablement pensé qu'il était un habitant de Khurmag parmi d'autres. Quelle drôle d'idée ! L'envie de gronder était forte mais il n'avait pas intérêt à se faire remarquer maintenant. En ce moment, seule sa chère et tendre Dyen comptait vraiment, même s'il avait été banni injustement selon lui. Il se contenta donc d'un léger soupire pour repousser ses ardeurs habituelles, il fallait reconnaître qu'il avait le passif suffisant pour être légitimement de mauvaise humeur, et il acheva de retirer sa capuche pour dévoiler l'intégrité de son visage à Althéa.

« Je suis de Dyen. »

En réalité, pas tant que ça. Régulièrement, des dragonniers survolaient le pays pour voyager à travers My'trä et même au-delà mais c'était souvent pour délivrer des missives par-ci par-là, ils officiaient donc comme des coursiers. D'autrefois, des rares membres de l'ordre des dragonniers faisaient le choix de parcourir le monde pour accroître leur renommée et augmenter la popularité et l'influence de Dyen. A cet instant précis, la jeune femme pouvait uniquement supposer qu'il était peut-être un dragonnier, bien que jusqu'à preuve du contraire, il n'y avait aucun dragon dans les environs et personne ne devait avoir aperçu Nitthog. Thorleif pouvait donc très bien être un mercenaire voire même un émissaire de la cité-état draconique. En tout cas, maintenant qu'elle savait qu'il était originaire de Dyen, elle comprendrait peut-être pourquoi il l'avait accueillie avec aussi peu de courtoisie et de considération. Effectivement, il était de notoriété publique que Dyen considérait principalement les forts, ceux qui se montraient capable d'atteindre le sommet de la chaîne alimentaire. Parfois plus qu'une nation, Dyen avait été fonder initialement dans la démesure. En d'autres termes, Althéa n'était qu'un curieux insecte à ses yeux mais le lui faire clairement remarquer ne serait pas très stratégique de sa part. En effet, Thorleif n'était pas là pour se faire des ennemis, bien au contraire. Seulement, il ne savait pas très bien comment s'y prendre. Jusqu'à présent, ce n'était pas comme s'il avait suffit de claquer des doigts mais ce membre de l'ancestrale et puissante famille Gunnar n'avait jamais vraiment manqué de rien, pas même de subordonnés. Encore quelques années et il aurait été considérer comme vétéran de l'ordre des dragonniers après tout.

« … Les Architectes. C'est la première fois que je m'aventure réellement au-delà des frontières de Dyen. Là-bas, nous n'avons de considération réelle que pour Amisgal et assez souvent Orshin, son divin époux. Toutefois, nous sommes extrêmement peu à manier une forme de magie assimilée à l'un d'entre eux. Les gens de Dyen ne se mêlent aux étrangers qu'en cas de besoin, vous le savez très certainement. Il se peut que ma Déesse cherche en ce moment à tester ma fidélité, ma ferveur, ma force, mon endurance, ma puissance... »

Althéa parlait un peu trop bien à son goût. Cette petite chose aux semblants toute mignonne tentait sournoisement de le piquer sur sa fierté. Elle avait compris, en croisant son regard, qu'il était un homme d'arme, prétendant même qu'il était sûrement ce qu'elle recherchait. Qui était-elle pour se permettre de remettre en cause ses capacités ?! Il souffla bruyamment, montrant une très nette pointe d'agacement. L'intelligente sotte venait de faire mouche.

« Je n'ai peur de rien, ni de personne. Du moment qu'Amisgal m'accorde sa bénédiction, je ne crains rien. »

Le problème, c'était que Thorleif n'était plus vraiment sûr de cela depuis que son frère avait exécuté avec un effroyable et foudroyant son succès le complot visant à le faire évincer et le discréditer auprès du peuple de Dyen. Le destin, si tel on pouvait le nommer, avait vraisemblablement accepté qu'il parvienne à fuir la cité-état draconique et très certainement le funeste destin qui l'attendait. Thorleif n'avait aucunement perdu confiance en lui quant à ses capacités à se battre comme un animal féroce. Avec Nitthog, le Brise-Ciel serait bientôt reformé mais cela devrait atteindre la fin de l'apogée du Khoral d'ici quelques jours à quelques semaines… Avec son dragon, il se sentait… invincible, telle était la foi du dragonnier envers son compagnon. Il fallait dire que quelques années auparavant, lorsque Einar Gunnar, son paternel, était encore en vie, il n'aurait jamais permis que son dernier fils doute de lui après l'avoir entraînement avec autant de rigueur et de discernement. A Dyen, Thorleif était incontestablement respecté par ses pairs, il ne fallait pas oublier qu'il avait été à deux doigts de devenir le nouveau Roi-Père. Malgré tout, il n'était à Khurmag et dans toutes les contrées aux alentours qu'un inconnu.

« Je risque de ne pas pouvoir retourner à Dyen avant un certain moment. Pour mon pays, il y a quelque chose que je dois accomplir. Je cherche quelque chose, sans savoir comment m'y prendre. Concrètement, votre proposition m'intrigue. »

Thorleif Gunnar frotta sa main dans sa barbe de plusieurs semaines, exposant davantage son faciès dur et fier à la fois. Il n'était pas acceptable de livrer ouvertement ses ressentiments ni même de faire comprendre à Althéa qu'elle venait peut-être de lancer sa quête d'honneur et de vérité. Oui, la seule chose dont il était certain, c'est qu'il ne pouvait pas revenir à Dyen avec certaines garanties. Pour ce qui était de Forëal, elle lui fit clairement comprendre qu'il n'aurait pas grand-chose à y faire si ce n'était que visiter un lieu incontournable de Khurmag. S'il ignorait combien de temps prendrait le voyage, le Khoral ne cesserait pas de souffler immédiatement et s'il ne savait pas comment ils voyageraient jusque là-bas, Althéa semblait certaine d'y arriver à condition de trouver une sorte de garde d'expédition. Cela voulait certainement dire qu'elle avait déjà accompli cela par le passé, probablement à plusieurs reprises. Par défaut, il pouvait peut-être lui faire un tantinet confiance.

« Je ne suis ni commerçant, ni proche des Khurmis pour qui mon indifférence est aujourd'hui ô combien immense. Paradoxalement, c'est peut-être pour cela que je vais vous suivre. »

Pour la première fois depuis qu'elle l'avait abordé, Thorleif laissa échapper un léger sourire, signe de satisfaction. Elle devrait sûrement penser qu'elle était tombée sur un étrange individu, nappé de mystères et de secrets différents. Concrètement, ne venait-il pas de lui avouer que parce qu'il n'avait rien à faire là-bas, il s'y rendrait alors ? En fait, sa fuite de Dyen étant encore toute récente, Thorleif craignait et était persuadé que son frère aîné avait envoyé des hommes de Dyen à ses trousses. Dans ce cas, se rendre dans un endroit où il ne penserait pas logique de le chercher était une très bonne piste pour se donner du temps, fait qu'il avait avoué à demi-mot à Althéa quelques minutes auparavant.

« Vous n'êtes pas... »

Obligée. Thorleif souhaitait lui dire qu'elle n'était pas obligée de se lancer dans un tel monologue. Même si le dragonnier vouait une fidélité et un amour sans faille à sa Déesse, il était aussi un homme plutôt pragmatique et terre à terre. Il n'avait pas besoin, sans pour autant dire qu'il n'en avait rien à faire, d'écouter Althéa déblatérer ses légendes pendant de longues et infinies minutes (quel connard, ce Thorleif ! moi j'ai adoré!). L'approche mystique convainquit très peu Thorleif. Invraisemblablement, il était resté assis à côté d'elle et l'avait écoutée malgré lui jusqu'au bout. Fichtre, il était tombé sur une véritable pipelette mais comment lui en vouloir ? Elle s'évertuait par ce biais d'essayer de le convaincre d'accéder à sa requête. Il pouvait bien lui reconnaître cette qualité, Althéa ne semblait pas prête à lâcher le morceau.

« … Deux hommes se seraient donc lancés dans des fouilles archéologiques à la recherche d'une cité ancestrale, parvenant à la découvrir avec une très certaine maladresse et lui offrant son nom sur un malentendu… ? Admettons que vos ménestrels ont des histoires… intéressantes. »

La seconde version, Thorleif était davantage prêt à l'entendre et à la considérer. Pourtant, quelque chose le dérangeait. A My'trä, il était sûrement commun de mettre sur un piédestal inébranlable les Architectes. Thorleif les respectait, davantage Amisgal que les autres mais seule sa foi envers elle comptait vraiment. Il était devenu dragonnier, un homme fort et respectable parmi ses pairs parce qu'il s'en était donné les moyens, il avait très durement travaillé pour devenir ainsi.

« Ces histoires auront au moins le mérite de faire rêver un enfant qui se cherche encore. J'ignore si vous vous êtes rendue un jour à Dyen mais nous devons notre confort et notre auto-suffisance à nos ancêtres. Bien sûr, nous avons reçu l'aide d'Amisgal lorsqu'un puissant fléau frappa les nôtres mais nous détenons des preuves de l'édification de Dyen à travers les siècles. Apprivoisant tout d'abord les chevaux sauvages, nous avons fini par vivre en harmonie avec les enfants de la Déesse. »

Si elle en doutait encore, Althéa était en train de faire connaissance avec un véritable habitant de Dyen, trouvant toujours le moyen de mettre en avant son pays par rapport à celui des autres. Quelque part, cela le rassurait de pouvoir parler de sa contrée d'origine avec une étrangère. C'était une façon pour lui de préserver certains repères, Althéa ne pouvait se douter à quel point Thorleif se sentait en réalité perdu au bord du gouffre abyssal qui l'attendait. Le traverser et le vaincre ne serait pas une mince affaire, cette fois-ci.

« Foreäl est nichée dans les montagnes, n'est-ce pas ? Est-elle suffisamment haute pour être à l'abri du Khoral ? J'ai un ami, qui en cas de besoin pourrait nous rejoindre. J'ai perdu sa trace mais nous ne saurions être séparés trop longtemps. Si nous devions vivre d'autres péripéties, son aide serait précieuse. Sans lui, je ne suis qu'une moitié incomplète. »

Les déclarations de Thorleif avaient tout l'air d'être un aveu. Effectivement, il avait prit la décision d'accorder un certain crédit à Althéa et de la récompenser pour ses efforts. Cette expédition serait une occasion pour lui de voir comment il était capable de s'en sortir en s'en remettant à des inconnus, à des étrangers. Après tout, pour reconquérir sa chère et tendre Dyen, il devrait probablement se faire un certain nombre d'allié. Il n'en était pas absolument certain mais peut-être que cette éventualité commençait dès à présent. Toutefois, il restait un certain nombre de détails à régler.
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Althéa Ley Ka'Ori
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Ven 26 Jan - 17:56
Irys : 739538
Profession : Guérisseuse du Troisième Cercle
My'trän +2 ~ Suhury
L’étranger révéla son visage, la guérisseuse ne broncha pas. Curieusement, elle n’aurait pas mis une tête différente au sommet de ce corps massif. Elle lui avait certes attribué par défaut un visage générique du temps où elle ne pouvait distinguer que des ombres sous cette capuche tirée. Mais son imagination, aussi créative fût-elle, n’aurait su dessiner la fermeté qu’elle lisait dans son expression, les quelques traces de vieillissement discrètes qui rajoutaient à sa plaisante autorité, ni la profondeur des lacs sertis dans l’ivoire de ses yeux ; elle avait entraperçu leurs lueurs tantôt, mais il lui semblait à présent les voir tels qu’ils étaient vraiment. Comme elle l’avait mésestimé ! Il ne semblait aucunement appartenir à la même caste que son grand frère mercenaire. Elle ne pouvait poser le doigt dessus, mais il lui paraissait bien trop droit dans sa posture, et noble dans sa façon de s’exprimer. Il confessa son origine, mais cela ne lui permit pas d’éclaircir d’une once cette aura sombre et mystérieuse qui émanait de lui.

    « Je suis de Dyen.
    - Ah… lâcha-t-elle simplement. »


De l’étonnement ou la déception, aucune émotion n’était plus décelable que l’autre dans sa voix. Elle avait fréquenté trop peu de Negiins pour que cette révélation ne lui évoque quoi que ce soit de concret, et elle préférait par ailleurs éviter les circonlocutions hypocrites au sujet d’une contrée et d’un peuple qu’elle méconnaissait trop pour ne pas heurter malencontreusement leur identité. Du moins si le terme malencontreusement convenait. Pour sûr, on lui avait rabâché des fables sur les dragons du Sud, par centaines, mais si elle en avait vu un jour, elle ne s’en souvenait plus. Autant éviter soigneusement ce sujet tant qu’elle n’en savait pas plus sur ce Thorleif ! En revanche, les Architectes était un motif suffisant pour entretenir une discussion des heures durant. Elle eut un sourire alors qu’il s’indignait de son offense, et entreprit de répondre à son orgueil malmené dès lors qu’il eut achevé sa dernière phrase sur son désir d’accomplir une dite quête :

    « Et dans quel but votre Architecte vous mettrait à l’épreuve si loin de vos contrées ? Quelle preuve avez-vous qu’Asmigal vous soutient ? Et vous autres, de Dyen, ne croyez-vous pas que le meilleur moyen de prouver sa foi est d’en employer sa forme concrète, à savoir la magie ? Avec tout le respect que je vous dois, vous paraissez bien crédule si vous croyez qu’un courant d’air vous protègera de quoi que ce soit en Khurmag. Votre démarche manque de sens, en plus d’être obscure. »


La vérité, c’est qu’elle était animée d’un profond ennui, et que la perspective d’un conflit de croyances n’était pas pour lui déplaire. En tant que Khurmi de naissance se consacrant aux préceptes de l’architecte de Suhury, elle était experte en la matière. Et si l’on excluait la jeune chasseresse de Darga, elle n’avait fréquenté de près aucun fidèle d’Asmigal digne de ce nom. De surcroît, l’engouement qu’elle constatait à l’égard des dragons avait tous les aspects clinquants et merveilleux qu’il reprocherait par la suite à ses légendes de Forëal. Cependant, son atteinte au peuple Khurmi, dont il avoua se moquer éperdument, la toucha plus que nécessaire. Son petit lait lui resta en travers de la gorge, coincé au même endroit que les propos de Thorleif.

    « Il est bien aisé d’être indifférent de ce que l’on ne connaît pas, rétorqua-t-elle en refoulant la colère froide qui naissait dans son cœur. »


La guérisseuse reprit le ton calme qu’elle avait employé jusqu’alors, consciente que son propre amour-propre, et le désintérêt qu’elle portait à toute chose qui ne la concernait pas directement, étaient en tout point similaires aux convictions de son interlocuteur. N’était-il pas en droit d’éprouver un tel attachement à sa patrie, et d’ignorer par la même occasion les sentiments d’appartenance des autres ? Après tout, elle ne quêtait pas ses services pour ses qualités chauvinistes, mais plutôt parce qu’elle désirait un homme loyal et intimidant. Pour l’heure, il avait démontré être à la hauteur de ses attentes. Ou disons qu’il n’avait pas prouvé le contraire. Althéa haussa donc les épaules, nonchalamment, pour mettre derrière elle ce désaccord et s’excuser de son léger emportement.

Vint le temps des légendes, que Thorleif l’ait souhaité ou non ! Il avait suffi d’enclencher le mécanisme pour qu’Althéa s’engage dans des récits interminables, et ne s’interrompt qu’au bout de sa lancée. Ces mythes ravivaient des souvenirs chers à son cœur, repoussant ainsi son inquiétude, et c’était une raison suffisante pour qu’elle étaye ses histoires de détails et de rebondissements divers. Quand bien même son interlocuteur serait parti depuis longtemps, elle se serait adressée au tenancier. Contre toute attente, l’armoire à glace était toujours assise à côté d’elle lorsqu’elle eut terminé, et elle en déduisit un nouvel aspect de son caractère. Une certaine courtoisie qui démentait sa rudesse, corroborée par une expression impeccable.

    « Vous êtes issu d’une famille riche ? De commerçants, peut-être ? Je ne sais plus dire si vous êtes un homme de verbe ou d’épée. »


Ou les deux à égale mesure ? Il n’avait certes pas la carrure d’un commerçant, mais dans son proche entourage, c’était le premier métier qui lui évoquait une vie de nanti fondée sur l’abondance. Il sembla surpris qu’elle ne réponde pas au fil logique imposé par la conversation, aussi elle cessa de divaguer pour en revenir à ses précédentes observations. A cet instant, son visage affichait plus de puérilisme qu’on ne l’aurait cru possible à son âge. Sa gaité se parait volontiers d’un brin de moquerie, mais elle ne se voulait pas effrontée.

    « C’est drôle que vous me parliez de contes pour enfant. Ces histoires ont de fait été inventées par des enfants. Mon frère et moi-même en l’occurrence. Même si je dois avouer que la première était loin d’être une tentative sérieuse… Un enfant plus jeune que moi refusait de me laisser en paix, alors je lui ai promis une histoire en échange de son silence. J’ai été la seule à tenir ma part du marché. »


Le fripon, un véritable moulin à parole, s’était exclamé de joie à la fin de sa légende, et avait repris son monologue de plus belle. Il ressentait probablement le besoin de rattraper le temps perdu à l’écouter, et pour ce faire, il s’était remis à parler précipitamment, bégayant et haletant de l’effort combiné de la parole et de la randonnée. Elle ne comprenait point pourquoi les bambins s’entichaient encore à ce jour de son calme apparent et de son sourire ironique. A leur décharge, elle se complaisait à soigner la moindre de leurs égratignures, sous prétexte que la présence de Möchlog lui manquait. A cela s’ajoutait le fait que son visage lisse leur rappelait ceux de leurs camarades du même âge. Elle soupira de dépit à cette idée, mais sa bonne humeur ne semblait pas compromise.

    « Je vous dois une réponse honnête par rapport à votre compagnon. L’on n’est à l’abri du Khoral nulle part en Khurmag. Exception faite de la partie du territoire frontalière de Zagash… Forëal est plantée dans les montagnes-mêmes d’où proviennent les rafales hivernales. Si votre amant souhaite vous rejoindre, il devra attendre mi-Novembre, ou peut-être trouver une autre tribu itinérante pour l’y mener. »


Il y avait méprise ; elle n’avait aucun désir manifeste d’obéir à son légendaire sarcasme en sous-entendant l’homosexualité du colosse. Après tout, quelle indication avait-elle pour déterminer ses penchants sexuels, ou deviner son statut de dragonnier ? Le premier lui avait paru plus probable par instinct.

    « Ceci dit, mon clan n’est pas en vue. Votre compagnon sera peut-être revenu avant que les miens ne montrent signe de leur présence, et le cas échéant, il a tout fait sa place dans notre convoi. Dans tous les cas, nous avons du temps à tuer. Pourquoi ne pas me raconter ce qu’il y à Dyen, que vous ne trouvez pas en Khurmag ? »


Elle préférait détourner la conversation vers un sujet plus léger pour son cœur éprouvé.
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Thorleif Gunnar
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Ven 26 Jan - 23:29
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Profession : Dragonnier
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La révélation de Thorleif Gunnar ne laissa pas Althéa Ley Ka'Ori pantoise, bien au contraire. Si Dyen représentait tout pour lui, force, fierté, courage, passion et bien d'autres choses encore, le dragonnier se rendrait vite compte qu'à My'trä et même au-delà, l'évocation de sa nation pouvait laisser quelqu'un de marbre. Thorleif fut probablement suffisamment surpris pour hausser un curieux sourcil. Comment cette petite chose pouvait-elle manquer ainsi de respect à Dyen ? Pourtant, il ne montra aucun signe de répugnance à son égard. En fait, il était suffisamment intelligent pour le comprendre. Tout comme les légendes au sujet de la création de Forëal s'étaient contentées de frôler la surface de sa peau, il se pouvait qu'il en soi de même lorsque lui-même évoquerait quelque chose de cher à ses yeux mais plutôt inconnu à ceux d'un autre. Fatalement, Thorleif n'était qu'un étranger face à une étrangère. Il se rendit compte qu'une barrière existait déjà entre eux, bien plus forte qu'avec n'importe lequel de ses probables rivaux à Dyen. Se pouvait-il qu'il fut tombé sur un os… ? Pour l'instant, Thorleif ne voyait pas vraiment comment dépasser cette situation totalement nouvelle pour lui.

« Comment osez-vous... »

Le colosse serra subitement les poings. Cette fois-ci, Althéa était parvenue à faire mouche, en plein dans le tas. Elle ne l'avait probablement pas fait exprès mais elle venait de mettre le frère benjamin de la famille Gunnar au pied du mur. Sa question, pourtant anodine en apparence était pleine de sens. En effet, pourquoi Amisgal mettrait-elle à l'épreuve l'un des siens si loin de ses contrées ? Cela n'avait à priori pas de sens. Il comprit soudain à quel point il était petit ici, en terres Khurmis. Pendant un moment, le regard du dragonnier chancela dans le vide, presque choqué d'être aussi aisément mis à mal par son interlocutrice. Quelle réponse allait-il pouvoir lui fournir ? Il se devait d'être crédible et compréhensible. Toutefois, pouvait-il faire preuve d'une franchise effrontée vis à vis d'Althéa ? Elle pouvait peut-être jouer la comédie et cacher d'excellentes relations avec Dyen, se tenant prête à le dénoncer dès l'instant où elle aurait la conviction qu'il est un potentiel danger pour le pouvoir en place. Non, cette scène était impossible, le dragonnier était en train de se monter contre lui-même.

« … Petite impertinente. »

Il soupira très profondément et relâcha tout signe de contraction et de colère menaçante. Quelque part, il se sentait frustré d'être poussé dans ses retranchements par une gamine. Soudain, il lui apparut comme évident que la vie des gens de My'trä était bien différente de la sienne. Quelles épreuves avait-elle déjà pu traverser ? S'il existait la moindre probabilité qu'il puisse l'intimider naturellement, elle n'en montrerait rien.

« Dans quel but mon Architecte me mettrait-il à l'épreuve aussi loin de mes contrées ? »

C'était évident, Thorleif. Pour devenir le prochain Roi-Père de Dyen et te venger de ceux qui ont fait l'affront de te défier.

« Dyen s'ouvre au monde extérieur par pure nécessité, quand le besoin s'en fait ressentir. Les gens comme moi qui partent au-delà de nos frontières sont mal considérés, peu d'individus comprennent nos choix. »

Quelque chose dérangeait Thorleif dans ce qu'il venait d'énoncer à Althéa. Non, il ne s'agissait pas de la vérité mais il ne pouvait pas lui avouer qu'il était en fuite et recherchait un refuge temporaire pour l'abriter de ses potentiels poursuivants de Dyen. C'était trop tôt, bien trop tôt et pourtant, l'envie de clamer haut et fort qu'il prendrait sa revanche et qu'il deviendrait le prochain Roi-Père de Dyen le tiraillait jusque dans ses entrailles les plus profondes. Comme une promesse, afin de toujours croire en ses capacités ainsi qu'en son destin, il savait bien qu'il ne pourrait pas éternellement se faire passer pour ce qu'il n'était pas.

« Vous n'avez pas l'air d'être née de la dernière pluie, ainsi, je ne vous ferai pas le déshonneur de vous baratiner. Pour des raisons que je ne peux évoquer pour le moment, je ne peux pas retourner parmi les miens et je souhaite pour le moment me rendre où l'on ne me cherchera pas. »

C'était beaucoup, beaucoup, beaucoup plus honnête ainsi. Indirectement, il parviendrait sûrement à lui faire comprendre que les détails ne la regardaient pas pour le moment. Au mieux, il n'avait pas envie d'en parler, au pire, il ne se confierait jamais ô grand jamais à elle.

« Abordons plutôt la spiritualité, voulez-vous. » demanda-t-il même s'il ne s'agissait pas vraiment d'une question. « Je suppose qu'à My'trä, les enfants sont élevés pour servir coûte que coûte un Architecte, telle une organisation qui se répète et se répète encore… C'est dès votre enfance que l'on vous enseigne les bienfaits et l'importance de la Magie, je ne crois pas me tromper ? » demanda-t-il, se rendant vite compte qu'il ne prenait pas la situation sous le meilleur des angles. « En fait, à Dyen, on inculque à nos nouvelles pousses des valeurs de force, de puissance, de compétitivité… Mais surtout, la foi envers Amisgal et Vhalia sont immenses et primordiales. » continua-t-il, se doutant qu'elle n'avait sûrement jamais entendu parler de la légendaire Vhalia. « Autrefois, bien avant la fondation de Dyen, mes ancêtres étaient un peuple de nomade ayant pour rituel de capturer et dresser des chevaux sauvages. Mais un jour, une dénommée Vhalia trouva un œuf de dragon dans les montagnes. Le clan accepta à contrecœur cette découverte car il craignait la colère et la fureur d'Amisgal. Quelques temps plus tard, la tribu fut menacée par une anomalie qui selon la légende était très puissante. C'est grâce à Vhalia et son dragon qu'elle fut sauvée, accréditant donc la thèse selon laquelle nos ancêtres reçurent la bénédiction d'Amisgal ainsi que sa protection. On avait jamais entendu parler de l'union d'un être humain et d'un dragon ! C'était plutôt fabuleux mais je m'égare. Vhalia devint donc la première Reine-Mère de Dyen et quelques décennies plus tard, Dyen fut entièrement bâti pour devenir le refuge de tout les dragons ainsi que d'une preuve d'amour et de dévotion éternelle envers Amisgal. La Magie, aussi intéressante et pratique puisse-t-elle être n'est jamais intervenue dans notre équation. Cela ne nous empêche pourtant pas de vénérer Amisgal et de l'honorer par le biais de différents rituels.»

Décidément, les Architectes étaient devenus inlassablement un sujet de conversation incontournable, capable de créer de d'engendrer la passion. Si Thorleif n'avait pas encore vraiment répondu à l'interrogation d'Althéa, la satisfaction de sa curiosité était désormais plus qu'imminente.

« En d'autres termes, pourquoi les habitants de Dyen useraient-ils de Magie si cette pratique n'est jamais apparue dans nos mœurs ? A Dyen, nous enseignons à nos élites l'art de dresser et de monter des dragons. Ceux qui n'en sont pas dignes ou qui ne le peuvent tout simplement pas servent notre société de bien d'autres manières, c'est un Tout. Il existe un ordre militaire qui en temps de paix s'efforce de rendre service à la populace et de faire régner la sécurité entre nos murs. Certains dragonniers exercent même des professions annexes, c'est ainsi que nous vivons. »

Il se rendit compte que la jeune femme l'écoutait certainement d'une demi-oreille. Un peu plus tôt, ses mots dures l'avaient presque vexée, la menaçant presque de faire une fausse route avec son verre de lait.

« Je suis désolé pour tout à l'heure, je me suis peut-être montré trop vindicatif. Ce n'est pas vraiment que je sois indifférent, c'est juste que je ne possède aucun point de repère… Je demeure persuadé que comme Dyen, les Khurmis ont beaucoup d'histoires plus intéressantes les unes que les autres et un savoir-faire à faire pâlir sa concurrence. C'est juste que je ne me sens pas très à l'aise en dehors de ce que j'ai l'habitude de connaître… »

Il retint également qu'elle l'avait questionné sur sa famille. Thorleif semblait s'exprimer d'une façon qui sous entendait qu'il connaissait les bonnes manières malgré son caractère quelque peu bourru, Althéa avait peut-être compris qu'il n'était pas n'importe qui.

« Je suis issu d'une illustre famille de dragonniers dont l'origine remonte au-delà de la création de Dyen. Mes ancêtres ont soutenu la première Reine-Mère et ont participé aux toutes premières fondations de notre pays. Depuis, nous connaissons des hauts… et des bas... »

Soudain, il glissa sa main sous sa grande toge à capuche et empoigna le pommeau de son épée qu'il retira calmement et délicatement de son fourreau pour la poser sur le comptoir. Le pommeau en question était fabriqué en bois de chêne et était recouvert de cuir de drake. Sa forme n'était ni plus ni moins celle d'une tête de dragon. La lame, quant à elle, était brillante et resplendissante. Il n'y avait pas besoin de s'y connaître pour s'apercevoir que Thorleif en prenait le plus grand soin.

« J'appartins à ce que l'on appelle la division des poids moyens au sein de l'ordre des dragonniers. Parallèlement à cette passionnante et intense formation, on m'a enseigné le maniement des armes et parmi ma communauté, je suis reconnu comme un maître-lame. Les épées sont ma spécialité, bien plus que tout autre type d'armement. Quant à ma richesse, je ne dispose que d'une armure dont vous me verrez bientôt la revêtir si vous avez toujours besoin de l'aide d'un protecteur… Mes autres possessions appartiennent pour le moment au passé. »

Thorleif Gunnar estimait avoir accompli le minimum syndical vis à vis d'Althéa Ley Ka'Ori. Il espérait en tout cas qu'elle verrait autre chose en lui qu'un mystérieux nid à problème drapé d'une couche d'intentions à la fois obscures et mystérieuses. Après tout, s'il voyagerait bel et bien avec Althéa et les siens, peut-être valait-il mieux essayer d'instaurer un brin de confiance ? C'était peut-être préférable.

Soudain, le colosse éclata de rire à en frapper le comptoir du poing. Ce n'était pas tant son insinuation quant à une soupçonnable homosexualité qui le fit s'esclaffer. Non, c'était le fait de donner à Nitthog l'image d'un amant, une version plus humanoïde de la bête dont il serait éperdument amoureux. Décidément, Althéa le ferait-elle passer par toutes les émotions possibles et inimaginables ? Le pari était en tout cas bien entamé.

« … Je n'ai pas d'amant, Althéa. Sans vouloir offenser quiconque dans la salle, je ne m'intéresse qu'aux femmes. Mon compagnon, je suis désormais certain que vous comprendrez qu'il possède quatre pattes, une paire d'ailes, de nombreuses écailles ainsi que d'une grosse queue. Il me retrouvera au moment où j'aurai réellement besoin de lui, comme toujours. Du moment que le Khoral souffle en permanence, il vaut mieux que nous soyons séparer, les dragons préfèrent amplement le feu plutôt que la glace. »

Délibérément, il prit le parti de laisser en suspens les dernières interrogations d'Althéa. Il ne souhaitait pas passer pour plus arrogant qu'il ne l'était déjà à ses yeux. Évidemment, le dragonnier se sentait mal à l'aise en territoire Khurmis car il avait perdu toute once de notoriété et encore plus parce qu'il ne possédait aucun soutien dans un nouveau monde qui lui était totalement inconnu. Il s'agissait peut-être de la peur instinctive de l'inconnue.

« Parlez-moi de la vie quotidienne des habitants de Khurmag. Vos affiliations avec la magie, son importance, ce que cela représente vraiment à vos yeux ? Existe-t-il des contreparties ? Des nuisances potentielles ? »

Le sujet initial de la conversation venait d'être détourné mais cette fois-ci, Thorleif semblait s'intéresser avec beaucoup plus de bienséance aux origines et aux opinions d'Althéa. Vraisemblablement, il était prêt à lui témoigner tout le respect qu'elle devait mériter.
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Althéa Ley Ka'Ori
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Ven 9 Fév - 15:15
Irys : 739538
Profession : Guérisseuse du Troisième Cercle
My'trän +2 ~ Suhury
Si Thorleif espérait taire la curiosité d’Althéa en demeurant on ne peut plus vague sur sa personne, il fit bien le contraire ! Intriguée par ses réponses incomplètes, entrevoyant de multiples secrets indicibles, elle sentit sa curiosité poindre douloureusement dans sa poitrine. Malgré tout, le géant lui accordait des bribes de respect auxquelles elle ne pouvait répondre par une indiscrétion trop insolente. C’est donc en dépit de sa gêne qu’elle refoula momentanément ses nombreuses interrogations. Elle n’en mémorisa pas moins chacune de ses phrases, aussi occultes lui paraissaient-elles pour l’heure, dans l’unique espoir de les éclaircir en temps voulu. Il souhaitait trouver refuge en Khurmag, dissimuler ses intérêts, il faudrait plus qu’un air angélique pour le pousser aux confessions. Elle fit donc ce qu’elle savait faire de mieux afin de préserver le fil paisible de leur échange : détourner la conversation.

    « Je suis touchée par le compliment s’il en est. Même si, ici, on préfère dire d’un individu qu’il a vu la neige plutôt qu’il ne soit pas né de la dernière pluie. C’est plus parlant pour l’imaginaire local. En Khurmag, tout est neige. Les cheveux de enfants sont blancs, le ciel diaphane, la verdure scintille, les montagnes ont un éclat inégalable. Celui qui n’a jamais vu la neige est fondamentalement le plus inexpérimenté des Khurmis !

    Voyez, je ne disgresse pas, j’essaie de susciter votre intérêt ; peut-être qu’à la fin de notre discussion, vous arriverez à aimer les miens, bien qu’à présent vous ne me donniez que peu de raisons d’aimer les vôtres.
    »


La guérisseuse n’avait pas grand-chose à reprocher aux Negiins, si ce n’est qu’aucun n’avait croisé son chemin jusqu’alors. Elle espérait surtout que sa pique générerait des explications, la rapprocherait indirectement de l’histoire de Thorleif. Tout chez Althéa, de malintentionné ou de bienveillant, avait pour outil commun la manipulation. Elle n’était pas reprochable, dans le sens où tout un chacun s’adonnait à cette pratique inconsciemment, là où elle s’en servait volontiers. Elle ne fut pas déçue de l’effet qu’il en résulta. Elle se fit l’oreille attentive de tous les dires du colosse bien que son regard paraissait résolument attiré par son verre de lait. Elle refusait de regarder Thorleif dans les yeux plus de quelques secondes, de peur de couper son inspiration par quelque distraction. Il avait plus de profondeur que ce qu’il ne laissait paraître, et quelque part, dans les abysses de son cœur, il toucha sa fibre émotionnelle.

    « Oh, ne vous excusez pas d’être patriote, concéda-t-elle, presque solidaire. Je m’y connais en exil, je sais combien nos terres natales nous tiennent à cœur. »


Althéa s’était irritée de son indifférence, mais cette dernière n’était qu’un miroir de sa propre fierté. Elle fit signe au tavernier de leur resservir à boire et elle déposa quelques Irys dans la paume du tenancier. L’alcool déliait la langue, lui avait-on appris. Lorsque son interlocuteur révéla son appartenance à l’ordre des dragonniers, elle haussa un sourcil, visiblement surprise. Et ravie à la fois.

    « Vous voulez dire qu’un dragonnier vient d’accepter de protéger mon clan ? s’étonna-t-elle à raison. »


Un authentique sourire étirait à présent ses lèvres, et une fois n’est pas coutume, il n’était ni moqueur ni ironique. Ce serait une année prospère aux affaires florissantes pour les Mahere ! Elle leva son verre à son honneur. Décidément leurs personnalités antagonistes avaient trouvé un terrain d’entente. Elle s’était donc empressée de le renseigner sur leur destination, et l’éventuelle possibilité d’y être rejoints par son compagnon. Lorsqu’il se fit plus explicite sur sa nature, non sans éclater de rire au préalable, elle vacilla entre céder à son hilarité ou à son embarras. Dans un savant mélange des deux, ses joues virèrent au rouge cramoisi, tandis qu’elle lui offrait un rire gêné mais amusé par la méprise.

    « Je me sens bête… déclara-telle en frottant son front de ses doigts. »


Le malentendu avait au moins eu le mérite de détendre l’atmosphère. Il se montrait même curieux à l’égard de son peuple. La guérisseuse se tourna un peu vers lui, comme le font ceux qui prêtent beaucoup d’intérêt aux mots qu’ils s’apprêtent à prononcer. Ses joues rosies étaient toutefois témoins de leur complicité forcée. Reprenant une inspiration pour calmer cette déplaisante gaieté, elle plongea dans les méandres de ses pensées pour lui apporter quelques éléments de réponse.

    « Certains diront que je suis mal placée pour parler de leur vénérable Khugatsaa. Je me suis détournée de sa foi il y a de cela bien des années au nom d’un autre. Mais les Khurmis sont à mes yeux les plus reconnaissants de leur Architecte, dans le sens où ses interventions sont on ne peut plus récentes, elles sont en conséquence plus vives dans leur cœur qu’ailleurs. Après l’invasion des Daënars, cette contrée a été terrassée, réduite à néant. C’est grâce au griffon ivoire qu’elle a retrouvé de sa splendeur d’antan, bien que décuplée au centuple ! Beaucoup des joliesses que vous trouverez dans l’architecture khurmi trouvent leur origine dans les arcanes de l’illusion seulement. Mais qu’elles soient matérielles ou non ne changent rien à leur beauté, n’est-ce pas ? Les hommes s’y laissent prendre, tant et si bien qu’il n’y aurait pas de différence à ce que toutes ces choses soient concrètes. Mieux, cela enlèverait de leur charme, si vous voulez mon avis.

    Vous dites que notre foi régit nos existences,
    reprit-elle après un soupir de contentement. Je ne le formulerais pas de cette manière. C’est le cas pour certains d’entre nous, et c’est de toute évidence mon cas. »


A vrai dire, elle avait dédié sa vie à Möchlog, et s’exaspérait de ne pouvoir lui rendre plus hommage que par la simple pratique de sa magie. Elle se savait destinée à de grandes choses, mais elle ne parvenait pas à déterminer lesquelles. C’était la raison de son dernier au revoir à Khurmag, à son clan, avant un voyage qui s’annonçait tant durable que mouvementé. Son intuition l’appelait loin d’ici. La nostalgie piquait sa voix, mais la soif d’aventures formait sa voie.

    « Les Architectes nous ont créés par bonté, et pas tant pour les servir. Autrement ils ne nous auraient pas pourvus de facultés réflexives, ni d’autonomie. Seuls certains élus sont destinés à leur consacrer leurs vies. Ils les placent en raison d’existence là où une majorité se laissent accompagner par leur présence, leur vouant une croyance bénigne en usant sommairement de leurs dons au quotidien. J’aimerais leur en vouloir d’un tel gâchis, mais bien des civils sont nécessaires pour que se démarque un seul héros. »


Sa tête pencha légèrement sur le côté, d’un air presque désolé, et son sourire sincère reparut sur ses lèvres. Deux en un soir, Thorleif était chanceux ! Mais si la bière déliait la langue, le petit lait mouvait la sienne !

    « Pardonnez, je suis un peu pompeuse. Les Architectes nous ont tout offert, un souffle, une destinée, un soutien, et l’on parvient soit à s’en détourner soit à minimiser leur transcendance. A mes yeux les daënars sont des enfants capricieux, et certains de mon peuple, des adolescents ingrats. Mais si les régisseurs ne traquent ni les uns ni les autres, c’est que la volonté des Architectes m’échappe, et que je suis bien inculte. Je doute que vous ayez une réponse à mon interrogation, mais les hypothèses sont plus que bienvenues.

    Quoi qu’il en soit, si l’on nous inculque relativement tôt à vénérer les dieux, ils n’en demeurent pas moins au second plan pour nombre d’entre nous, à mon plus grand regret.
    »


Ses mains se pliaient et se dépliaient presque nerveusement, mais cela faisait partie de la gestuelle naturelle d’Althéa. De celles qui traduisaient une insatisfaction profonde. Un jour peut-être, elle comprendrait la volonté divine ; un jour peut-être, elle saurait pourquoi les Architectes ne désiraient pas à tout prix leur croyance.

    « Une contrepartie à ces dons ? C’est une question de point de vue. Lorsqu’il est donné du pouvoir à autrui, cela peut forcément vous être néfaste. Mais en terme de magie propre, je dirais que les Khurmis sont particulièrement mal lotis. Une véritable malédiction. Ils se souviennent de tout, de la mort, de la tristesse, de la trahison. De tout ce ce qu’il est préférable d’oublier. M’est avis que cette magie est chère payée. Pour le reste, je ne me souviens pas avoir dû offrir quoi que ce soit en échange de ces dons. Un homme qui naît grand et fort n’a pas à payer de ses faveurs biologiques. »


La remarque était directement adressée à son interlocuteur. Elle-même, qui dépassait tout juste le mètre soixante, avait de quoi se plaindre ! Hésitante elle porta sa main à sa joue, la rétracta, pour la désigner à nouveau du doigt à son interlocuteur. Elle avait décidé de céder à son puérilisme, son air bon enfant et taquin la trahissait. A cet instant, elle avait plus l’air d’une fillette que d’une femme.

    « Vous avez une égratignure, là. Je ne sais pas si vous avez déjà rencontré un disciple de Möchlog, encore moins si vous avez déjà été soigné par l’un d’entre eux. Mais je serais plus que ravie de vous époustoufler par mon talent si ce n’est pas le cas. »
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Thorleif Gunnar
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Mar 13 Fév - 14:34
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Profession : Dragonnier
Pérégrin 0

Oui, il s'agissait bel et bien d'un compliment. Thorleif commençait à ressentir un soupçon d'estime pour Althéa. Il y avait très certainement un côté tout ou rien derrière cela mais c'était ainsi que fonctionnaient la plupart des habitants de Dyen qui aspiraient à fréquenter les hautes sphères. Les gens faibles étaient bien souvent sous-estimés et on respectait davantage les forts. Chez la jeune femme, il n'y avait pas lieu de chercher la moindre trace de force physique car sur ce plan-là, Thorleif n'avait pas à jalouser grand monde. Non, son interlocutrice devait très certainement ses forces dans la fougue de sa jeunesse ainsi que d'une capacité à se montrer plus rusée que le grand méchant loup lui-même. De plus, il fallait reconnaître qu'elle faisait preuve d'une éloquence maîtrisée, elle devait très certainement retourner avec aisance les idées des individus les plus faibles d'esprits pour retourner quelconque situation à son avantage. Ce n'était peut-être pas la façon privilégiée de faire du dragonnier qui préférait amplement prendre les armes mais intérieurement, il vouait une certaine forme de respect aux terrains qu'il ne maîtrisait lui-même pas et qui semblaient fonctionner tout autant.

« On ressent derrière chacun de vos mots votre affection et amour pour votre pays. Je réalise tout juste à quel point j'ai pu paraître bourru et indélicat alors que votre hospitalité dépasse la hauteur de mes espérances. »

Certes, il y avait peut-être des circonstances atténuantes ou aggravantes, cela dépendait de quel point de vue on souhaitait se placer. Thorleif était en pleine période de désamour, contraint de fuir la nation d'origine à laquelle il était tant arraché mais il était injuste de chercher à diffamer ou réduire une autre nation alors que personne ne lui avait adressé le moindre regard vindicatif. Etait-il peut-être intérieurement surpris d'être capable de commencer à se sentir ailleurs autre part que chez lui… ? Althéa semblait capable de remplir ce haut-fait avec une aisance déconcertante. Par ailleurs, elle piqua une nouvelle fois Thorleif en lui lançant une nouvelle critique tellement proche de la réalité. Effectivement, jusqu'à présent, il n'avait rien fait, rien accompli auprès de la jeune femme qui pouvait susciter l'intérêt ou le respect vis à vis de Dyen. Il en plissa les yeux, ne sachant pas trop comment il devait répondre. Le dragonnier au fond de lui ressentit l'envie de balayer d'un geste de la main cette conversation et de clamer ô combien il était évident que l'on devait soit aimer, soit craindre la cité-état draconique mais non, il décelait chez son interlocutrice une toute autre impression. En fait, elle n'avait l'air de ne pas connaître grand-chose sur le sujet et de se limiter à une équation simplissime : Dyen est égal à des dragons. Comment pouvait-elle manquer autant de… culture ? Les tribus n'enseignaient donc pas à leurs mages un tantinet de chose sur son pays d'origine ? La place de Dyen dans le reste du monde pouvait-elle être aussi… insignifiante ? Pour lui, cette perspective était choquante et irréaliste. Quiconque avec un peu de conversation devait connaître ses classiques concernant sa nation. Non… ?

« En réalité, je n'ai jamais cherché à jauger quel pouvait être l'amour ou la haine portée envers Dyen à l'étranger. »

Thorleif devait se rendre à l'évidence, il avait grandi et vécu dans la propagande. Dyen était une nation ô combien forte et puissante qu'il fallait craindre et respecter. Elle n'avait besoin de personne et ne proposait son aide que par intérêt ou obtenir certaines choses en retour qu'elle n'était pas capable de se procurer elle-même. Dyen partageait avec les My'träns un désamour et un manque d'intérêt vis à vis de la nation Daënastre, cela faisait d'eux des alliés naturels mais ils percevaient plus le continent des Mages comme une frontière, une barrière naturelle aux dangers pouvant venir du Nord. Le dragonnier avait côtoyé et servi parmi l'élite des élites de son peuple, manquant même à un cheveux d'en devenir le Roi-Père quelques année auparavant. Mais à Khurmag, à quoi cela lui servait-il réellement… ? La perspective de la futilité lui en fit frémir l'échine. Ici, il n'était rien et ignorait comment devenir quelqu'un. Lorsqu'il était encore là-bas, il n'avait jamais eu besoin de se demander si on pouvait l'aimer ou l'apprécier au-delà de sa contrée. Les problèmes des autres ne le concernaient tout simplement pas et en remontant dans le temps, le dernier geste de sa famille vis à vis de My'trä résidait dans le fait que son paternel avait participé avec un grand succès à la dernière bataille vengeresse du siècle précédent, juste avant sa propre naissance. Tout à coup, un gouffre semblait le séparer d'Althéa et il réalisa à quel point lui et elle étaient différents.

« Je me sens toujours obligé de faire preuve de franchise, c'est la première fois de ma vie que je quitte Dyen. Je n'ai aucune raison apparente de vous faire aimer les miens, la plupart d'entre eux ne se déplaceraient de toute manière pas jusqu'ici. Mon pays est une autarcie, vous me poussez aujourd'hui à me poser des questions qui n'avaient encore jusqu'à hier aucun sens pour moi. »

Thorleif savait que sa franchise naturelle pouvait être parfois déconcertante mais son interlocutrice du soir se rendrait vite compte qu'il n'était pas du genre à tourner longtemps autour du pot. Il parviendrait sûrement à ne pas montrer qu'il se sentait un peu mal à l'aise, comme poussé par la force des choses dans des retranchements jusqu'alors inconnu et malgré elle, Althéa lui apporta une porte de sortie, une forme de pénitence. En effet, le dragonnier put se rabattre sur la bière qui venait de lui être resservie et comme pour passer à autre chose, il s'empressa d'engloutir sa choppe avec une descente impressionnante. Sans gêne, il se racla la gorge comme pour passer à autre chose et fit claquer le verre contre le comptoir, montrant toute l'indélicatesse dont il était capable de faire preuve.

« Vous avez été contrainte à l'exil ? Pourquoi donc ? »

C'était intéressant car soudain, il se rappela qu'il n'était pas le seul être sur cette terre à rencontrer de telles difficultés. Il espérait que la langue d'Althéa se délierait, en quête de l'écoute d'une expérience similaire à la sienne. Surtout, Thorleif était intéressé de savoir quelles solutions la jeune femme pourrait peut-être proposer. En d'autre terme, elle venait tout à coup de susciter en lui un grand intérêt.

« Je ne fais plus parti de l'ordre des dragonniers jusqu'à nouvel ordre mais oui, vous pouvez considérer qu'un dragonnier viendra en aide à votre clan. Vous avez l'air de réaliser à quel point cela m'étonne moi-même, je ne m'attendais pas à être pris dans une telle aventure mais il faut bien un point de départ, n'est-il pas vrai ? »

En réalité, pour le commun des mortels, on pouvait marquer cet événement d'une croix sur le calendrier. Althéa semblait réaliser à quel point il était rare et précieux d'obtenir l'engagement d'un dragonnier et encore plus de parvenir à quérir leur aide. Au fond, sans chercher à se l'avouer, c'était peut-être plutôt Thorleif qui cherchait à mander la sienne sans toutefois trouver les bons mots à mettre sur sa délicate situation. On pouvait probablement voir cet engagement comme un échange de bon procédé et comme il l'avait rappelé précédemment, il était peu probable de revoir Nitthog avant la fin des premiers souffles incessants du Khoral. Toutefois, au bout du chemin, Althéa verrait peut-être un dragon ! En attendant, Thorleif remplirait à la perfection le rôle du mercenaire chien de garde comme elle semblait le désirer. En chemin, il pourrait peut-être apprendre quelques techniques de combat aux hommes de son clan pour mieux se défendre.

« On peut donc naître quelque part en My'trä et s'engager auprès de l'Architecte d'un autre pays pour revenir plus tard sur ses bases ? Mhm, tout cela est un peu compliqué pour moi. Toutefois, j'y perçois un lien avec votre période d'exil, est-ce que j'ai raison ? »

Si Thorleif se rendit bel et bien compte que les joues d'Althéa étaient devenues toutes rouges, il n'en fit pas la moindre remarque. A son image, il se tourna vers elle pour l'observer davantage et surtout pour mieux l'écouter. Il n'en était qu'à sa deuxième boisson et plongeant à son tour sa main dans sa tunique, il en ressortit quelques irys et somma poliment l'aubergiste de les resservir tout les deux tandis qu'il continuait de boire chacun des mots prononcés par Althéa. C'était comme si la passion dont elle faisait preuve à l'égard des siens était en train de déteindre sur Thorleif car à aucun moment, il ne ressentit l'envie de l'arrêter ou de la faire taire. Lorsque les histoires ne concernaient pas Amisgal ou son divin époux Orshin, les connaissances du dragonnier vis à vis des Architectes étaient plutôt basiques. Il visualisait à peu près qui était Khugatsaa et quelle forme de magie lui était liée mais il n'en maîtrisait aucunement les tenants et les aboutissants.

« Pourquoi ne pas vous être engagée sur la voie de Khugatsaa ? Que s'est-il passé ? »

De plus en plus, Thorleif se surprenait à faire preuve de curiosité pour quelque chose ou plutôt quelqu'un qui n'avait pas le moindre lien avec Dyen. Ses questions étaient simples, parfois ouvertes, d'autres fois orientées et si Althéa acceptait de se prêter au jeu, ils risquaient d'être encore-là jusqu'au petit matin.

« Ce doit être horrible pour une nation de s'effondrer à cause de la guerre. Vous savez, j'ai survolé une partie des terres Khurmis juste avant l'arrivée du Khoral, on ne dirait pas que Khurmag a connu un tel fléau. En quelques décennies, il est impressionnant de constater ce que les My'träns sont capable de reconstruire. Le spectre de la guerre n'est jamais parvenu jusqu'aux portes de Dyen, nous n'avons jamais connu la menace de l'effondrement. Nous n'avons jamais envahi une autre contrée, nous contentant des terres que nous possédons. Je suis né peu après le Tulaan Khonzo, je sais que mon père y a participé avec son dragon et qu'il est revenu victorieux de ses batailles. Je n'ai jamais rencontré le moindre habitant de Daënastre ni un membre de ses armées et pourtant, j'ai grandi dans l'idée qu'ils sont un danger pour l'équilibre du monde. Même entre Dyen et les Daënars, il y a un gouffre béant de civilisation. Ce qui importe pour mon royaume, c'est de maintenir l'ordre et la paix en son sein. Nous évitons naturellement de nous mêler de ce qui ne nous regarde pas car il faut se rendre à l'évidence, l'armée de Dyen n'est pas conçue pour de longues et grandes batailles rangées. Il n'y a pas de doute quant au fait qu'un membre de l'ordre des dragonniers avec son dragon puisse décimer de nombreux ennemis mais si ce même ennemi est ô combien plus nombreux, c'est un sacrifice qui n'en vaut peut-être pas la peine. »

Ce n'était pas tant un aveu d'impuissance, c'était plutôt une réalité. De front ou en bloc, l'armée de Dyen faisait pâle figure. Elle était plutôt adaptée pour des opérations foudroyantes et violentes, mêlant ruse, surprise et puissance. Comme elle l'avait fait pendant le Tulaan Khonzo, elle avait renversé le cour d'une bataille qui semblait perdue et depuis lors, Daënastre n'avait vraisemblablement pas cherché à se venger d'eux. Il devait y avoir une tension et une animosité mais pas de fait d'arme récent qui pourrait justifier une guerre ouverte dont Dyen n'avait de toute façon pas l'intérêt de mener seule. Pour le moment, Dyen pouvait se targuer de vivre en paix et de proposer une forte sécurité à ses habitants mais depuis le début de la conversation, Thorleif avait suffisamment démontré que l'autarcie avait ses avantages et ses inconvénients. En vérité, il ne s'était jamais inquiété de savoir quelles avaient pu être les conséquences de la dernière guerre pour les My'träns mais Althéa ne manquerait-elle certainement pas de lui faire une nouvelle leçon ?

« Ma famille détient des preuves de son existence qui remontent vers les débuts du développement des tribus Negiins. Je ne sais pas combien de temps les ancêtres de Dyen ont erré avant de fonder notre cité-état mais je me dis qu'il est possible que mes premiers ancêtres aient vécu parmi les My'träns. Nous ne sommes donc au fond peut-être pas si différents, j'ai peut-être un aïeul qui maniait une quelconque magie ! On dit de nos peuples que nous ne voulions pas supporter la moindre allégeance et nous n'avons plus pris part aux différentes prises de position opposant My'trä et Daënastre. Est-ce que pour autant, nous avons accédé à la liberté à laquelle nous aspirions… ? Je crois que parfois, nous nous sommes simplement enchaînés à un autre destin, pour le meilleur et pour le pire. Je n'échangerai en rien cette vie auprès des dragons que j'ai vécu et si je ne manie pas la magie de la Déesse Amisgal, mon amour pour elle est le même que n'importe lequel de ses adeptes. Dyen est vouée à honorer Amisgal pour l'éternité, nous ne la remercierons jamais assez d'avoir un avenir radieux à notre peuple. Cependant, cela ne suffit pas à me combler pleinement, à me faire me sentir complet. »

Thorleif poussa un profond soupire de lassitude. Certes, Althéa ignorait encore bien des choses sur lui et elle ne pouvait imaginer la poids de la déception qui pesait sur ses épaules. Oui, le dragonnier avait sincèrement aimé sa vie et son parcours à Dyen, il ne remplacerait cette vie auprès de son dragon pour rien d'autre au monde mais les zones d'ombres étaient beaucoup trop pesantes. Non seulement, il n'était pas parvenu à devenir le Roi-Père de Dyen lorsque l'opportunité s'était présentée et cela lui avait valu une plus ample séparation avec le cocon familial. Par dessous tout, il n'arrivait pas à donner du crédit et de la raison à la trahison opérée par son propre frère. Par moment, il lui arrivait de vouloir… oublier ? C'était peut-être le bon terme, effectivement.

« C'est étrange comme concept, peut-être est-ce l'une des raisons pour lesquelles la magie n'est pas répandue à Dyen ? Je trouve cela très curieux d'être poussé à oublier des choses en pratiquant la magie. Quand je vous observe, j'ai l'impression que c'est naturellement bénéfique, que vous vivez avec cela comme s'il s'agissait d'une absolution. Parfois, j'admets qu'il y a des choses que je souhaiterai oublier et mettre de côté pour l'éternité mais quelque part, n'est-ce pas aussi la douleur qui nous façonne et nous rend plus fort lorsque nous devenons capable d'outrepasser la cause de notre détresse ? »

A nouveau, Thorleif se déchaîna sans la moindre once de pitié sur sa choppe de bière et l'ingurgita d'une traite. Cette fois-ci, il laissa échapper un rôt disgracieux, signe qu'il ne boirait pas encore bien longtemps en adoptant un tel rythme. Il ne montra toutefois aucune gêne, ne s'éloignant pas d'Althéa pour qui son intérêt continuait de grandir au fil de la conversation. Ils ne parlaient peut-être plus du voyage qu'ils s'apprêtaient à vivre ensemble jusqu'à Forëal mais Thorleif commençait à bénir Amisgal de lui avoir permis de faire cette agréable rencontre une soirée de novembre dans l'Auberge de l'Erch Blanc de Tarluru.

« Je pensais donc à tord que quiconque vivant à My'trä était du genre à ployer le genou et à ramper devant la ferveur pour les Architectes. Je suppose que comme dans toute société, il y a différent degré de vénération et vous avez l'air d'en tenir une bonne couche. Je ressens dans vos dires une certaine animosité vis à vis de ceux qui se sont détournés de My'trä. Vous êtes jeune et n'avez par conséquent pas connu le paroxysme de la précédente grande guerre… Je me demande, comment considère-t-on aujourd'hui l'occupation Daënastre sur votre territoire ? Quant à l'absence de réaction des régisseurs… Peut-être que les Architectes ne peuvent pas se résoudre à détruire le fruit de leur dur labeur ? Si selon vos dires, nous sommes comme leurs enfants, il n'est pas évident pour un Père ou une Mère de mettre un terme à la vie de sa progéniture. Cela dit, il est bien curieux que cette volonté soit propre à tout les Architectes. Trouvent-ils peut-être un intérêt à ce conflit et cette divergence d'opinion ? Il paraît probable que tout cela renforce l'amour et la dévotion de ceux qui ne leur ont pas tourné le dos. Peut-on y voir une forme de contentement ? En toute franchise, je crois que si j'étais un Architecte, ma plus grande peur serait d'être totalement ignoré par mes créations. Que pensez-vous de cela ? »

Enfin, il observa avec une certaine curiosité Althéa et son côté enfantin. Cela avait quelque chose de rafraîchissant, il devait bien l'avouer. Ce soir, c'était l'occasion pour une fois de moins se prendre au sérieux, il n'y avait plus cette constante pression de plaire à sa noble famille et son régime politique. Après tout, n'avait-il pas avoué à demi-mot qu'il avait besoin de trouver du temps… ? Indirectement, Althéa était en train de remplir peut-être malgré elle cette demande saugrenue.

« Vraiment ? Ce doit être une balafre de mon précédent combat. Je suis donc défiguré ? Que vais-je faire… ? »

Il s'esclaffa. C'était ce soir la première fois qu'il se laissait aller à un rire franc et amusé. Décidément, le tempérament d'Althéa lui faisait le plus grand bien et ils venaient tout juste de se rencontrer ! Il toucha du bout de l'index et du majeur la zone ciblée par Althéa et il se rendit compte qu'elle disait vrai. S'il ne risquait certainement plus l'infection, la blessure ne risquait pas d’embellir son joli minois. Enfin, l'important, c'était d'y croire, n'est-il pas vrai ?

« Je suppose que je vais devoir apprendre à vous faire confiance, vous qui allez me contraindre à traverser votre pays pendant le terrible Khoral. Montrez-moi, Althéa, ce qu'est capable de faire une disciple de Möchlog. Lorsque je serai époustouflé par votre indéniable talent, vous me parlerez plus amplement de votre Architecte. »
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Althéa Ley Ka'Ori
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Lun 5 Mar - 22:08
Irys : 739538
Profession : Guérisseuse du Troisième Cercle
My'trän +2 ~ Suhury
Althéa commençait nettement à se détendre sur son assise. Le lait avait sensiblement le même effet sur elle que les chopes de bière que descendaient son partenaire de beuverie pour ainsi dire. Les deux fiertés patriotiques qui s’affrontaient là trouvaient leur compte, et commençaient à s’éprendre des fables d’autrui. Elle était satisfaite de l’effort autant que des connaissances qu’elle emmagasinait sur une contrée qu’elle avait trop longtemps négligée dans ses calculs, peut-être de par le fait que Dyen n’était qu’une cité-état indépendante, un électron libre de la chaîne alimentaire. Elle avait toujours considéré les pérégrins comme des pions secondaires, non pas parce qu’ils étaient des facteurs moindres de l’équation mais plutôt parce qu’on ne saurait prédire leur affiliation avant l’heure. Et si les habitants de Dyen considéraient My’trä comme une barrière face aux forces du Nord, autant dire que les My’träns les considéraient réciproquement comme des protecteurs du Sud ! Là s’arrêtait leur lien tacite.

    « Il en faut plus pour me vexer. »


Elle avait haussé les épaules négligemment, pianotant de ses quatre doigts sur le compteur. C’était bien vrai, avec l’enfance qu’elle avait souffert, elle s’était forgée une carapace fortifiée ; si elle ne la privait pas de sa fierté, elle lui octroyait une certaine résilience aux offenses. Notamment lorsqu’elles provenaient d’un étranger, et qu’elle avait tout intérêt à ne pas s’offusquer. De toute manière, elle ne le recrutait pas pour sa délicatesse verbale, ou sa tendresse sociale, bien au contraire ! Mieux, elle commençait à l’apprécier personnellement.

    « Peut-être que les architectes nous ont placés sur un même chemin pour que se lient deux peuples, même à un degré moindre. »


La phrase avait été prononcée pensivement, comme si elle lui accordait plus de profondeur qu’une simple déclaration courtoise destinée à poursuivre la conversation. Les volontés divines lui étaient obscures comme à beaucoup, mais elle n’y attachait pas moins une importance incommensurable. Par exemple, elle ne doutait pas une seconde que beaucoup de ses actes étaient prédéterminés par des forces supérieures et inconscientes. Et elle se devait de les découvrir, ne serait-ce que pour s’y soumettre de son plein gré et décider par elle-même de l’avenir qui lui était réservé. C’était là la magie de l’existence, et le combat d’une vie. L’incertain, le certain, et le chemin de l’un à l’autre. Cette pensée lui tira une jubilation interne qui s’exprima fugacement sur son jeune visage.

    « Hmm. Et je devrais vous donner les raisons de mon exil sans connaître les vôtres ? »


Son ton paraissait taquin, mais il lui permettait de gagner du temps. Désirait-elle réellement dévoiler ce genre d’informations ? Elle ne parlait que très peu d’elle-même. Discuter coutumes, conter des mythes, débattre géopolitique, tout cela comptait dans ses passe-temps favoris, mais relater sa propre histoire, c’était une autre paire de manches. Mais tout bien considéré… elle devait cette habitude au fait qu’on ne lui posait pas les bonnes questions plutôt qu’à une envie poignante de cacher son passé. Par nature, elle ne racontait rien spontanément. Mais pourquoi ne révélerait-elle pas sa mémoire à qui se montrait curieux ? De quel droit leur refuserait-elle satisfaction, elle qui haïssait cette impression frustrante d’être emprisonnée dans la forteresse austère des questions sans réponse ? Thorleif reprenait la parole, achevant de la convaincre par son acceptation officielle de leur entente de partager un peu de son essence, un brin de sa personne, un récit de son histoire. Elle acquiesça songeusement à sa question.

    « A l’origine je maîtrisais bel et bien les illusions de Khugatsaa, autant que mon jeune âge ne me le permettait. Mais mon plus grand frère avait de grandes ambitions, et elles nécessitaient que je reçoive les préceptes de Möchlog. Disons que ses… activités le menaient à risquer sa vie, et qu’un guérisseur attitré et fiable qui plus est lui aurait été des plus profitables. Les premières années furent une souffrance, mais avec le temps je finis par aduler la chouette avec plus de virulence que le griffon d’ivoire. Je ne dirai pas que la transition fut aisée, et mon exil en Suhury par la suite n’a pas été de tout repos, mais je suis dorénavant une disciple dévouée de la voie de la guérison, et peu m’importe ma patrie d’origine pourvu que je serve le bon architecte. Je suis loin d’être la seule dans ce cas, il est vrai. Ne serait-ce que pour les familles issues de croyants de différents dieux… ! Vient inévitablement un jour où une génération n’appartient plus tout à fait à sa contrée. Il y a une appartenance au sol et une appartenance spirituelle bien distinctes, quoiqu’elles soient souvent identiques. »


Elle dissimulait à grand-peine sa peine. Car son frère, elle n’avait revu depuis des mois, et se refusait de revoir. Elle avait pris conscience de l’aval qu’il détenait sur ses propres désirs, et elle rejetait cette soumission passive qui l’étreignait et dictait ses faits et gestes. Elle ne doutait pas une seconde qu’il le vivait comme une trahison, mais à peine avait-elle pris cette décision de ne plus lui répondre que les dés avaient été jetés ; il était trop tard ; entraînée par le cercle vicieux d’avoir coupé les ponts et de ne plus vouloir risquer les reconstruire, elle vacillait entre l’appréhension de reprendre contact et le désir d’en faire davantage de son plein gré. Il lui fallait une cause, des objectifs propres, une quête d’absolu à laquelle la famille ne pouvait subvenir, encore moins un frère tyrannique. Elle se mordit la lèvre tout le long des observations de Thorleif sur l’apparence préservée de Khurmag. Il parvint à l’arracher de ses sombres pensées et de ses remords avec brio.

    « Mes hommages à votre père pour son honorable lutte, et à Dyen pour son soutien. Fort heureusement, cette guerre est vieille, et si les divers griefs entre contrées my’träns et le respect que l’on doit aux protecteurs de My’trä sont des sentiments qui ne meurent pas, les traces physiques se sont effacées. Et je n’ose penser à ce qu’aurait été la restauration sans l’aide de Khugatsaa. Nous sommes un peuple béni, les Daënars auraient bien souffert davantage si les batailles avaient été menées sur leur territoire !
    Pourtant les Architectes nous rendent malades de la technologie, mais n’attisent pas de leur propre gré la haine de ceux qui l’emploient. Je déplore leurs actes passés, et ne peut empêcher mon ressentiment de poindre, mais je ne peux m’y abandonner entièrement. Les architectes ne jugent pas nécessaires de les éradiquer, se contentent de nous éloigner de la technologie. Peut-être que c’est elle qui les mènera à leur perte, et qu’ils espèrent que ce massacre nous servira de leçon. Un jour ou l’autre, leurs desseins deviendront limpides, et je prie pour que ce jour vienne bientôt. Jusque-là, je demeure face à un dilemme : leur vouer une haine aveugle ou les laisser à leurs torts.
    »


Au fur et à mesure qu’elle conversait, elle se découvrait des idées enfouies en son for intérieur, lesquelles énoncées tout haut prenaient une tournure nouvelle, comme venues d’ailleurs. Elle pressentait qu’il y avait une certaine sagesse à ne pas détester les Daënars, mais avait toujours jugé cette idée assimilable à de la passivité coupable. Maintenant, elle se trouvait une raison à ne pas trop vouloir la mort de son prochain, ou plutôt, de son lointain cousin. Pour le restant de son discours, elle garda les lèvres closes, dans une expression muette de respect. Sous cette montagne de muscles, elle avait trouvé un doute qu’elle reconnaissait entre tous.

    « Vous avez raison, nos peuples ne sont pas si différents. Prenez-nous en exemple, des patriotes guidés par la franchise et la fierté, à dos de dragon et de griffon, et pourtant incapables de se deviner un avenir ! C’est plus de points communs que je n’en ai avec certains my’träns ! »


Toujours cette joie nostalgique dans la voix, enrouée par les affres de la prise de conscience. Rien ne garantissait qu’ils seraient à même de combler le vide en eux, et son optimisme avait parfois ses limites. Elle apprécia d’autant plus la tournure de la conversation ; elle l’attrapa au vol comme on se jette sur le dernier wagon du train qui s’éloigne déjà à bonne vitesse : avec l’espoir qu’il nous mène à des lieues de là, et vers de plus beaux horizons.

    « L’oubli ? C’est une bénédiction ! L’existence est trop lourde pour la vivre endeuillé ! J’aimerais bien savoir ce qui vous porte à croire que l’on est mieux en se rappelant de l’abandon, du délaissement profond qui meurtrit les plus invulnérables, du néant qui croît dans leur cœur lorsqu’un proche meurt. Vous aurez peut-être les mêmes arguments que les autres Mahere, et je continuerai à être persuadée que non seulement cet oubli se fait largement compenser par les dons magiques qui l’accompagnent, mais surtout, qu’il n’est rien à compenser. Les Architectes sont bienveillants, ils nous protègent, nous préservent. Les derniers à en avoir douté sont maintenant des esclaves de la technologie, et je doute qu’elle veille à leur bien-être. »


La suite l’éclaira davantage sur ses propres interrogations. Elle se frotta la joue comme pour s’aider à réfléchir, et remettre en place quelques idées un peu floues. Elle était venue recruter un garde du corps, et finissait par philosopher sur la place des Daënars en ce monde. Il est des surprises de plus déstabilisantes et heureuses à la fois !

    « Vous pensez donc qu’ils ne les traquent pas… par compassion ? Je… Hmph. Je peine à imaginer les architectes aussi magnanimes avec des traitres, et je peine encore plus à les penser en quête de notre reconnaissance à tout prix… Peut-être que mon désir de leur plaire m’empêche de voir cette réciprocité. Mais s’il y a une relation filiale entre les architectes et leurs fidèles, il n’en demeure pas moins qu’ils ont des descendants par milliers, et qu’il me parait difficile d’aimer tant d’individus de façon égale… Non, avant tout je crois qu’il est nécessaire de se démarquer parmi une fratrie aussi grande. Ils aiment peut-être tous leurs enfants, mais ils ne peuvent pas leur accorder la même valeur, sinon pourquoi accorderaient-ils plus de magie à certains qu’à d’autres ? Il est plausible, comme vous le suggérez, que les Daënars soient les enfants reclus que l’on se refuse de renier par culpabilité ou empathie… Mais ils n’en demeurent pas moins coupables de leur trahison et abandonnés en conséquence par leurs créateurs. »


Sur un ton plus léger, elle avait proposé de lui faire une démonstration des arcanes de la chouette plutôt que de lui en parler, et il avait réagi de façon comique, tirant un sourire malicieux à la chevêche. Face à l’apparent affolement de son interlocuteur, elle se montra joueuse et excessivement pompeuse, s’attirant quelques regards étonnés quand elle se leva et déclara avec emphase :

    « Ne vous inquiétez pas pour votre minois, mon cher Thorleif ! Möchlog est trop bon pour laisser sa créature défigurée de la sorte ! »


Bien évidemment, l’égratignure n’avait rien d’exceptionnel, et disparaitrait dans les jours à venir. Seul son œil aguerri lui avait permis de la remarquer, et son perfectionnisme de s’en souvenir. Mais il était bon de jouer les jeux des enfants avec le même enthousiasme puéril ! Elle pouffa de rire devant sa propre formalité, et tendit plutôt une main réconfortante vers sa joue. Elle la couvrit de sa paume sans plus de gêne que si elle avait enlacé un frère à elle. Les années de service au dispensaire l’avait rendue tactile et impudique. Du moins lorsqu’il s’agissait du corps des autres ! D’ailleurs son geste était l’antithèse même de l’embarras. Il se parait de douceur, d’une délicatesse qui la transcendait elle aussi. La magie opérait, résorba la plaie bénigne en quelques secondes pour rendre une peau lisse et saine. Au dernier instant, elle en profita pour lui transmettre une vague d’allégresse et intensifier son ivresse, par simple espièglerie. C’était comme lui offrir une deuxième chope, mais sans en payer le prix ! Des bénéfices, pour les deux partis !

    « Je pense que vous n’aurez pas besoin de boire davantage ! Et vous n’aurez pas envie que je vous bassine avec Möchlog dans cet état ! »


Et Althéa rit de bon cœur, tentant tant bien que mal de finir son verre de lait entre deux éclats de rire. Ces deux-là s’étaient trouvés, entre apaisement et tourment, et comme le destin faisait bien les choses, ils seraient sur les routes le lendemain. Au nom d’un pacte scellé, elle termina sa dernière gorgée, et s’essuya des phalanges de façon relativement plus grâcieuse que n’en avait démontré son comparse.
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Thorleif Gunnar
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Lun 23 Avr - 16:25
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Il écoutait, bien plus discipliné qu'il ne l'avait jamais été, chacun des mots, chacune des phrases de son interlocutrice. L'alcool faisait probablement son effet, il n'avait pas bu comme un pochtron mais il sentait la chaleur monter autour de lui alors qu'il ne faisait pas le moindre effort physique. Grâce à Althéa, il oubliait qu'il était loin de sa chère et tendre Dyen bien-aimée. Il avait l'impression d'être quelque part, dans un lieu chaleureux et l'échange lui faisait le plus grand bien. Dans ce cas, l'endroit où il était n'avait plus la moindre importance. Il découvrait une jeune femme passionnante qui avait beaucoup de choses à dire pour son jeune âge et il commençait à penser que sur une grande échelle, elle avait vécu plus de choses que lui.

« Les Mahere et les Gunnar se lieraient d'une quelconque façon dans un avenir plus ou moins lointain ? »

Les Gunnar ? Ah ! Sans même vraiment s'en rendre compte, Thorleif venait de dévoiler son nom de famille à Althéa. Mais qui d'Einar, Annhild, Bjorn, Hulf ou encore Freya lui évoquerait quelque chose… ? Annhild, sa mère, était morte en couche à sa naissance et Einar n'avait plus quitté Dyen depuis la dernière grande bataille qui décida à court terme de l'avenir du monde. Quant à Bjorn et Hulf, c'était du pareil au même. L'idée de se mélanger aux étrangers révulsait Bjorn et Hulf était mort. La seule possibilité, c'était que Freyja ait un jour croisé la route d'Althéa mais là encore, c'était très incertain. En effet, sa petite sœur officiait en tant que soigneuse dans l'ordre des dragonniers et de temps en temps, il lui arrivait de livrer des missives plus ou moins importantes dans les nations voisines. Il guetterait bien assez tôt la réaction de son interlocutrice pour se rendre compte si elle allait ou non tiquer sur un détail de la sorte.

« Vous savez… Je pensais qu'il était impossible pour moi de me rendre autre part qu'à Dyen un jour et encore plus d'y quémander de l'aide. Même à un degré moindre, je ne remettrai donc pas en cause que nous ayons à vivre ensemble quelque chose qui soit de la volonté des Architectes. Vous m'aiderez peut-être à regagner l'amour d'Amisgal, après tout. »

La magie, comme la technologie, étaient des énigmes pour Thorleif. A Dyen, apprendre la magie était rare. Dans ses jeunes années, un dragonnier n'avait pas de temps à perdre avec ça, devenir chevaucheur de dragon prenait déjà suffisamment de temps et d'énergie. Aujourd'hui, Thorleif doutait de la perception de sa Déesse à son égard. Que pouvait-elle bien penser de l'incident avec son grand frère, Hulf ? Le dragonnier s'était enfuit de Dyen sans y recevoir le jugement habituel pour un meurtrier. Il estimait être tombé dans un piège tendu par Bjorn et il se considérait comme innocent. Au fond de lui, Thorleif pensait ne pas avoir à être jugé pour cela. Toutefois, lorsqu'il aurait apporté la preuve de son innocence, il irait affronter le jugement impartial de sa Déesse dès lors qu'il aurait rétabli la vérité et chasser les ombres autour de cette sordide affaire de famille.

« Vous avez raison. Je suppose qu'il serait malvenu d'user l’adage : les demoiselles d'abord ? »

Il rit de bon cœur et s'aventura donc dans quelques explications avant d'avoir à écouter lui-même les brides du passé d'Althéa. Après tout ces échanges, Thorleif ne la percevait pas comme une potentielle ennemie ni quelqu'un pouvant être à la solde de son traître de frère. De plus, il ressentait comme un besoin de se confier, depuis des jours, il n'avait pas pu exposer son chagrin à qui que ce soit.

« La raison de mon exil est simplissime : je suis accusé d'un meurtre. »

Au moins, la gravité de la situation était mise en avant et il serait bien difficile d'être plus direct qu'il venait de l'être. Il était maintenant certain de détenir toute l'attention d'Althéa.

« En réalité, il s'agit d'un fratricide. »

Soudainement, les traits joyeux et bienveillants du visage de Thorleif s’effacèrent pour laisser place à un faciès beaucoup plus dur et moins accueillant.

« Un fratricide provoqué par mon frère aîné. »

Le dragonnier serra les poings sur la table, laissant échapper sa détresse. Il était bien plus aisé de se livrer à ses démons intérieurs lorsque l'on avait quelques verres d'alcool dans le sang. Dire que la jeunette ne l'avait sûrement pas fait exprès ! Thorleif ne regretterait pas Hulf car à l'image de Bjorn, il ne portait pas les siens dans son cœur. Exception faite, il n'y avait que Freyja dont il était très proche et dont la présence lui manquait terriblement.

« Je suis le frère benjamin d'une famille noble de Dyen. Je porte le lourd fardeau d'avoir perdu ma mère lors de ma naissance. Ma famille ne m'a jamais pardonné pour cela et nous n'avons jamais connu l'unité. De plus, n'étant pas le moins talentueux de ma famille, j'ai attisé quelques jalousies. »

D'une traite, il attrapa et vide sa choppe de bière puis se tourna vers Althéa pour lui faire face. Grinçant des dents, il montra un écart infiniment petit entre son pouce et son index, tremblotant sous l'effet de l'alcool et de l'émotion.

« Je suis passé à cela de devenir le Roi-Père de Dyen. »

C'était un fait qu'il n'évoquait pas souvent. Après tout, cela ferait bientôt dix années et même au sein de sa propre population, on en parlait plus vraiment. Il n'y avait que Bjorn pour ne pas oublier ce qu'il qualifiait d'affront pour s'en rappeler dès qu'il se levait le matin.

« Mon frère, Bjorn, a monté un complot contre moi en provoquant ce duel à mort. C'est un membre du Conseil de Dyen, son influence est beaucoup plus forte que la mienne. Il est même parvenu à faire croire à ses pairs que j'allais procéder à un coup d'état imminent. »

Cette idée avait quelque chose de plaisante, il serait de mauvaise foi en prétendant le contraire. Toutefois, il n'en possédait pas les moyens et cette possibilité ne dépasserait peut-être jamais le stade d'une envie.

« Me voilà donc contraint à errer en dehors de mon pays natal jusqu'au jour où je pourrai revenir à Dyen pour régler mes comptes. »

Cela ne semblait pas compliqué à comprendre et à sa façon de parler, Thorleif démontrait qu'il ne baisserait pas les bras aussi impunément. Sa vengeance, il l'obtiendrait. Ensuite, Althéa lui expliqua les raisons de son propre exil. Grâce à ces mots, il comprit qu'un être humain pouvait servir un Architecte un jour et offrir son allégeance à un autre le lendemain. Enfin, ce n'était qu'une façon de parler. Le dragonnier osait à peine imaginer les épreuves qu'elle avait du subir pour en arriver-là.

« Il n'y a donc que la chouette qui vous apporte la quiétude ? Je vois. Cela doit être soulageant de se rendre compte qu'au fond de nous-même, on suit la voie qui nous représente le mieux, qu'il s'agit de celle qui fait véritablement battre notre cœur. »

Et c'était bien pour cela que Thorleif n'abandonnerait jamais. Il serait bien fugace de le clamer haut et fort dans ce lieu aussi isolé mais un jour, il deviendrait le Roi-Père de Dyen. Au fond de lui-même, il le sentait comme s'il s'agissait d'un destin dont rien ni personne ne serait capable de le détourner. Pour cela, il était prêt à obtenir les faveurs d'Amisgal et de l'aimer comme on ne l'avait jamais fait dans les contrées de Dyen.

« Il n'y a que vous pour savoir ce que vous devez faire, Althéa. Combien même votre Architecte laisserait des signes sur votre chemin, c'est votre interprétation qui ferait la différence. Mon opinion sur ce sujet-là est assez simple : il vous faut accomplir ce pourquoi vous pensez être faite, même si cela va à l'encontre de la majorité. Lorsque j'ai manqué de peu de devenir le Roi-Père de Dyen, je n'avais que ma sœur et quelques rares compagnons d'armes pour me soutenir. Cela me vaut probablement quelques remords mais je préfère vivre avec cela plutôt qu'avec des regrets. N'est-ce pas cela le secret ? »

La satisfaction de cette rencontre ne faisait qu'augmenter au rythme des différents échanges. Il voyait bien à quel point la conscience d'Althéa pouvait être complexe. La question Daënar semblait lui prendre beaucoup de temps puisqu'elle se demandait si elle devait leur vouer une haine féroce avec probablement les actions qui devraient s'en suivre ou plutôt les ignorer et laisser leur propre destin les rattraper. Thorleif n'avait jamais eu à subir l'oppression de Daënastre et au fond, c'était l'un des principaux points positifs de la vie en autarcie à Dyen. Toutefois, il se rendait bien compte que cet équilibre était fragile et sa propre histoire montrait bien qu'une vie pouvait basculer du jour au lendemain sans prévenir.

« Guidez-moi jusqu'à Forëal, c'est tout ce qu'un étranger peut oser vous demander pour l'instant. Je ne crois pas trop m'avancer en disant cela mais je suis content que ce voyage se fasse en votre compagnie, Althéa. »

Une fois de plus, ils dévièrent sur un sujet ô combien philosophie. Qu'est-ce qui poussait Thorleif à croire qu'il valait mieux se souvenir de l'abandon ? Après tout, ne vivait-il pas avec autant de remords parce qu'il se savait en partie responsable de la mort de sa mère ? Ce fait, ce simple souvenir n'avait-il pas dicté une entière partie de sa vie ? Qu'en aurait-il été si cela avait été autrement ? C'était impossible de le savoir, pensa-t-il.

« Je ne m'exprimerai pas sur ce qui m'est inconnu. La technologie, j'ignore à quel point elle peut être néfaste mais mon père m'a parlé des guerres qu'ils peuvent mener. Bientôt quarante années se sont écoulées… Qu'ont-ils pu inventer depuis… ? Cela a un côté effrayant, je l'admets. Cependant, tout est-il vraiment néfaste dans la technologie ? J'ose poser la question. Certains d'entre eux doivent probablement se complaire et au bout du compte, il ne s'agit que de vivre avec une autre éthique de vie. En puisant dans mes propres ressources, il y a bien des souvenirs douloureux que je pourrai apprécier d'oublier. Pourtant, ce serait pour moi de la lâcheté. Je sais d'où je viens et je sais qui je suis grâce à eux et pour cette simple raison, je ne voudrai pas avoir été quelqu'un d'autre en oubliant mes propres origines. Et ce, aussi dure la vie puisse avoir été difficile ou arrangeante selon les moments. »

Passerait-il aux yeux d'Althéa pour quelqu'un d'extrêmement lucide et courageux ou au contraire quelqu'un d'avide qui ne comprenait rien à la magie ? Au fond de lui, il pensait qu'elle saurait apprécier et doser son point de vue. Après tout, c'était de sa faute, c'était elle qui lui apprenait l'ouverture d'esprit et à échanger ses convictions avec quelqu'un de si différent de lui mais pourtant autant ressemblant. On pouvait sûrement dire qu'ils étaient fait de la même pierre mais que la finition était différente, si l'on devait donner une conclusion à cette conversation.

« Merci pour ce moment, Althéa. Je l'ai apprécié à sa juste valeur. »

Il aurait pu, certainement, ressentir la peur lorsque Althéa employa ses dons qui lui étaient inconnus. Avec son tact bienveillant, la représentante de la chouette opéra pour faire disparaître sa cicatrice sur le visage et il se sentit envahi par une vague de chaleur intense. C'était la première fois qu'il ressentit cela… comme par magie. Dans l'élan présent, il gratifia le dos de la main de sa nouvelle amie d'un baiser chaste.

« Il est plus sage pour moi de rejoindre mes appartements… Je ne sais plus à combien de choppes j'en suis et pour une première fois, vous en savez trop sur moi ! Je tiens à être en forme demain matin pour assumer mon rôle de protecteur auprès de vous, Althéa. »

Il se leva et lui adressa un dernier sourire en ce lieu amical et chaleureux. Elle était libre de le suivre si elle tenait à échanger davantage ce soir avec lui mais nul doute qu'ils auraient l'occasion de le faire ces prochaines semaines. Ces deux âmes étaient destinées à passer un certain temps ensemble et à vivre quelques aventures allant au-delà de leur propre imagination.
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