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Chroniques d'Irydaë
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 :: Les terres d'Irydaë :: Daënastre :: Ünellia
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 Dans une étude de notaire, quand les bonnes gens parlent paperasse

Mark von Heïnster
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Dim 8 Avr - 8:20
Irys : 89988
Profession : Gouverneur
Daënar +2 ~ Skingrad (homme)



Dans l'étude Geier, Alexandria.
Au mois de mars 933. Vers 16h30.



Si, après leur émancipation, les apostats avaient été amputés des prodiges accordés par leurs anciens maîtres, ils furent surtout accablés d’un mal plus sinistre encore, celui de mémoire. Effectivement les Architectes, dont la sagesse le disputait au sens pratique, avaient remarqué que leurs adorateurs, quand ils vengeaient leurs morts, consacraient moins de temps à chanter des louanges aux dieux. Ces insectes étant incapables de prendre assez de recul pour comprendre la petitesse de leur existence, la vanité de ces entreprises comme l’ingratitude qu’ils exhibaient en faisant tout ce chahut pour des clous, les Architectes conclurent qu’il valait mieux désactiver l’option mémoire de leurs créatures. A défaut d’appréhender la futilité de ces contingences terrestres, elles jouiraient ainsi d’une ignorance plus ou moins bienheureuse, hop, problème contourné.

Bien des exilés, passée la crise d’adolescence, en vinrent à regretter plus amèrement cette sortie d’état de grâce que la perte de leur magie. Hélas, on ne retombe pas enfance facilement, et les quelques repentants qui retournèrent vers la patrie perdue ne reçurent pas, disent les légendes, l’accueil du fils prodigue mais une place au bûcher. Ainsi l’Exode vers la terre promise, ce long chemin jonché de disettes, d’épidémies, de sanglots et de points de côté, s’alourdit de la pesante mémoire. Au fur et à mesure de l'errance, les dettes de sang faisaient tache d’huile et rien ne pouvait plus laver le chagrin qui s’emparait des endeuillés.

Cette subite conscience qui gardait tout, le bon et surtout le mauvais, faisait donc des problèmes, si bien que l’on dut se prendre en main, créer des lois, se donner des juges et punir. A défaut d’oubli, on essaya ainsi de refroidir les colères des uns et des autres au moyen d’une justice aussi nouvelle que sanguinolente. Et afin qu’on ne fasse pas saigner les coupables plus qu’il ne fallait, on se dota de scribes, de tabellions et d’autres greffiers comme autant de comptables en vengeance. S’il fallait citer la première profession qui apparut entre les peuples daënars, ce fut celle des notaires ; et ceux-là avaient pour mission somme toute révolutionnaire non pas de balayer les faits et incidents qui surgissaient dans la société, mais de les enregistrer, de les caractériser et de les préserver.

Noble fonction que de garder l’histoire de son peuple vivante ! Cette quête vénérable et infinie avait d’ailleurs l’estime des Daënars, un grand-greffier trônait même au sein du Conseil de l’Union, institution sacrée s’il en est. Ah quelle flamme ils portaient, ces hardis notaires ! Quelle ascendance glorieuse ils pouvaient revendiquer ! Oh toi, phare dans la nuit, toi, porteur de la vérité, garant de la mémoire des hommes, toi vers qui les hommes se tournaient pour savoir le jugement des monarques et les augures des prophètes, toi qui disais la loi, toi qui établissais les frontières, ô toi, fondation de de la société même, à quoi t’ont-ils réduit ?


*


Ils discutaient de tout et de rien depuis une demi-heure. La conversation, déjà superficielle initialement, se décousait au fur et à mesure que l’attente se prolongeait et que la patience du comte von Liedburg s’exténuait. Un ange passa finalement, s’installa, oppressant à souhait, alors Maître Geier prit l’initiative de lancer un nouveau sujet, qui lui plaisait cette fois. Aussi quand le pendule sonna seize heures et demi, on parlait argent et le vieux comte n’en pouvait plus d’attendre son fils. Solidement engoncé sur un des sièges qui étaient dans le lobby de l’étude Geier, il appuyait sa lourde carcasse grasse moitié sur les quatre pieds moitié sur sa canne, qu’il massait avec humeur. La mine fermée, un tic secouant parfois la commissure de ses lèvres, il s’était muré dans un silence noir, et un de ses trois avoués qui l’accompagnaient avait pris sur lui de rebondir un peu platement aux anecdotes pécuniaires de maître Geier. Malgré le bavardage vide, l’ambiance s’était raidie depuis que le comte et son train de conseils était arrivé. Les cinq personnes qui formaient un arc de cercle autour du siège du patriarche, qui avait refusé qu’on entre dans le vif du sujet et le bureau d’Ebzer Geier tant que son fils n’était pas là, étaient toutes debout. On commençait à regretter de n’avoir pas pris ses aises sans oser à présent s’installer confortablement.

Seul O’Meara, le vieux mastiff du vieux comte, ne semblait pas affecté par les désagréments des bipèdes. Le gros chien, à qui le maître de céans ne disait rien, patrouillait l’endroit entre deux allers-retours, allant du comte au clerc, M. Graf, dont il semblait s’être entiché. Le molosse, s’il avait toujours arraché un sourire ou une caresse à son maître jusque-là, ne reçut maintenant plus de lui qu’une indifférence agacée. Geier, quand il fut moins happé par son histoire de gros sous et s’aperçut de l’incommodation croissante de son illustre client, proposa une nouvelle fois qu’ils rejoignent son bureau. Les avoués commencèrent à seconder l’idée quand leur patron les interrompit d’un geste.

« Le voilà. » annonça-t-il en se penchant sur sa canne. Les avoués s’échangèrent des regards dubitatifs et le chien jappa ; puis la pièce s’obscurcit. Pendant une fraction de seconde, une masse immense et noire envahit tout le cadre de la fenêtre et d’un coup d’aile la fit vrombir de douleur. Le griffon disparut, le jour revint. Une minute plus tard, le calme était revenu et Mark passait la porte de l’étude.

A chaque pas vers la lumière et les hommes aux habits ternes, il détonnait un peu plus.
Les longs fuseaux d’un blanc maculé que portait le grand barbu étaient cuirassés de fortes cuissardes, lesquelles, munies d’éperons dorés, faisaient à la fois tonner et tinter son pied contre le parquet du hall. Son poitrail arrogamment bombé était protégé par des tenues désuètes et colorées. De sa jaque brune dépassait une cotte de maille à l’acier clair clouée à un plastron de cuir. Cette armure d’un autre temps était elle-même voilée par un surcot armorié coupé en dessous des genoux, où les gaies couleurs des armes des Liedburg s’alternaient dans une série de chevrons recouvrant entièrement le tissu. Parachevant cette apparition d’antan, un jeune valet habillé de mêmes couleurs tenait un casque et un long manteau, mais se gardait bien d’imiter l’attitude crâne de son maître ; tout au contraire, il arborait une mine interdite en découvrant la présence du comte von Liedburg et tentait du mieux qu’il pouvait de disparaître dans l’ombre de Mark von Heïnster.

Car le contraste entre les retardataires et les retardés était si criant qu’il en devenait bouffon. Là, se dévisageaient en chien de faïence d’un côté les hommes de lois tirés à quatre épingles dans leur costume sombre, uniforme des sérieuses gens, le cheveu en coupe réglée et le menton rasé de frais, de l’autre le barbu déguisé en chevalier, revenant tout droit d’un jeu de griffon-polo, la barbe drue et mal apprêtée, la tignasse hirsute, la tenue chamarrée et crottée. Visiblement satisfait du malaise que provoquait l’injure faite au bon sens vestimentaire, le fils profita de l’expectative générale pour saluer son père. Enfin, comme si son retard et son accoutrement ne suffisaient pas, il se baissa vers O’Meara qui lui faisait fête pour lui flatter l’encolure et déclara en guise d’excuse que le trafic avait vraiment – vraiment – été impossible.

Le vieux comte von Liedburg, jusqu’ici prompt à manifester son irritation, se garda d’offrir la moindre réaction à son enfant goguenard. Le goutteux se contenta de tendre la main vers Mark afin qu’il l’aidât à mouvoir sa grosse carcasse. La demande silencieuse fit perdre de sa superbe au fanfaron, qui cessa de sourire et souleva monsieur son père. Comme un seul homme, le groupe reflua lentement vers le bureau de maître Geier. La porte se ferma, laissant dans le hall M. Graf et le valet, qui souffla de soulagement ou de fatigue.



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Phileas Graf
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Dim 8 Avr - 16:55
Irys : 164969
Profession : Clerc de notaire
Daënar 0
Notaires, porteurs de vérité, garants de mémoire, fondations de la société?  Voilà sans doute ce qui se disait parmi ceux qui se transmettaient la profession de génération de génération ou qui aimaient se gonfler d’importance pour se sentir sur un pied d’égalité avec leurs plus illustres clients et écraser les autres.  Ce qui expliquait que maître Geier (avec l’accent sur le "maître"), issu d’une longue lignée de telles créatures, partage de telles vues et que Phileas Graf, lui, ait un avis bien plus terre-à-terre sur la question.

Mais dans ce conciliabule qui traînait en longueur, personne n’était intéressé par l’avis du clerc qui continuait ses propres tâches dans la pièce exigüe lui servant de bureau, annexe au hall d’entrée.  À travers la porte ouverte (qui l’était d’ailleurs en permanence, au point qu’on pouvait même se demander à quoi elle servait), il suivait d’une oreille distraite la conversation, notant au passage que son employeur recyclait des anecdotes qu’il l’avait déjà entendu relater à d’autres clients.  Au fur et à mesure que le temps passait, une certitude s’était installée dans l’esprit du jeune homme: à moins que la rencontre ne se termine sur une très, très bonne note, le notaire serait d’une humeur exécrable une fois qu’il aurait pris congé de ses clients et ne devrait plus faire bonne figure.  

Le seul personnage sympathique dans la petite bande était le seul à marcher à quatre pattes.  C’était également le seul à avoir accordé plus qu’un regard distrait à Phileas, à la grande joie de ce dernier.  L’attention du notaire allant entièrement au comte, cela laissait le champ libre au clerc pour lâcher de temps en temps sa plume et promener ses doigts dans le poil de l’animal.  Il n’avait aucune idée du genre d’homme qu’était Liedburg, mais soit il s’y connaissait en chiens, soit il était bien conseillé.  L’animal avait un bon tempérament, était bien soigné et possédait probablement un pedigree qui remontait plus loin que l’arbre généalogique de celui qui le caressait.

Enfin, une entrée fracassante plus tard, le petit groupe libéra le hall, laissant retomber un silence plus propice à la concentration pour celui qui avait été forcé d’assister à tous leurs bavardages.  L’inconvénient, bien sûr, était que le sympathique quadrupède disparut avec son maitre.  Quoique l’image du mastiff déambulant dans le bureau impeccable du notaire soit assez amusante.  Le soupir du valet laissé sur place se perdit dans un froissement de papiers, et Phileas ne remarqua donc sa présence que quelques instants plus tard, quand il releva la tête et retira ses lunettes pour reposer ses yeux un moment.  Tiens, donc lui aussi avait été considéré quantité négligeable pour le conseil au sommet.  Mais vu l’ambiance créée par le retard, les deux quantités négligeables étaient sans doute les mieux lotis dans le bâtiment pour le moment.  

"Je vous proposerais bien à boire pour faire passer l’attente, mais je n’ai que de l’eau à vous offrir."

Boisson suffisante quand le seul but était d’étancher sa soif, moins pour faire passer le temps.  Après cette proposition, le clerc se massa brièvement l’arrête du nez dans l’espoir vain de faire disparaître la pression que ses lunettes exerçaient sur cet endroit, réalisa la futilité de ce geste et, résigné, remit en place lesdites lunettes.  Maintenant que le calme était revenu, il espérait bien terminer son travail avant de devoir allumer une bougie qui ferait grommeler son patron à propos des dépenses que son employé lui faisait faire.

Plume en main, il replongea donc le nez dans ses papiers, fronçant les sourcils comme si ce mouvement pouvait l’aider à mieux comprendre les méandres verbaux du texte qu’il lisait.  Le langage juridique avait ceci de particulier qu’une virgule mal placée pouvait suffire à annihiler de longues journées d’efforts, en plus de sérieusement nuire à la réputation du responsable de l’erreur.  Enfin, ça, ça avait été le problème de celui qui avait rédigé le contrat désormais entre les mains de Phileas.  Lui, était maintenant en charge de trouver cette virgule mal placée.  Encore heureux qu’il apprenne vite, sans quoi une telle tâche aurait été vouée à l’échec par son manque absolu de formation en la matière.  Mais même ainsi, il avait la désagréable sensation que cette tâche lui prendrait du temps.  Beaucoup de temps.


Philéas écrit en #C6EDFA
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Mark von Heïnster
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Mer 18 Avr - 18:51
Irys : 89988
Profession : Gouverneur
Daënar +2 ~ Skingrad (homme)



Les deux subalternes, laissés en arrière, avaient effectivement évité une conflagration. Ceux-ci, vaquant à leurs occupations respectives, c’est-à-dire brasser de la paperasse d’un côté et se contenter de respirer la fragrance capiteuse de son corps mis au labeur pendant des heures de l’autre, s’accordèrent chacun leur aire respective. Ils profitaient, sans en être certains mais en le soupçonnant, des quelques minutes de répit que les dominants de la pièce d’à côté leur accordaient. La trêve momentanée faillit même évoluer en pause verre d’eau (sic). Mais quand M. Graf proposa le modeste breuvage à l’écuyer, celui-ci haussa les épaules et répondit d’un demi-sourire poli sans être aimable. L’expression toute étudiée du valet trahissait  son éducation huppée : elle faisait montre de respect sans s’approcher le moins du monde de la limite séparant le convenant du familier. En tout cas, ces deux-là semblaient partager le même enthousiasme pour la fraternisation ; une ardeur très tiède, donc.

A cette indifférence compassée et un rien froide répondait, dans le bureau de maître Geier, une atmosphère plus agitée. L’électricité qui résultait d’un second duel entre le père et le fils fut d’abord contenue entre ses quatre murs, mais bientôt le grondement sourd de leur conversation dépassa les interstices de la porte comme un ruissellement de syllabes hermétiques. La dispute haussa d’un ton, la rumeur s’accéléra et s’amplifia sans se faire plus distincte outre l’huis. Elle se tut un instant, un calme trompeur s’imposa aussi soudainement qu’il disparut, emporté par une algarade brusque et sonore. « Ton frère ! … … … … » furent tout ce que les deux auditeurs malgré eux purent capter du reproche paternel. A la voix déformée par l’amertume, la colère et la paroi des murs répondit une voix du même timbre, bien que plus sonore où, en plus de la colère, se mélangeait l’indignation. « La barbe ! Mon frère ! … … … … » L’échange continua pendant de brefs tonnerres avant que le fils ne concède le dernier mot à son père dans une onomatopée furieuse.

Le silence revint, cadencé par quatre pas amples et tintinnabulants avant que la porte ne s’ouvre grand et qu’en réchappe le prince. Sans manière pour l’huis qui s’écrasa en fracas contre le mur, il continua sa marche rapide et large tandis que son écuyer, qui s’était averti dès que le plus petit murmure s’échappa du bureau, bondit pour refermer avec une douceur étonnamment véloce la porte malmenée. La fermeture ne fut cependant pas assez prompte pour contenir le clébard auprès des hommes de loi et du comte. Après avoir fait les trois tours réglementaires du nouveau local, il avait décidé qu’il s’était lassé de toutes ces personnes immobiles et rejoint le hall en même temps que Mark. Ce dernier tournait en rond tandis que le mastiff quémandait une caresse au valet avant de diriger sa babine humide jusqu’à M. Graf.

Une demi-douzaine de cercles plus tard, Heïnster ralentit son allure puis s’arrêta tout à fait. « Egbert ! Egbert mon doux seigneur, dites-moi : qui dois-je sucer ici pour avoir une tasse de café noir ? »




Dernière édition par Mark von Heïnster le Jeu 19 Avr - 18:38, édité 2 fois
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Phileas Graf
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Jeu 19 Avr - 18:17
Irys : 164969
Profession : Clerc de notaire
Daënar 0
Bien, le valet du dernier arrivé n’était donc pas plus demandeur de discussion que cela.  Voilà qui convenait parfaitement à Phileas, qui pourrait ainsi poursuivre son travail sans devoir remplir le silence qui s’était installé.  Silence?  Ah, apparemment il avait été trop optimiste.  Non content d’avoir retardé le reste du conciliabule, il semblait que Heïnster avait décidé de le troubler plus encore la rencontre.  Car il ne fallait pas être un génie pour deviner à qui les deux voix grondantes appartenaient: seules deux personnes dans le groupe étaient susceptibles de se laisser aller ainsi.  Geler était bien trop soucieux de plaire à sa clientèle, et les hommes de loi accompagnant Liedburg avaient à peine prononcé un mot durant tout le temps que l’attente avait duré.

Et, parce que bien entendu contenir cette querelle familiale entre les murs du bureau du notaire aurait été trop beau, l’un des deux belligérants quitta finalement la pièce à grand fracas.  Forcément. Déjà Phileas sentait venir le retard que cette interruption lui ferait prendre.  Car il ne doutait pas d’être bientôt mis à contribution pour aplanir les difficultés qu’une affaire qui ne le regardait en rien aurait immanquablement causées.  Têtu, il conserva cependant ses yeux rivés sur son papier tant que le "prince" était satisfait de parcourir le hall d’entrée à grandes enjambées rageuses.  C’est à peine s’il remarqua les demandes insistantes du quadrupède en quête d’attention.

Mais l’inévitable finit par arriver, et Heïnster rompit le silence tout relatif en témoignant par la même occasion du vocabulaire raffiné dont usaient les classes dirigeantes de Daënastre.  N’étant pas l’interpellé, Phileas envisagea d’ignorer cette question, mais bien vite le regard sans équivoque que lui lança le dénommé Egbert le dissuada de pousser jusqu’au bout cette stratégie.  Clairement, le valet considérait que sous ce toit, les sautes d’humeur de son employeur étaient le problème d’un autre.  Evitant de soupirer, bien que ce ne soit pas l’envie qui manque, Phileas se leva et prit la parole.

"M. le gouverneur, il n’y a pas de quoi préparer du café dans cette étude.  En revanche, il y a un salon de thé à vingt mètres d’ici qui en propose sur sa carte."

Bien décidé à ne pas se laisser gagner (ou impressionner) par l’énervement ambiant, il avait parlé d’un voix calme et respectueuse, sans pour autant être servile.  À travers la barrière de ses lunettes, il gardait ses yeux au niveau de ceux du gouverneur.  Sans le défier du regard, il ne voyait néanmoins aucun intérêt à éviter le contact visuel.  Semblant indifférent à l’électricité que dégageait son maître (ou habitué, ce qui était plus probable), le mastiff vint une nouvelle fois pousser de sa truffe humide la main de Phileas.  Qu’est-ce qu’il avait envie de répondre à cette demande insistante plutôt que de régler les problèmes d’intendance du propriétaire de l’animal ou de se replonger dans un document écrit pour être sujet à interprétation!  Mais le moment était assez mal choisi pour ignorer l’homme au profit de l’animal.


Philéas écrit en #C6EDFA
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Mark von Heïnster
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Jeu 19 Avr - 19:43
Irys : 89988
Profession : Gouverneur
Daënar +2 ~ Skingrad (homme)



A la demande de café, l’écuyer pris à partie fit un lent mouvement de rotation pour que l’attention de son maître se portât progressivement jusqu’au troisième larron : Phileas Graf. Redécouvrant le clerc, Heïnster l’interrogea en silence, ses yeux disant quelque chose comme « Eh bien ? » tandis qu’O’Meara commençait à lui renifler les habits. Assailli de toutes parts par les deux membres de la maison von Liedburg, Phileas dut sortir de son retrait. Une fois levé de sa chaise, il annonça la fâcheuse nouvelle : va voir ailleurs pour ton café.

Dans le bureau de maître Geier, le calme était revenu, tout comme dans le hall et le cagibi servant de lieu de travail de M. Graf. Mark le considérait, sans expression, tandis qu’Egbert, que son mentor avait dépassé pour s’approcher du clerc et qui lui présentait désormais son dos, s’allongeait le cou pour entrevoir sa réaction à cette terrible annonce. Le visage du prince s’éclaira finalement d’un large sourire.

« Lumière et ténèbres ! Monsieur le gouverneur, comme il y va ! Vous entendez ça, Egbert ? Quelqu’un a fait ses devoirs avant de venir. » Visiblement peu affecté par l’absence des ressources les plus rudimentaires dont écopait cette étude, ou du moins plus surpris par le travail en relations client que ce gratte-papier avait fait, il entrait dans le bureau de Graf et embrassait d’un regard curieux les quatre murs qui devaient abriter cet homme pour une bonne portion de la journée. La sensation de dénuement que laissait ce petit coin inondé de piles de feuilles et de classeurs ordonnés géométriquement était exacerbé par contraste avec le bureau de maître Ebzer, où toute la race Geier, de décennie en décennie, avait œuvré à doter de beaux meubles et de confortables tapis. Lequel maître Ebzer, s’il n’avait pas dépensé une pièce de cuivre pour parfaire le mobilier de famille, n’avait pas non plus revendu ces riches oripeaux, les prix qu’on lui en aurait offerts ayant été, pour sûr, jugés scandaleusement bas par sa pingrerie proverbiale.

« Je vois que votre maître ne fait pas les siens, de devoirs. Pas de café ? Cà ! Même les esclaves de Myträ ne se voient pas refuser une tasse de temps à autres. » Il remarqua O’Meara, qui était venu à lui lorsqu’il avait franchi l’entrée du petit bureau, s’en retourner vers son nouvel ami, ce que marque n’avait pas remarqué jusqu’à présent. La chose lui parut singulière : ce chien n’avait pas tendance à s’attacher à des étrangers aussi aisément. Son regard, après avoir examiné la paperasse et les meubles pauvres de ce clerc stoïque puis remarqué l’attitude étrange du chien, remonta jusqu’aux quatre-z-yeux de Phileas. « Nous n’avons pas été présenté dignement, ce me semble : je suis Mark von Heïnster, le second fils du comte von Lied. » Sa main se leva pour que l’autre la serrât.









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Phileas Graf
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Lun 23 Avr - 21:45
Irys : 164969
Profession : Clerc de notaire
Daënar 0
Avec le caractère (de cochon, pas la peine de chercher des euphémismes) de certains des clients de l’étude, Phileas avait tout intérêt à connaître le profil de chacun d’entre eux, au moins dans les grandes lignes.  Sans compter que savoir à qui il avait affaire lui donnait l’avantage d’éviter certaines surprises fâcheuses.  Mais de telles recherches avaient leurs limites, et si le clerc situait plus ou moins qui était son interlocuteur, il n’avait qu’une vague idée de son caractère.  Il garda donc le silence face à l’exclamation du comte/prince et l’observation de son lieu de travail qui suivit.  Le confort assez rudimentaire que le lieu offrait était assez bas sur la liste de ses soucis.  Quand une nouvelle remarque suivit, le jeune homme supposa que ne toujours rien dire commencerait à paraître étrange.

"N’ayant jamais mis les pieds à My’trä, je vous laisse juge de ce point-là."

L’avantage de son ton neutre était qu’il laissait son interlocuteur libre de déterminer lui-même si Phileas le prenait au pied de la lettre ou s’il s’agissait d’un humour assez particulier.  Une réponse deux-en-un en quelque sorte.  Une solution assez pratique quand quand on ne savait pas encore trop à quel genre de personnage on avait affaire.  Et qui avait également l’avantage qu’il évitait 1. de critiquer ouvertement son employeur et 2. de devoir recourir à un mensonge si gros qu’il sauterait aux yeux d’un bukh aveugle.

S’il n’avait pas mis son point d’honneur à rester professionnel, le clerc aurait sans doute souri en voyant que son interlocuteur tenait à se présenter et donc à lui fournir des informations dont il disposait bien évidemment déjà.  Enfin, si un échange de noms dans les règles lui tenait tant à coeur, autant se plier aux règles de politesse en vigueur.  Phileas saisit donc la main tendue et se présenta à son tour.

"Phileas Graf, enchanté."

Il aurait lui aussi pu ajouter sa filiation, mais le fait qu’il était le fils ainé d’Edmund Graf, trappeur de Vereist était une information qui n’apporterait pas grand-chose à la discussion.  Il aurait aussi pu se demander quand exactement la formule consacrée aux présentations avait perdu toute véritable significations (peu de rencontres méritaient réellement le qualificatif "enchanteur"), mais cela aurait quelque peu détourné son attention de la discussion présente.  Discussion qu’il ne savait par ailleurs pas trop où mener.  Peu de clients du notaire entraient dans son bureau sans une idée précise derrière la tête…mais si c’était le cas de Heïnster, il devrait rendre un peu plus clair ce que cette idée était au juste.  Le café réclamé un peu plus tôt semblait avoir perdu toute importance dans l’immédiat.


Philéas écrit en #C6EDFA
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Mark von Heïnster
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Sam 28 Avr - 20:32
Irys : 89988
Profession : Gouverneur
Daënar +2 ~ Skingrad (homme)




L’un serra donc la main de l’autre. Et la paume rugueuse du gratte-papier arrêta un instant l’attention du prince, qui n’imaginait pas qu’il pût découvrir autre chose qu’une main molle et moite, légèrement tremblante et pourtant tout à fait passive, derrière les quatre yeux du très ordinaire clerc. La poigne était du reste à l’image de ce qu’il attendait, quelque chose de ma foi ferme sans faire montre de force. Le pouce de l’employé lui-même venait coller sa bosse de scribe professionnel sur la main délicate et poisseuse de sueur séchée de l’aristocrate. La surprise fit que celui-ci ne lâcha d’abord pas ce Phileas. Comme s’il savourait la poigne de ce dernier, Mark plissait son regard pour essayer de retrouver dans le faciès sans expression de son vis-à-vis quelque chose qui le différencierait comme les cals de sa main le faisaient. Rien ; lui faisait face un petit être calme, un peu bigleux, bien poli à en juger ses regards, qui ne se faisaient jamais trop insistants. Et pourtant, au fur et à mesure que la poignée de mains s’éternisait, les yeux coincés derrière le pince-nez gardaient une quiétude formidable – ils tendaient même à maintenir le contact avec ceux, inquisiteurs, du prince. Lequel, finissant tout de même par lâcher le malheureux, se courba imperceptiblement pour essayer d’agripper cet on-ne-sait-quoi de curieux qu’émanait du regard du lunetteux et qu’il pensait avoir aperçu, ce quelque chose de perçant.

Sa poigne à lui avait été forte, enserrant l’autre sans grand ménagement. Après son match de griffon-polo, sa traversée de la ville à dos de griffon puis sa dispute avec son père, le gouverneur von Heïnster était encore dans un état second, ses muscles, dans l’entre-deux, sortis de grands efforts mais pas encore sûrs d’être tout à fait mis au repos, réagissaient mal aux ordres que donnaient les nerfs, eux-mêmes fortement sollicités. La main du prince était de plus un peu sale ; à peine défouraillée de leurs gants, elles reniflaient une fragrance de cuir et de suint. Enfin, à cause de ce qui est expliqué plus haut, sa pression, mal contrôlée, s’était faite dans un premier temps trop forte. Comme le prince examinait l’hurluberlu et que ce dernier ne fit rien pour surenchérir sur cet étau disproportionné, la poigne s’adoucit peu à peu avant de relâcher sa prise.

Le calme résolu de l’homme, son regard transperçant, cet accent que le prince remettait enfin, l’affection subite que lui avait porté l’animal du seigneur son père, tout cela mettait en appétit la curiosité d’Heïnster, qui recommença à chercher du regard impoliment sur sa personne et dans son lieu de travail des choses qui pourraient l’aider à cerner Phileas.

« Jamais, My’trä ? Ils ne vous ont pas foutu en garnison dans une des colonies, pendant le service ? Enfin… Vous avez servi, n’est-ce pas ? » demanda-t-il en déportant ses yeux vers un point quelconque de la pièce, le plus loin possible du visage de son interlocuteur. Il se demandait ce qui avait pu amener un homme à l’accent du Vereist et aux mains de laborieux à finir en plein Alexandria dans une étude de notaire. Il s’expliquait que ce dernier, après son service non loin, avait décidé d’abandonner l’enfer glacial qui l’avait vu naître et s’était établi dans la capitale de tous les possibles, peut-être motivé par une femme, conclut-il sans avoir l’esprit d’inspecter la main du clerc ou de se rappeler s’il avait pu sentir le contact froid d’une alliance à son annulaire.



















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Phileas Graf
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Mar 1 Mai - 22:27
Irys : 164969
Profession : Clerc de notaire
Daënar 0
Quand deux inconnus se rencontraient pour la première fois, la rencontre débutait en général par une phase durant laquelle chacun tentait de cerner la personne qui lui faisait face.  Certains, comme Phileas, se servaient surtout de leurs yeux et de leurs oreilles, prenant note des paroles et du comportement, de la posture et des mimiques de leur interlocuteur.  Pour d’autres, tels que Heïnster, une simple poignée de main déclenchait toute une cascade de spéculations au sujet de la personne qui lui faisait face.  Le clerc était bien entendu incapable de voir les questions qui surgissaient dans l’esprit du comte, mais il était parfaitement conscient que cette poignée prolongée n’était pas normale.

Enfin, sa main lui fut rendue, et il plia et déplia discrètement ses doigts pour soulager les articulations quelque peu malmenées par l’étreinte dans laquelle elles avaient été emprisonnées dans un premier temps.  Ces mêmes doigts avaient été rendus un peu poisseux, mais il n’était pas franchement dans ses habitudes de jouer les délicats.  Le seul point critique serait s’il devait manipuler des documents, auquel cas il prendrait bien soin d’éliminer les résidus de Heïnster susceptibles de tâcher le papier.

"Non, je n’ai pas servi."

Neutre, calme, et pourtant assuré.  Il supposait qu’un personnage comme celui à qui il avait affaire serait au mieux surpris, au pire outré de réaliser qu’un homme pouvait ne pas être passé par cette case.  Et il est vrai que, parfois, Phileas se demandait s’il n’aurait pas mieux fait de s’engager.  Peut-être la paye aurait-elle été meilleure que celle qu’il touchait maintenant.  Mais il y avait l’ennui qu’il serait pieds et poings liés dans un système hiérarchique et bureaucratique dont il était difficile de sortir.  Au moins, sa situation actuelle lui donnait l’illusion de pouvoir démissionner du jour au lendemain (à condition d’oublier les répercussions financières d’une telle décision).  Ou de pouvoir s’opposer à Geier, si un jour il estimait nécessaire de le faire, sans crainte de sanctions autres que financières.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le jeune homme était plutôt laconique depuis le début de l’entrevue.  Oh, toujours poli et certainement pas agressif…mais pas franchement causeur non plus.  En même temps, ce n’était pas dans ses habitudes de glisser spontanément des informations personnelles dans une conversation, encore moins une conversation professionnelle.  Il n’avait rien à cacher, mais ne s’étalait jamais non plus.  Sans compter qu’il ne voyait pas pourquoi il devrait se justifier de ne pas avoir pris part à quelque chose qui n’était pas obligatoire.


Philéas écrit en #C6EDFA
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Mark von Heïnster
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Mer 20 Juin - 11:02
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Et voilà qu’à la surprise du prince, l’homme lui déclarait avec ce calme qui le caractérisait que, non, il n’avait pas servi. Pas de service ! Aucun. L’homme n’avait jamais accompli son devoir envers la Patrie. Heïnster s’en désolait autant qu’il ne comprenait pas pourquoi l’Union n’avait pas rendu ce devoir… eh bien : obligatoire. Non pas qu’il souhaitait la vie de régiment à quiconque. Il avait le premier subi les affres d’un système militaire qui brutalisait ses enfants et les excitait à la violence tout leur faisant en découvrir dans tous ses aspect l’ennui. L’Union avait beau se gargariser de son appareil militaire, son armée n’en restait pas moins une vaste, gargantuesque troupe de parade, une institution dévouée à la guerre qui n’avait jamais rien connu d’autre que les atermoiements de la paix. Enfin, il n’était guère partisan de l’obligation de service ; le noble trouvait déjà que la vieille grande compagnie des guerriers était gangrénée par les ouvriers et les parvenus. La place empestait assez le carriérisme et la froide raison bourgeoise comme ça.

Malgré tout cela, il avait premièrement bien de la peine à saisir comment cette chienne de république, qui vantait le nivellement par le haut et promettait à chacun sa juste place en elle selon son mérite, ne mît pas plus en avant l’enrégimentement total de sa société. Malgré tout ce que pouvait dire la réalité et la pratique contre ce projet chimérique, il n’y avait aux yeux du prince rien qui permettait mieux l’égalité des chances et conditions que lorsqu’on était tondu, habillé d’un même uniforme et jeté parmi des gens de tous horizons qui devenaient soudain des égaux. L’Institution avait de plus cette capacité de donner aux pauvres gens une solde et un moyen de gravir l’échelle sociale. Car il fallait arrêter de prétendre : l’école libre et gratuite n’était qu’une vaste farce et, outre trois ou quatre singes savants, devant qui les journaux officiels se pâmaient, on retrouvait dans le peloton de tête de l’Instruction les fils de bon lieu. L’Instruction habillait d’un mérite mensonger la reproduction sociale qui, si elle était laissée nue, aurait enragé la populace.

Comme ses pensées, les yeux du comte divaguaient. Indolents, ils se mouvaient d’un point à un autre sans but manifeste. Leur acuité s’affaissait à mesure que ses derniers coups de sang refluaient en prenant leur dû. Une fatigue heureuse prenait sournoisement Mark, qui exprima sa surprise d’une voix plus molle qu’auparavant.
« Ah bon ? Vous devriez considérer. Ne croyez pas que je prêche pour ma chapelle – mais c’est une honorable occupation et puis… » Ca vous sortirait de votre clapier. « … vous verriez du pays. Je n’avais jamais mesuré comme le monde est grand avant de servir à bord d’un Krizer de la Marine de fer. » Il eut une autre pensée sur le bout de la langue mais se tut un instant, le temps de sortir un étui en fer-blanc qu’il ouvrit et tendit vers le clerc. Il proposait une cigarette plutôt qu’il demandait la permission, car d’un coup sec sur sa botte, il fit crépiter une allumette et tira une longue goulée de fumée bleuâtre. « En outre, vous devez savoir que la guerre se profile. Vous auriez meilleur compte de la passer aux côtés d’autres volontaires et dans l’Arme de votre choix. Car si vous attendez la conscription, vous finirez en chair à canon, et parmi des foies jaunes. »






























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