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Chroniques d'Irydaë
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 :: Les terres d'Irydaë :: Daënastre :: Vereist
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 La fragrance d'un souvenir...

Luka Toen
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Sam 12 Nov - 17:43
Irys : 353596
Profession : Historienne et naturaliste
Pérégrin 0
La fragrance d'un souvenir
[Pv : Joël Neara] - An 930



[Hrp : Avant toute chose je tiens à signaler que ce RP se déroule dans le passé de nos deux personnages. A cette époque, Luka n'est pas encore membre des Cercles de l'Aube et est toujours sous le statut d'anomalie psychologique. Les événements se passent qui plus est un an avant la mort de son mari, Geal Caric, et donc deux ans avant l'époque actuelle du forum. Bonne lecture ! ♪]



Tout n’était qu’un éternel recommencement. La vie s’était tarie depuis longtemps déjà, échouée à ses pieds comme l’eau morte d’un étang oublié. Elle contemplait la neige, cette neige si belle qui s’écoulait derrière la fenêtre en flocons voluptueux, presque paresseusement. Une matière si froide, si blanche… Vos membres s’engourdissaient tout d’abord, le cerveau défaillait, une dernière hallucination peut-être déjà, la sensation d’une chaleur qui était le dernier élan de votre corps mourant. Oui, il n’y avait pas plus fourbe que la neige dans ce bas pays arraché aux révolutions du monde. Ici, tout le monde avait oublié votre existence et il fallait sans cesse lutter contre le gel, contre la faim, contre la folie que véhiculaient ces cristaux de magilithes qui pullulaient à des milles à la ronde. Et qui les avait plongés dans cette horreur ? Le gouvernement bien sûr. Un autre délire, un autre plan de diabolisation massif qui avait condamné sans vergogne l’avenir d’un millier d’ouvriers. Vous travaillerez à Klumpen leur avait-on dit. Un bon salaire, des demeures à loisirs, gracieusement, gratuitement proposées à la population. Ah, quelle magnanimité ! Mais ils n’avaient pas vu les crocs du crocodile se refermer sur leurs corps apeurés…

« Dame Caric ! Dame Caric… ? »

La voix venait de loin. Luka dut rassembler toutes ses forces pour faire lentement dériver son attention des carreaux de fenêtre jusqu’au petit servant qui s’agitait à ses côtés. Ils avaient l’habitude. Cette Dame était morte à l’intérieur depuis très longtemps disait-on. Elle pouvait rester des heures à contempler la morne vie de Klumpen à travers la vitre fissurée du salon, le regard contemplant un ailleurs trop loin déjà, à tout jamais insaisissable… Parfois seulement elle s’agitait d’une énergie non contenue, faisait les cents pas, accompagnait son mari dans des quêtes intarissables : il fallait alors bouger tous les meubles, tout réorganiser sous ses directives et jamais, rien, n’était assez pour la satisfaire ! Non, pas comme cela, pas ainsi. Elle essayait pourtant. Changer tout, remodeler. Mais jamais rien ne lui paraissait mieux.

« Oui… ? »

« Ce… C’est Sire Caric ! Il vous demande immédiatement aux portes de la ville, il y a eu un crash d’aéronef ! »

Le gamin ne tenait plus en place, son visage ravissant frappé d’une inquiétude mêlée d’une excitation insoutenable.

« Bien. J’arrive. »

Ici, les accidents étaient chose commune. En partie mandaté par certains hauts pontifes de l’UNE et en grande autre partie motivé par ses folles expériences, son cher Geal Caric l’avait poussée à l’accompagner dans ce voyage inédit aux confins de Vereist. Emportant avec eux des vivres et de quoi aider la population locale à faire face aux épidémies, voilà plusieurs mois qu’ils s’étaient installés dans une vieille masure abandonnée par ses anciens propriétaires. A moins qu’ils ne soient morts tués par les dégénérés du coin ou par une bête sauvage… Cela n’avait que peu d’importance. L’existence était plus éphémère qu’ailleurs à Klumpen, et ses villageois, anciens ouvriers, se savaient tous condamnés à cet exil pour le restant de leurs jours. Leur unique lot quotidien de surprises consistait à accueillir de temps à autre les divers représentants de l’UNE sélectionnés pour de courtes visites informatives. Mais un aéronef… ? Si Luka avait encore été capable de ressentir la curiosité et la surprise, peut-être se serait-elle esclaffée d’une telle incongruité. Qui était donc l’inconscient qui avait mené son navire aussi loin dans les terres ?

Son habilleuse fit du très bon travail et parvint à la mettre en tenue d’hiver en un rien de temps. Elle ramassa ses jupons dans une main et ajusta son large chapeau de fourrure sur sa tête. Comme de coutume, ses bottines s’enfoncèrent de plusieurs centimètres lorsqu’elle s’avança dans la neige épaisse, bravant les éléments pour rejoindre la silhouette humaine qui l’attendait patiemment un peu plus loin :

« Ma chère, je vous attendais. Vous devriez venir voir ça, une équipe est déjà sur place. Nous pourrions avoir besoin de vos compétences ! »

Geal lui offrit son bras et c’est ensemble qu’ils rejoignirent ce qui ressemblait fort à une scène apocalyptique. Delkhii lui-même semblait y avoir mis du sien, retournant la terre sur plusieurs mètres lorsque des armatures plus résistantes que d’autres s’y étaient enfoncées comme dans du beurre. L’aéronef gisait en travers, éventré sur tout son long, et une fumée discontinue s’en échappait en larges et lourdes volutes. Malgré le froid, le feu avait tout dévoré, calcinant des parties entières de toile pour ne laisser qu’un squelette noirci, rouillé de sang et d’intempéries. C’était sans nul doute un véritable désastre, et ce qu’elle put constater dès leurs premiers pas ne l’encouragea guère à chercher des survivants… Ils marchaient pratiquement dans une bouillasse infâme que certains morceaux de chair non identifiés venaient tacher de pourpre.

« Hé bien… souffla-t-elle, un nuage de vapeur glacé sur les lèvres. »

« N’est-il pas ? lui répondit Geal animé de son éternel rire amusé, un peu déviant lui aussi au demeurant. »

Il s’éloigna si tôt après pour répondre aux appels d’un secouriste tâchant de dégager un cadavre de sous le poids d’une imposante machine. Un peu partout les villageois s’activaient, d’abord avec enthousiasme puis de moins en moins ravis, persuadés que cela ne rimait de toute évidence plus à rien de chercher quoi que ce soit de vivant dans ce fatras. Luka promena sur les environs un regard indifférent, déambulant entre ces grands morceaux de ferraille sans se soucier que ses bottines et ses vêtements ne s’imbibent d’une crasse douteuse. Beaucoup de choses en ce monde lui étaient la plupart du temps égales…

« Hmm ? »

Un pied dépassait de sous une poutre métallique apparente, sa courbure ayant naturellement protégé des autres débris la chose sur laquelle elle était tombée. Ce fut bref, si rarement ressenti ces dernières années qu’elle ne put s’empêcher de se pencher légèrement en avant, mais il lui parut qu’un pressentiment saisissant venait de lui effleurer le cœur… Elle fit la moue, plissa les yeux pour mieux voir à travers les lueurs tremblotantes du soir. Oui, il y avait bien là quelqu’un, intact sous cette prodigieuse coquille métallique ! Elle s’avança sans hésiter, saisit à bras le corps les quelques gravas qui l’empêchaient d’avancer et pesaient encore sur ce corps, manquant à plusieurs reprises de se prendre les pieds dans ses propres jupons. Elle parvint à attraper la botte déchirée, et sans ménagement, s’arc-bouta pour extraire le pauvre naufragé de sa gangue protectrice. Il était plus jeune qu’elle. Du moins, il l’aurait été si son corps avait continué de vieillir et ne s’était pas figé depuis plus de neuf ans…

« Monsieur ? »

Luka s’agenouilla à côté de lui, ôta l’un de ses gants pour chercher son pouls. Il était encore en vie. Pour combien de temps encore ? Il paraissait gravement blessé, une plaie béante s’ouvrait sous son épaule gauche, répandant sur la neige autour de lui une très épaisse couche poisseuse. Noir de suie, il ne bougeait plus d’un millimètre et son torse peinait à extraire l’air vicié de ses poumons. Il fallait agir vite. Elle se tourna dans la direction potentielle de son mari et du groupe, et mit ses mains en porte-voix :

« Par ici ! J’ai trouvé un rescapé ! Venez m’aider à le transporter ! »


¤¤¤


« Non, les visites sont interdites. »

Ah que cette bande de curieux était épuisante ! Trois semaines qu’ils avaient transformé leur demeure en infirmerie à peu près potable, et tous les habitants de Klumpen semblaient décidés à venir frapper à leur porte les uns après les autres. Obtenir l’absolu silence de Geal lui avait coûté de longues négociations : l’homme était intelligent, lettré et surtout d’une curiosité maladive. Néanmoins elle connaissait fort bien son mari, et savait mieux que personne quel fil il fallait titiller pour le contraindre… Personne n’aurait vent des détails sur son patient avant qu’il ne se soit réveillé. Elle avait… Beaucoup à lui dire. Et ce ne serait certainement pas aisé pour lui.

« Si tu me cherches, je serai dans mon cabinet. »

Geal lui avait tendrement embrassé le front, plus que jamais heureux de voir enfin sa vieille amie daigner reprendre un semblant d’intérêt pour quelque chose. Elle savait qu’il lui laissait du temps. Peut-être bien plus qu’elle n’en méritait réellement…

« A tout à l’heure dans ce cas. »

Elle attendit que la porte se soit refermée sur lui pour aller récupérer une bassine et un chiffon propre. Si la cicatrisation du moignon avait pris du temps, ce n’était rien en comparaison de la tournure qu’avait pris ce bras… Il ne fallait pas qu’en plus de cela une infection se déclenche et vienne empêcher le réveil prochain de son patient !



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Joël Neara
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Dim 13 Nov - 23:20
Irys : 70797
Profession : Ex-Commandant d'aéronef de marchandises
Daënar +2 ~ Alexandria
« Sauf votre respect capitaine, je ne pense pas que ce soit une bonne idée »

« Pardon ? » s'exclama le capitaine en tendant l'oreille.

« Je disais que ce n'est peut-être pas une bonne idée ! »

« Carl ! Vient donc prendre la barre quelques minutes ! Vous, dans ma cabine ! » rugit-il en saisissant le vieillard par le bras.


Si du sol, un ciel dégagé inspirait paix et tranquillité, fort était de constater que nul ne se doutait du brouhaha qui règnait par-delà les nuages. Rafales de vent et pluies glaciales n'avaient eut de cesse de harceler le « Myssidia » depuis son départ de Lonfaure, faisant de cet aéronef un pauvre gamin que les grands-mère s'acharnent à bringuebaler dans tout les sens. Et c'était avec une volonté toute aussi féroce que l'héritier de l'empire Neara entendait bien en finir avec ces intempéries. Il avait tout d'abord fait le choix de respecter les procédures, faisant s'élever le bâtiment jusque dans la stratosphère afin de survoler de fait les nuages noirs qui percutaient la chaîne de montagne orientale de Daënastre. Mais les problèmes s'accumulèrent petit à petit. Les orages ne semblaient pas vouloir prendre fin, et les températures extrêmement basse mettaient à mal les moteurs, qui avaient nécessité par deux fois l'intervention de l'équipage pour les remettre en état. Comme si cela ne suffisait pas, l'humidité accumulée en basse altitude avait finit par givrer, augmentant considérablement le poids de la toile et du navire de manière générale, entraînant une surconsommation des hélices. Joël n'avait donc eu d'autres choix que de descendre en altitude, préférant longer les montagnes par l'est en espérant qu'elles le protègeraient un tant soit peu des tempêtes, mais que neni. Un autre facteur s'était rajouté à l'équation : le vent astral, qui venait percuter de plein fouet les courants des terres, cisaillant de toute part l'aéronef qui ne parvenait tout simplement pas à traverser la tropopause et à se réfugier sous les nuages.


« Quel est donc votre problème Julius ? » s'énerva le trentenaire en claquant la porte de sa cabine derrière lui.

« Loin de moi l'idée de douter de vos capacités capitaine, mais après vingt ans d'expérience en tant que membre d'équipage, je sais que feu dame Lucy ne prendrait pas le risque de traverser pareil tempête. »

Écoutant les recommandations craintives de son subordonné, Joël rejoignit son bureau et y observa sa carte, fulminant dans sa barbe qu'on ose le badigeonner de politesse en pensant qu'il était trop bête pour se rendre compte que nul à bord du « Myssidia » ne lui faisait confiance.

« Comme vous le dîtes à longueur de temps, Lucy n'est plus. Et sa présence ou non ne change rien au fait que vous n'êtes ni capitaine, ni mon second. Vous n'êtes qu'un cuisinier Julius, alors épargnez-moi vos leçons de vie je vous prie ! »

« Il ne s'agit pas que de vous Joël ! » hurla l'homme, affolé.

« Je ne vous ais pas autorisé à m'appeler ainsi, Julius. Sortez d'ici et retournez dans vos quartiers » Conclu a-t-il froidement.

« Nos vies sont en jeu monsieur ... nous comptons sur vous. »

Les yeux rivés sur sa carte des courants aérien, le capitaine ne daigna pas lever les yeux ni rétorquer, mais préféra attendre que la porte se ferme pour renverser l'entièreté de son bureau par terre, la mâchoire crispée et les poings serrés. Il n'était pas idiot. Il était parfaitement conscient des risques qu'il prenait et de la galère dans laquelle il se trouvait. Il attrapa une bouteille de vin déjà entamée et la vida cul-sec, avant de ramasser ses effets, s'asseoir et d'identifier les différentes solutions qui s'offraient à lui.

« Se poser à l'est ... impossible. Le vent astral ne nous laissera pas nous détacher des montagnes ... Les traverser ... il nous faudrait pour ça remonter suffisamment haut pour ne pas s'écraser sur les sommets ... mais avec toute cette flotte et le givre, les moteurs nous lâcheront bien avant ... »

Joël s’avachit sur le dossier de sa chaise et soupira, fixant nonchalamment le lustre vacillant du plafond.

« T'as merdé mon vieux ... encore. »

De longues minutes plus tard, le capitaine rejoignit le pont sur lequel l'ensemble de l'équipage attendait, anxieux, sa décision. Son regard était fuyant, alors que tous le fixaient, tantôt l'air interrogateur, parfois accusateur. Tous brulaient de lui poser la question, mais il espérait pouvoir fuir leur rancune en se hâtant de rejoindre le gouvernail, mais Nettie, la plus jeune de ses subordonnées, osa l'interpeler pour dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas.

« Vous n'avez aucune idée de comment nous sortir de là pas vrai ? Vous nous avez fait foncer tout droit dans ce merdier alors même que tous ici vous avons dit qu'il était encore temps de faire demi-tour, ou ... au moins..., faire escale à Roc... Roceas ! » s'énerva-t-elle avant que sa phrase ne s'étouffe dans un sanglot.


Puis les cris de contestation s'élevèrent, remettant en cause son manque d'expérience, sa trop grande assurance, certains allant même jusqu'à le juger pour ses précédents échecs.


« Si dame Lucy était là elle ... »

« Lucy n'est plus là ! » ragea Joël, sur le point d'exploser de colère. « Lucy n'est plus là pour nous sortir d'un énième pétrin, alors par Amisgal cessez donc avec ça ! Tous à vos postes. A défaut de pouvoir faire demi-tour, nous pouvons toujours avancer ! Que tout le monde s'attache à une partie fixe du navire, nous allons bientôt atteindre le vide astral. Avec un peu de chance, la tempête n'ira pas jusque-là et nous pourrons rejoindre Klumpen par le sud. »

Mais de la chance, ils n'en eurent guère. L'orage s'élevait par-delà les bordures du monde et le « Myssidia » se fit maltraité avec d'autant plus de violence que les heures auparavant. Des morceaux de toiles se déchirèrent sous la force du vent, et les bourrasques du vide spatial poussèrent irrémédiablement l'aéronef jusqu'au cœur de la tempête. La foudre, guidée par les nombreuses structures métallique du vaisseau, s’abattit et mit le feu aux marchandises, obligeant le capitaine à puiser dans les dernières ressources des moteurs pour offrir une chance à lui et son équipage d'au moins rejoindre la péninsule orientale de Vereist et d'y tenter un atterrissage d'urgence.
Une maigre victoire pour le drame qui s'en suivit. Le brasier se répandit et consuma l'ensemble des ballons, menant inexorablement le navire à sa perte dans une chute brutale, qui ne fut en rien amortie par les épaisses couches de neige de cette partie du monde. L'armature se brisa en d'innombrables morceaux au contact du sol, et avec elle les dizaines de barils de poudre prévue pour la défense de Klumpen, qui explosèrent immédiatement au contact des flammes.
Les membres d'équipage, s'ils n'étaient pas mort lors du crash, se firent consumer par les flammes dans les minutes qui suivirent. Joël quant à lui, avait été propulsé loin de son gouvernail, se faisant percuter à de multiples reprises par la pluie de débris qui résultat de l'accident. Une effroyable douleur au bras le fit hurler jusqu'à en perdre la raison, avec de sombrer dans l'inconscience. Mais cet état fut de courte durée car la douleur atroce le tira de sa torpeur.

Devant lui, une scène apocalyptique se déroulait. Il n'arrivait à ses tympans meurtris qu'une bruit sourd et distordu, alors que ses yeux à demi-ouvert assistés à un spectacle effroyable de cadavre calcinés, de jeunes femmes désarticulées et de pauvres hommes hurlant à la mort en essayant de fuir les flammes qui réduisait en cendre chaque parcelles de leur chair. Joël se releva péniblement, les jambes tremblantes guidées par Bolgokh sait quel instinct de survie, ou de folie. Il tituba, s'appuyant parfois contre une poutre de métal, contournant quand il le pouvait les restes méconnaissables de ses tributaires, mais avec la ferme résolution de sortir de cet enfer. Mais où aller, où se diriger ? Se vidant de son sang, le pauvre homme commençait à perdre la raison et lorsqu'il se rendit finalement compte qu'une partie de son bras gauche n'existait plus, il se mit en tête de le retrouver, quête qu'il ne put accomplir. Il finit par revenir au point de départ, sous cette poutre qui, semblait-il, lui avait été salvatrice, et il s'écroula.

« P...pardonne-moi ... Luc... »

~

Une main posée sur son front, le fils d'une aiguille qui lui transperce la chair, des paroles curieuses et des murmures d'inquiétudes, le bruit des flammes qui finissent de consumer son vaisseau, le son de cette voix qui demande de l'aide ... Tout ces souvenirs diffus se mêlaient et s'entremêlaient dans l'esprit du daënars, qui ne savait ni où il était, ni pourquoi sa conscience ne parvenait pas à éveiller son corps meurtri. Il avait la sensation d'être un fantôme, d'être capable de tout voir et rien à la fois. Une sensation étrange qui le terrifiait, lui faisait prendre conscience que si c'était cela la mort, il préférait tout simplement ne plus exister plutôt que de croire en une éventuelle "vie après le décès". Cependant, une chose le ramenait sans cesse à la réalité. Une douleur insoutenable, une partie de lui qui lui avait été arraché et qu'il pensait ne jamais retrouver.
Puis le temps passa. Il ignorait s'il s'était écoulé des heures, des jours ou des semaines, mais son esprit divaguait de moins en moins lui semblait-il. La douleur était moins lancinante et par moment, il pensait même ressentir à nouveau son bras. Mais l'heure du réveil n'était pas encore venu. Son environnement demeurait étrange, les sons lointains et les sensations de toucher éparse.
La raison lui revenait par bribes, seule une voix inconnue le faisait douter. Une voix rauque, froide et pourtant divinement déterminée. Elle le mettait en garde contre lui-même. Elle s'adressait à lui par énigme, où il était question d'êtres inachevés, d'erreurs des dieux et de retour au néant. Mais l'âme terre à terre de Joël n'avait que faire de telles palabres qui ne lui inspirait pas une once d'intérêts.

Finalement, le jour arriva. Une sensation aussi désagréable qu'un lendemain de grosse cuite. La bouche pâteuse, les paupières plus lourdes qu'un mogoï, l'ex-capitaine peina à entrouvrir les yeux. Il gémit en essayant de bouger, ne serait-ce que renverser la tête de côté.


« Où ... où s... » essaya-t-il d'articuler. « Où est-ce que ... je ... suis ? »

Une question dont il n'était même pas certain d'être capable d'entendre la réponse. Son cœur battait si fort après cet effort insurmontable qu'il n'entendait plus que ça. Puis tout lui revint à l'esprit. Le « Myssidia » qui valdingue, les hélices qui s’arrêtent, la coque qui percute le sol, sa chute violente sur le pont, le plancher qui s'arrache, le supplice du démembrement. Son pouls s’accéléra, il manquait d'air, la panique commençait à l'envahir.

« Quelqu'un ... Est-ce ... est-ce qu'il y a quelqu'un ? »


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Luka Toen
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Jeu 24 Nov - 15:14
Irys : 353596
Profession : Historienne et naturaliste
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Luka ne sursauta pas ni même ne manifesta le moindre mouvement de surprise. Les mains affairées à essorer le linge imbibé d’eau au-dessus de sa bassine, tout au plus releva-t-elle sur lui un regard indéfinissable, aussi imperméable que la surface sombre d’un lac. Elle demeura silencieuse, pourtant figée dans sa tâche, fouillant les traits affaiblis de son patient à la recherche d’un indice perdu, quelque chose qu’elle ne comprenait pas elle-même. Et maintenant quoi ? Que fallait-il faire ? Toutes ces choses du monde l’ennuyaient. Cela ne servait jamais à rien. Et soudain, toute la vacuité de cette scène lui paraissait d’une mordante précision, une photo du passé en double couleurs qui ne la concernait guère plus que par un vague relent nostalgique. Ce ne fut qu’au bout d’un interminable moment que les mots parvinrent à se frayer un chemin jusqu’à sa gorge, bien malgré elle, presque lasse de se sentir encore tenue par l’obligation civile et sociale de lui répondre :

« … Restez tranquille. »

Elle fut malgré tout assez satisfaite de sa réplique, constatant qu’une fois n’était pas coutume elle n’avait pas directement répondu à sa question. Ré-employer les termes de ses interlocuteurs était une façon habile de faire l’économie d’une réflexion hasardeuse, tout en les assurant de sa présence consciente. Néanmoins, les gens qui la fréquentaient ces derniers temps en avaient conçu une certaine irritation, et elle ne manquait jamais de souffrir d’un retour de feu, vilipendée comme une vulgaire gamine beaucoup trop taciturne pour le bien commun. Parfois, satisfaire à l'égo des gens était la meilleure manière de s’épargner des difficultés et des propos inutiles : pour une fois qu’un illustre inconnu s’échouait à sa porte, elle n’avait aucune envie de reproduire le même schéma à l’identique, véritable vinyle abîmé bloquant incessamment sur un refrain.

Elle se saisit de son poignet droit qui s’agitait, sa main furetant inconsciemment à la recherche de ses cicatrices qui le démangeaient tant dans son semi sommeil. Elle avait cette sorte d’autorité spontanée mais parfaitement indifférente de celle habituée depuis la nuit des temps à effectuer les mêmes gestes. Soigner, tenir, réparer… Elle les effectuait machinalement, avec cette précision de machine comptabilisant invariablement l’écoulement du sable, un grain après l’autre. Ni violence ni douceur, rien d’autre que l’étau froid de ses doigts pour corriger une position négligente exactement comme l’on chasserait une poussière malvenue, ou la gêne d’une mèche regimbant.

« Vous avez été sérieusement blessé, vos plaies ne sont pas encore tout à fait guéries. »

Lorsqu’elle considéra qu’il était suffisamment éveillé pour ne plus faire de folie avec son propre corps elle daigna s’écarter d’un léger mètre, juste assez pour déposer un peu plus loin sa bassine d’eau. Elle plaça sur son front un linge humide dans le but de prévenir toute fièvre provoquée par son agitation naissante.

« Comment vous appelez-vous ? »

Ses mains présentement libres, elle put s’adonner à quelques contrôles routiniers. Il fallait s’assurer que son esprit n’avait pas été touché contrairement à son corps, car un tel choc pouvait parfois occulter la résistance crânienne et provoquer de sévères dégâts invisibles à l’œil nu.

« Vous vous souvenez de quelque chose ? Respirez lentement, ne bougez pas pour le moment. Racontez-moi. »

Elle s’assit sur le matelas moelleux à ses côtés, s’appuyant sur les draps froissés pour se pencher tout son soul sur son patient. Etait-elle attentive ? Elle n’aurait su le dire, mais sa concentration semblait provisoirement présente. Cela passait le temps, et peut-être même espérait-elle entendre une histoire saisissante de sa bouche. Autre chose qu’un accident banal au possible à bord d’un aéronef qui n’aurait jamais dû se retrouver à une telle extrémité du continent. S’était-il agi d’un problème de moteur ? Ou de nuisance humaine ? L’égo des Hommes accomplissait toujours des miracles, en dépit de leurs espoirs.

Elle ouvrit sa chemise de fortune, repoussant les draps blancs jusqu’aux hanches du jeune homme pour parcourir du bout des doigts les lignes sombres de ses points de sutures. Ignorant délibérément son bras gauche, celui qu’il ne tarderait pas à voir et qui risquait fort de provoquer une réaction intéressante. C’était un tantinet morbide de sa part, mais elle ressentait l’envie presque injuste de voir ses traits se déformer sous la stupéfaction, sa bouche se tordre, n’importe quoi tant qu’il s’agissait d’une réaction vive… Oui, qu’est-ce que cela faisait de découvrir qu’on était à présent classé dans la petite boîte vide et étroite des Anomalies ? Que son destin avait été barré d’une croix rouge et sanglante jusqu’à ce qu’une puissance extérieure vienne vous achever si gracieusement ? Elle mourrait d’envie de se délecter de cette émotion, cette réaction première qui n’était jamais venue à elle. Tout son être s’était contenté de se racornir brusquement et à tout jamais, lui ôtant même le droit universel à la souffrance et à la colère envers soi-même… On lui avait enlevé le déni, la surprise, la joie, l’angoisse. La vie n’était qu’une vaste croisade grise et terne. Alors ne cessait-elle jamais de se pencher un peu sur les autres, guettant ces réactions qui lui étaient désormais étrangères et interdites dans l’espoir peut-être de les comprendre à nouveau, de s’en imprégner comme une éponge desséchée. Il y avait là bel et bien une pointe de jalousie terrible à les voir vivre et respirer dans toutes ces myriades de couleurs sentimentales…

« Vous avez encore mal quelque part ? Vous sentez vos jambes ? »

Cette fois-ci, quelque part dans l’infinité imperméable de ses prunelles, une lueur métallique aiguisa son regard. Elle l’observait avec l’attention d’un animal étrange, la tête subtilement penchée de côté, ce qui donnait à son visage des airs de Banshee ravissante s'apprêtant à délier le rouge fruit de ses lèvres pour offrir un sourire tout de dents pointues.



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Joël Neara
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Ven 24 Fév - 13:34
Irys : 70797
Profession : Ex-Commandant d'aéronef de marchandises
Daënar +2 ~ Alexandria
Pourquoi diable lui était-il si difficile de bouger ? Pourquoi diable se sentait-il oppressé, non, écrasé par Bolgokh sait quel poids. Ce n'était pas simplement physique car petit à petit le brouillard qui enveloppait son esprit commençait à se dissiper et il parvenait à reprendre le contrôle -maladroit certes- de son corps. Mais psychologiquement, une sensation terrifiante dictait à son inconscient de rester coucher, comme une petite voix paniquée qui lui lançait des avertissements "Joël, reste couché !" ou bien "Joël, t'aurais mieux fait d'être tué sur le coup !". Joël n'était pas superstitieux, mais il ne comprenait pas. Comment son inconscient pouvait-il prendre autant de place alors qu'il était éveillé. Il se sentait possédé, et l'idée que cela puisse être vrai le plongea dans une peur viscérale de ce qui allait advenir s'il essayait de se relever.

La réflexion menant à l'éveil de l'esprit, et l'esprit menant à l'éveil du corps, les douleurs issues de ses nombreuses blessures refirent surface dans les secondes qui suivirent, si bien que l'espace de quelques instant, l'ex-capitaine eut l'impression d'avoir toujours le corps criblé de débris.


* Un mauvais rêve, ça ne peut s'agir que d'un mauvais rêve ! *

Se rappelant les vieilles astuces de grand-mère pour sortir d'un cauchemar, il entreprit d'essayer de se pincer, avant qu'une main inconnue vienne lui saisir le poignet. Ce premier contact fut celui qui le ramena brusquement à la réalité. Un contact froid, presque glacial, qui ne suggérait en rien le fait qu'il soit bien vivant. Ses yeux s'entrouvrirent sur le visage flou d'une rouquine au regard livide.

« Vous avez été sérieusement blessé, vos plaies ne sont pas encore tout à fait guéries. »

Il pesta, comme il le faisait à chaque fois qu'il se trouvait dépendant d'un autre. Le linge humidifié quelques minutes plus tôt le détendit aussitôt.

« Comment vous appelez-vous ? »

« J ... Joël ... ouais c'est ça, Joël ! »

Son exclamation fut un réel signe de soulagement de sa part. Son identité, s'il s'en souvenait, signifiait pour lui qu'il était bien le même, et non pas possédait pas l'un de ces étranges esprits qui avaient tourmentés son sommeil plusieurs jours durant. L'amnésie ... avec tout les problèmes qu'il avait sur le dos, le jeune homme ne se serait pas donner deux mois de plus avant que l'un de ses détracteurs ne le retrouvent pour lui faire la peau, sans qu'il ne sache pourquoi.

« Vous vous souvenez de quelque chose ? Respirez lentement, ne bougez pas pour le moment. Racontez-moi. »

« Euh ... tsss ... là, maintenant, tout de suite, c'est compliqué. Je sais que le Myssidia était déjà mal en point lorsqu'on est parti de Lonfaure. J'ai voulu faire une escale en contrebas des Rocheuses pour laisser passer la tempête, mais Amisgal n'était pas de cet avis ... »

Se souvenir le fatiguait, lui donnait une migraine qu'il ne soupçonnait pas possible, et pourtant, il continuait d'essayer de raconter, car il espérait lui aussi trouver des informations, mettre le doigt sur un détail qui lui aurait échappé et qui lui permettrait, peut-être de trouver une raison à cet accident, une raison autre que celle de sa fierté mal-placée. Il savait qu'à l'heure actuelle, il oubliait beaucoup de choses, si bien que son histoire pouvait sembler décousue. Il se surprit a faire de nombreuses référence à Lucy, son mentor, jusqu'à parfois s'éloigner complétement du sujet d'origine pour parler de cette personne pour qui il avait un profond respect inavoué.

« Vous avez encore mal quelque part ? Vous sentez vos jambes ? »

« Vous devez me prendre pour un fou, docteur comment déjà ? » répliqua-t-il tout en s'employant à bouger ses membres comme il le pouvait.

Ses jambes étaient lourdes et il lui semblait que ses genoux allaient se briser s'il s'amusait à essayer de les plier trop rapidement. Il fit rouler ses épaules, se toucha les parties pour s'assurer qu'il n'avait rien perdu de ce côté-là, remua ses doigts et ne songea pas tout de suite qu'il n'était pas censé pouvoir bouger son bras gauche.


« Jambes, OK. Tête, OK. Bras, OK. Enfin ... seulement le bras dro... »

Soudain, il réalisa. Son regard plein d'incompréhension rencontra les prunelles de la toubib à la recherche de réponses, et avant même qu'il ne constate par lui-même ou qu'il ne touche son membre, un sourire illumina son visage.

« Mon bras ! J'étais pourtant certain de l'avoir per... »

Puis il vit l'état de son bras, et tout s'arrêta. Son monde s'écroula, la vérité le percuta plus violemment que la coque du Myssidia sur le sol glacé de Véreist. Toute ces atrocités qu'il avait vécu jusqu'à maintenant n'étaient rien face à ce qu'il vivait en cet instant. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre. Joël était peut-être impulsif et brute sur certaine choses, mais sa culture était incontestablement l'un de ses atouts et il savait très bien ce qu'il était désormais. Mais l'accepter, ça c'était une autre histoire.

« Alors ça ... c'est hors de question ! »

Bousculant sa bienfaitrice, il n'eut aucune idée de là où il parvint à trouver l'énergie de rouler hors du lit, ni même de se relever pour venir éclater son avant-bras sur la tranche du bureau de bois massif qui siégeait devant lui. Il frappa, encore et encore pour voir littéralement voler en éclat les cristaux qui avaient remplacé son membre ! Il désespérait de ne ressentir aucune douleur. Il désespérait que la douleur de son bras qui se brise ne soit plus là. Une magilithe, il avait un @"#& de bras en magilithe.

« Bordel, bordel, bordel, bordel, bordel, bordel, ... »

Et il jurait, encore et encore jusqu'à tomber, vidé de toute énergie, les cristaux de son avant-bras bien entamés.

« Amputez-moi docteur. Coupez plus haut, enlevez-moi la moitié du corps j'en sais rien mais putain, je ne veux pas de cette merde ! »

Un flot de larmes commença à s'écouler le long de ses joues meurtries.

« J'suis pas fait pour ça, j'suis pas assez fort pour endurer ça ! »


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Luka Toen
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Lun 27 Mar - 0:57
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Profession : Historienne et naturaliste
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« … Non. Lui répondit-elle, très lentement, égrenant cette unique syllabe comme un bonbon fin dont on se délecte. »

Elle n’avait pas bougé, murée dans sa tour de silence et de vides insondables, inerte face à sa violence. Etait-elle cruelle ? C’était une considération bien loin de ce qu’elle était en cet instant, et de ce qu’elle était depuis bientôt dix ans. Au moins avait-elle apparence humaine contrairement aux premières années de désertion de ses sentiments. Géal avait épousé un animal dans l’espoir d’en faire une créature présentable –c’était à présent chose faite, même si elle n’avait d’humain que l’apparence. Et pourtant, pourtant quelque chose se débattait en elle, hurlait et griffait à qui voulait bien l’entendre et qu’elle s’échinait machinalement, méticuleusement à étrangler jusqu’au moindre souffle d’air. Que le monde se taise. Tout cela était bigrement pénible, et elle en avait assez d’entendre les jérémiades vides de sens d’un inconnu. Ne réalisait-il pas la chance qu’il avait… ? Tout le monde ne réchappait pas d’une chute aérienne. Oui, en cet instant, elle contemplait sa souffrance avec l’attention aiguisée d’un loup aux abois. Qu’il sombre. Qu’il se déchire. Qu’il lutte… Il comprendrait bien assez tôt que toute résistance était vaine : la vie n’était qu’un long fleuve tranquille et immuable.

« Non, reprit-elle, et cela seul constituait un immense effort de sa part. »

Elle se redressa sur ses jambes comme si chaque mouvement lui était une énergie péniblement perdue. Alors ses prunelles glissèrent sur les joues baignées de larmes de son patient, et cette vision creusa un trou terriblement avide dans son cœur. Son regard lui, demeura inerte et froid, planté là dans l’âme égarée qu’il était avec tout le poids d’un jugement divin.

« Mais vous pouvez utiliser ça. »

Et sa main se mit en mouvement, vaste chemin aussi long qu’une laborieuse mise en route, presque geste théâtral qu’elle produisait avec l’indifférence d’une mise en scène dramatique. Elle déplia l’index, et le bout de son ongle traça un chemin viable jusqu’à une coupelle placée sur une commode à l’autre bout de la pièce. Il y avait là une lame de rasoir posée en équilibre, et son reflet argenté réverbérait l’eau calme de la coupelle. Geal avait mis ça ici à l’attention de leur invité indésiré, homme compréhensif de ce qu’une barbe mal coupée renvoyait.

« Vous n’aurez qu’à vous trancher la gorge. »

Son ton de voix monocorde ne marqua aucune nuance, aussi impassible et traînante qu’une ouvrière ayant répété cinquante mille fois le même et unique geste. Tout cela perdait du sens et finissait par se mêler entièrement à la monotonie du quotidien…

« Au-dessus de la bassine, précisa-t-elle comme un métronome bien éduqué. Geal ne veut plus que je fasse ce genre de choses, il vous faudra donc vous en charger. »

Le souvenir de Geal posant subrepticement sa main sur ses doigts tâchés de sang demeurait vif en sa mémoire. Désormais, tu ne te battras plus, lui avait-il dit, lui ôtant le morceau de verre dont elle s’était saisie, aussi insensible et lointaine qu’une arme bien rôdée. Lorsque les émotions se font absentes, les réflexes reptiliens sont tout ce qu’il nous reste… Sa folie avait coûté la démission catastrophique de leur première servante. Bien que Luka ne comprenait toujours pas ce qu’il y avait de spécifique à modeler un corps à son image, répliquer par les crocs et la jouissance de la violence. Cela ne lui procurait toujours pas la moindre émotion, mais au moins pouvait-elle par le passé se targuer d’exister quelque part…

« Ne tâchez rien. »

Cela l’ennuierait, Géal allait encore la disputer comme une enfant. Non qu’elle s’en souciât, mais tout cela coûtait un temps fou, et une énergie qu’elle n’avait pas. C’est qu’il fallait écouter de longues phrases, et il attendrait une réponse d’elle, qui plus est… Elle fit donc un pas de côté, les mains sagement croisées sur ses jupons, le visage aussi imperméable que de coutume. Elle ignorait vraisemblablement qu’il n’avait sans doute pas le cran de s’égorger lui-même, en-deçà des considérations qu’un être humain est normalement supposé avoir sur sa propre survie. Son bras l’embêtait ? La logique semblait limpide : qu’il mette fin à ses jours s’il ne pouvait supporter l’autre option qui s’offrait à lui. Mais, vraiment, qu’il ne s’avise pas de mettre une seule goûte à côté… Était-il un adolescent qu’il ne pouvait supporter la vue de trois cristaux ?

« Nous mangeons dans vingt minutes. »

Et elle fit demi-tour. Comme cela, tout simplement. Ouvrit la porte de la chambre qu'elle referma derrière elle, peu soucieuse du sort éventuel de son patient. C'est qu'il y avait un repas à préparer, et chronométrer son quotidien était important.



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Joël Neara
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Mar 28 Mar - 0:34
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Daënar +2 ~ Alexandria
L'Anomalie ne pouvait décidément pas quitter des yeux la lame que la jeune femme lui avait froidement indiqué. Son corps tout entier voulait la prendre, comme un étrange reflex instinctif de "survie", et lorsque la porte se referma, il la saisit. Que choisir ? Se tailler les veines ? Se trancher la gorge ? En réalité seule sa main tremblante hésitait, car Joël, lui avait déjà fait son choix : Il voulait guérir, pas mourir, et encore moins si c'est un étranger qui le lui suggérait ! Cette femme, qui était-elle ? Il l'avait spontanément appelé "docteur", mais l'était-elle vraiment ? Et cette pièce, cet endroit ? Il ne savait même pas où il était. L'ex-capitaine lâche un profond soupir, puis reposa l'arme avant de s'allonger sur le plancher sale de la vieille masure, nu comme un ver.

Sa respiration reprenait petit à petit un rythme régulier, tandis que son environnement, jusqu'à maintenant complétement inconnu, commençait à prendre forme. Les bruits et les odeurs commençaient à lui parvenir. Des voix relativement lointaines se faisaient entendre au rez-de-chaussé, camouflée par le vent tonitruant qui semblait souffler à l'extérieur. Péniblement, il se releva et s'approcha de la seule fenêtre de la pièce avant d'en écarter le rideau.


« Humpf ... Klumpen ... »

Il n'était peut-être jamais venu jusque dans cette ville aux confins du monde, mais les événements qui y avaient été décrit dans les nombreux ouvrages qu'il avait eu l'occasion de lire ne s'étaient pas trompés. La maison dans laquelle il se trouvait faisait partie d'un ensemble plus grand, où chacune des habitations, collées à ses sœurs formaient une place centrale au milieu de laquelle siégeait un impressionnant cristal de magilithe, sur lequel étaient gravés le nom de tout les mineurs qui avaient eut le malheur de perdre la vie lors de l'extraction du fameux minéral. Si la ville avait été inanimée, ce lieu de recueillement aurait pu avoir un certain charme, mais le déplacement incessant de la milice locale et des troupes chargées de défendre les portes de la ville n'avaient pas permis à la neige de recouvrir uniformément le sol. Au lieu de cela, des pavés souillée par la transpiration, l'urine et la boue n'offraient aux visiteurs que pour seule contemplation l'évidente décadence de cette cité.

Le bruit des assiettes qui s'entrechoquaient sorti Joël de sa rêverie. Instinctivement, son estomac commença à se manifester. Il était affamé, et l'idée d'un repas, quel qu'il soit, lui permettait de relativiser sur sa misérable existence. Il allait avoir l'éternité pour se prendre le chou à ce sujet, il s'était suffisamment torturé l'esprit aujourd'hui.
Fouillant sans scrupule les meubles aux alentours, il y trouva un pantalon étonnamment ample et rembourré, surement pour survivre aux températures glaciale du vide astral. Il s'en vêtu, ainsi que d'une simple chemise en lin et un poncho, avant de se diriger vers la sortie. Son regard croisa son reflet dans un miroir, et constata avec mépris qu'il avait effectivement ...


« ... une sale gueule. »

Alors qu'il espérait ne pas attirer l'attention, le bois grinçant des vieilles marches d'escalier attira tout les regards. Celui qui semblait être le "maître de maison" s'exclama en le voyant arriver :

« Voilà donc notre miraculé ! Benoit, ne restez donc pas planté là et aller l'aider. »
« Bien monsieur. »

~ Ce doit être ce soi-disant "Geal" ~

D'un geste mal-assuré mais résolu, le trentenaire écarte le gamin d'un revers de main.

« Non ça va, pas la peine, j'peux me démerder tout seul. »

Le scientifique, visiblement impatient de découvrir le traumatisme que vivait son invité, ordonna au pauvre Benoit de lui tirer leurs chaises pour que tous puissent s'asseoir et entamer la discussion, conversation que Joël voyait du mauvais œil.

« Allez-y je vous en prie, servez-vous ! Vous devez être affamé après ces trois dernières semaines. Peut-êt... »

« Trois semaines ? » marmonna Joël, les yeux plantés dans ceux de cette homme qui semblait avoir autant de tact qu'un Novsh blessé dans son orgueil.

« Oh et encore ! Votre convalescence et l'évolution de votre maladie bouscule toute les théories sur lesquelles de prodigieux chercheurs se sont penchés ! Imaginez ! Retrouver l'intégralité d'un membre après amputation après seulement trois semaines ! C'est fantastique, vous êtes un miracle de la nature, Anomalie, certes, mais mira... »

Il ne l'écoutait plus. Plongé dans ses propres pensées, le jeune homme s'était résolument fait un avis sur ses deux hôtes. Ils étaient des anomalies. Avait-il des preuves ? Absolument pas, mais il fallait être soit ignorant, soit complétement hors du monde et des mœurs pour se réjouir du mal qui avait gagner son bras. Un miracle que la magilithe se soit développée aussi vite ? Cela voulait-il dire que "par miracle", le mois prochain il serait déjà un monolithe entier ?

« Qu'est-ce que ... ? C'est quoi ça ? »

Une alarme sonnait, tandis que les soldats s'agitaient à l'extérieur en ordonnant aux civils de rentrer chez eux.

« Oh ça, ce n'est qu'un couvre-feu ! Des Régisseurs doivent approcher des murs avec leur Gardien. On s'y habitue très vite, d'ailleurs je mettrais mon bras à couper que ... »

« Coupez donc le mien, puisqu'il vous fascine tant. »

« Vrai ... Vraiment ? »

Un bruit d'explosion retenti.

« Ah je le savais ! De vraies bijoux de technologie ces canons magithèques, croyez-moi ! Même si elle ne paye pas de mine, Klumpen est un havre de paix comme l'on en connait peu ! Vous y êtes en sécurité. Mais pour en revenir à votre proposition, je ne vous cache pas ... »

« Qui êtes-vous ? »

Un silence gênant commença à planer sur la salle à manger. Mais il n'en avait que faire. Il venait de se réveiller après trois semaines de sommeil, il ignorait tout de ce qu'il se passait, alors pourquoi diable serait-ce à lui de répondre aux questions.

« Vous. dit-il en direction de la rouquine. Quel genre de toubib êtes-vous ? Quel genre de toubib propose le suicide plutôt qu'une guérison ? »

« Luka ... ne me dîtes pas que vous avez encore ... »


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Luka Toen
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Mar 2 Mai - 22:39
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Était-ce l’imagination des habitants de la maison où le couteau de Luka venait-il véritablement de crisser un peu plus brusquement dans son assiette qu’il ne l’aurait dû… ? Toujours est-il qu’elle ne manifesta pas la moindre réaction, et s’astreignit tout au contraire à découper sa viande avec une attention chirurgicale renouvelée. Il y avait là néanmoins dans le récipient vide qu’elle était une microscopique once d’agacement.

« Luka. Réponds-moi. »

La voix de Geal s’était faite autoritaire, et ses airs de scientifiques enthousiastes avaient fondu comme neige au soleil. Il posa ses couverts sur la table dans un interminable silence, les yeux braqués sur la jeune femme qui avait scrupuleusement décidé de ne pas croiser son regard, car l’assiette, soudain, était d’un ravissant intérêt.

« Peut-être… »

Sa voix traînante eut tous les accents de la mauvaise foi, exactement comme s’il se fut agi d’une petite erreur occasionnelle de parcours. Geal finit par pousser un profond soupir qui détendit imperceptiblement sa silhouette, abandonnant déjà un combat qu’il savait vain. Il se pinça l’arête du nez de deux doigts fatigués, et un nouveau soupir à fendre l’âme vint alourdir un peu plus les quelques pâtes d’oie qui commençaient à naître sur son visage.

« Ah je vous jure ma chère, vous allez avoir raison de moi un jour prochain. Nous en reparlerons tout à l’heure. »

Cette fois-ci, l’interpellée renonça à ce qu’il y avait dans son assiette et détourna ostensiblement la tête dans la direction opposée. Que tout cela était bigrement ennuyant, voilà qu’elle regrettait soudain ses efforts passagers pour sortir cet étranger de l’agonie dans laquelle son propre crash l’avait plongé. Son programme d’ennui quotidien était d’une extrême précision, ce n’était pas pour que Geal vienne y rajouter par sa faute une nouvelle séance de semonces sur l’intérêt qu’il y avait à vivre et prendre soin des autres… Aussi pinça-t-elle les lèvres, et il fut clair au bout d’une poignée de secondes qu’elle refusait tout bonnement de répondre aux questions du navigateur.

« Veuillez pardonner mon épouse, poursuivit Geal avec l’aisance de quelqu’un habitué à gérer ce type de situations, elle se bat actuellement avec les mêmes démêlés que vous. »

Un infime pli marqua la courbe des sourcils de Luka, sitôt effacé derrière son implacabilité lisse.

« Je me nomme Geal Caric, et voici mon épouse, Luka Caric. Nous avons été mandatés par le gouvernement du Tyorum pour mener un brin d’enquête ici, à Klumpen. Ne lui en voulez pas, vous savez, malgré les apparences elle n’a pas usurpé son titre de médecin. Elle vous a sauvé la vie en vous tirant des décombres et en soignant vos blessures durant tout ce temps. Enfin, une partie seulement de votre corps… Tout est périssable en sciences, vous savez. Nous retournons simplement à la nature. Faites votre deuil. »

Dans le lointain, des échos d’explosion survenaient par instant et se réverbéraient à l’infini dans les montagnes glacées alentours. Luka paraissait s’être totalement désintéressée de la teneur de la conversation, ses prunelles d’un vert doré sombre tournées vers cet horizon par-delà les larges murs de pierre et de bois, fixées sur quelque chose d’invisible que seule elle pouvait percevoir. Elle écoutait, attentive présence d’un calme insondable, comme un chat aux aguets face au ressac houleux des flammes.

« Ce soir encore… ? »

« … Oui. »

Et cela fut l'unique réponse de Luka à ce bref échange sibyllin qu’une Anomalie depuis peu ne pouvait décemment comprendre avant de l’avoir lui-même ressenti.

« Hé bien, Benoit, vous éteindrez une fois encore toutes les lumières cette nuit. Et n’oubliez pas de donner des couvertures chaudes à notre invité, car les températures chutent vite. »

Geal s’accorda une rapide rasade de vin, puis reprit sans transition son rôle d’hôte cordial :

« Avez-vous d’autres questions ? J’ai cru comprendre que vous vous faisiez appeler Joël. Vous étiez en mission ? »



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