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Chroniques d'Irydaë
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 [Archives d'Irydaë] - La main d'Ustgakh

Valduis
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Sam 28 Jan - 0:56
Irys : 137580
Profession : Assassin
Pérégrin 0

Déambulant d'un pas vif et gracieux, une silhouette encapuchonnée doublait les murs du labyrinthe, semblant le connaître comme sa propre poche. "Labyrinthe" était le mot le plus logique pour définir ce qui s'apparentait à des couloirs étroits, nombreux, et dont l'architecture semblait avoir perdu toute logique. Mais ici, dans les corridors des murmures, le sens lui-même perdait son sens, pour ainsi dire, qu'aucune âme humaine ne puisse s'y retrouver.

Le domaine de l'Ordre de la Pénitence était une forteresse souterraine dont les salles les plus sacrées et les plus protégées étaient installées aux derniers étages, dans les profondeurs à plusieurs dizaines de mètres sous terre. Les Shudargas avaient donné à chaque étage un nom de corridor, avec un nombre total de neuf corridors allant du premier au dernier étage : Les Corridors de l'Envers, Les Corridors de la Miséricorde, Les Corridors du Silence, Les Corridors du Martyr, Les Corridors des Vérités, Les Corridors de l'Oubli, Les Corridors des Croyants, Les Corridors de la Rédemption, Les Corridors des Secrets.

Chaque passage à un corridor suivant nécessite de se plier à des formalités et à des règles très strictes, en plus de devoir atteindre le rang de Shudarga au préalable - les recrues n'ont même pas accès aux seconds corridors tandis que les membres adhérents n'ont accès qu'à trois corridors sur les neuf -. Seul l'accès aux Corridors des Secrets reste condamné à l'ensemble de l'Ordre pour des raisons strictement confidentielles. Personne n'a jamais pu avoir l'occasion de pénétrer à l'intérieur de ses salles : la sécurité a été considérablement renforcée pour empêcher toute intrusion physique ou magique.

Catherina était parvenue à négocier une autorisation d'accéder aux Corridors du Silence afin de pouvoir se rendre dans la bibliothèque qui conservait une multitude d'histoires, ouvrages et récits sur différents sujets. La raison pour laquelle ils s'étaient retrouvés entre les mains de l'Ordre de la Pénitence, c'est parce qu'ils constituaient des documents non officiels ou regroupaient des informations qui ne devaient pas être divulguées, pas être sues, ou sur lesquelles l'Ordre était en train d'étudier.

Il n'y avait rien de surprenant à ce que les couloirs soient tamisés voire totalement sombres et à ce qu'il n'y ait aucun autre son que celui des pas qui résonnent dans l'ensemble du labyrinthe. La majorité des membres de l'Ordre restaient dans les premiers corridors, ces derniers regroupant tout ce dont avait besoin l'organisation pour vivre et travailler au quotidien.

En vérité, Catherina était totalement plongée dans sa bulle; elle vivait intérieurement un état d'extase incomparable. Pendant des mois durant, elle avait exécuté plusieurs missions afin de crédibiliser son rang et de gagner suffisamment de confiance pour pouvoir pénétrer les halls des Corridors du Silence. Son seul objectif - et tout à fait légitime - était de mettre la main sur un ouvrage particulier qu'elle savait gardé en sécurité par l'Ordre et qui lui tenait particulièrement à cœur. Là où d'autres trouvaient leur bonheur dans l'argent, le prestige ou la reconnaissance, Catherina n'avait jamais rien demandé de plus qu'un accès passager à la bibliothèque des Corridors du Silence.

Et c'est dans la plus grande surprise qu'une autre silhouette se matérialisa à travers les ombres. Elle se déplaçait silencieusement en direction de Catherina et était prédestinée à la croiser. Cette silhouette lui était de plus en plus familière au fur et à mesure qu'elle avançait. Elle put finalement donner un nom à ce visage lorsqu'il approcha de la seule torche qui éclairait le couloir. Jamais elle ne pouvait oublier ce regard méprisant et dénué d'empathie qui l'observait quotidiennement, ni même cette aura mystérieuse, malsaine et méfiante qui se dégageait d'un tel individu. Valduis revenait lui aussi de la bibliothèque... et sans qu'elle ne puisse l'expliquer, elle était persuadée qu'il s'était infiltré ici sans en demander l'autorisation.

Mais elle se contenta de baisser les yeux et de ne dire mot, comme à chaque fois qu'elle croisait son regard. Un soupir d'apaisement s'échappa de ses narines et tous ses muscles se décontractèrent dès lors que Valduis dépassa Catherina. Quoiqu'il soit devenu, elle se sentait toujours responsable du destin qui avait frappé Valduis et qui l'avait conduit à développer ce malice intérieur qui le rongeait quotidiennement. C'était un homme qui souffrait et qui ne se sentait vivre que dans la douleur qu'il infligeait à autrui. Les années de souffrance accumulées avaient atteint un stade de non retour; il était destiné à rester le même car il était parvenu à accepter et vivre avec ses maux plutôt qu'à continuer à les subir - ce qui aurait normalement été le cas pour n'importe quel être civilisé qui souhaite se débarrasser de ses peines -, pour finalement les absorber dans sa personnalité. Si l'Ordre de la Pénitence apparaissait comme l'extrême obscurité de l'assassinat et du marché noir, Valduis incarnait une élite impassible, crainte et respectée qui soulevait nombreux mystères et soupçons au sein de sa propre organisation. Lui-même le savait : son adhésion et son rang n'ont été acquis que par l'excellence dont il faisait preuve lors de ses missions.

Catherina n'avait cessé de scruter les façades des Corridors, quand bien-même était-elle concentrée dans ses pensées. Elle trouvait une certaine beauté à ce que les architectes de l'Ordre de la Pénitence se soient intéressés aux moindres détails artistiques; que même s'ils savaient ces salles le plus souvent inoccupées, elles ne soient pas pour autant inhospitalières et mal entretenues. Cela représentait assez bien l'image qu'elle avait de l'Ordre : une organisation qui enjolivait ses valeurs et sa philosophie sans chercher à être reconnue en retour.

Elle s'arrêta quelques instants devant l'immensité des rangées de livres qui lui faisaient face puis, déterminée, décida de déambuler entre les étagères sans ne manquer de s'intéresser à tous les ouvrages qui y étaient rangés. Elle savait qu'elle ne reviendrait pas ici avant longtemps, c'est pourquoi chaque instant passé ici lui faisait ressentir une sensation exquise qui laissait un sourire niais sur son visage pâle. Cet amoncèlement d'informations était à lui seul capable de renverser une nation entière tant il recelait de dossiers et de secrets qui, tombés aux mains de l'ennemi, pouvaient faire pencher la balance. Le simple fait de se tenir au milieu d'une telle arme de persuasion - car c'était ce que cette bibliothèque détenait - intimiderait n'importe quel individu et lui ferait même hésiter à l'idée d'ouvrir un livre par peur d'en apprendre trop.

Puis elle le trouva. La couverture était écarlate, légèrement abimée et poussiéreuse. Certaines pages étaient noircies aux extrémités, d'autres rongées ou à moitié décollées. Mais les textes manuscrits étaient restés intacts et c'est tout ce qui comptait à ses yeux. Elle l'emprunta, descendit l'échelle qu'elle avait utilisé et se dirigea vers le centre de la salle où étaient disposées chaises, tables et lampes à huile. Elle resserra le pli de sa cape afin de se réchauffer - les souterrains n'avaient aucunes fenêtres et donc aucun contact avec la chaleur ou le soleil - et se plongea dans les pages du livre comme si elle lisait dans ses propres souvenirs.



                                 
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Skingrad, 12 janvier 902

Une main trempée vint à frapper à plusieurs reprises l'immense porte en bois qui permettait d'accéder au quartier royal. Les torrents de pluie et l'orage qui grondait n’arrangeaient en rien la situation déjà alarmante : c'est à peine si l'on parvenait à poser un pied devant l'autre avec toute la fumée qui émanait depuis les incendies et qui se propageait dans les ruelles de la cité. Les cloches avaient été sonnées et la milice mobilisée - plusieurs régiments avaient manqué de percuter cette silhouette fragile et silencieuse, presque invisible, qui marchait en direction du centre-ville - tandis que tout le monde fuyait à l'extérieur de la cité ou restait chez soi -.

« Qui va là? Le Seigneur Sang-Salé ne reçoit personne sous aucun prétexte. »

« Catherina Höffengrad, fille de Salmon Höffengrad premier du nom, Haut-Conseiller du Seigneur Sang-Salé. »


La porte s'ouvrit après un long silence. Une tête chauve en sortit pour venir poser son regard plein d'étonnement sur la jeune femme. Il l'attrapa par le bras et la pressa pour qu'elle pénètre à l'intérieur de l'enceinte avant de refermer derrière lui.

« Madame Höffengrad, votre père était mort d'inquiétude. Skingrad est sous assaut ! C'est une folie de déambuler dans pareille situation. Votre père vous attend dans ses quartiers privés. Je vais demander à ce qu'on vous apporte des habits de rechange... vous êtes trempée. Allez, dépêchez-vous de le rejoindre ! »

A cette époque, Skingrad était encore une ville jeune et aux bâtiments modestes. Ce qu'on appelait le Quartier Royal était une immense bâtisse aux matériaux modernes et aux couleurs vives, ce qui contrastait avec toute la cité dont les maisons n'étaient faites que de pierre mal taillée et de bois moisi et constamment humide à cause de l'écume des rivières. Catherina emprunta le tapis rouge sur les escaliers en s'aidant de la rambarde dorée pour ne pas glisser. Elle n'eut pas à chercher bien longtemps pour trouver son père : elle croisa son regard rempli d'amour et de soulagement. Il était appuyé sur les rambardes du balcon intérieur qui donnait sur le grand salon de l'entrée, espérant justement que sa fille revienne par miracle bien au chaud et en sécurité.

« Où étais-tu passée ?! L'alerte a été lancée il y a au moins vingt minutes. Tu aurais dû être rentrée tout de suite. Sais-tu ce que ces fous auraient pu te faire ?! »

« Pardonnez-moi, père. Je n'avais pas mesuré la gravité de la situation. »

« Tu es saine et sauve, c'est ce qui compte, dit-il en soupirant. Suis-moi. »

Si aux premiers abords elle pensait que l'inquiétude de son père était due à sa disparition, Catherina remarqua bien rapidement l'étrange comportement dont il faisait preuve à toujours jeter des coups d’œils autour de lui et à se hâter dans tout ce qu'il entreprenait. Il lui sembla même que ses mains tremblaient d'angoisse ou d'appréhension - elle n'aurait su le définir -, comme si il devait absolument agir à temps. Mais sur quel sujet?

C'est seulement lorsqu'ils se retrouvèrent dans les quartiers privés de Salmon et après qu'il eut verrouillé tous les accès de sa chambre qu'il prit finalement une grande inspiration et s'installa sur son lit. Il se mordit les lèvres et laissa son regard se perdre un peu partout, comme s'il tentait de retrouver de l'ordre dans son esprit bien peu propice à la réflexion - ce qui était compréhensible dans pareille situation -. Il eut une illumination soudaine qui se caractérisa par un "Ah" très expressif. Il farfouilla sous sa commode pour venir décrocher un livre qui était accroché en-dessous, puis il le tendit à sa fille.


« Il existe certaines vérités que tu as le droit de savoir, mon enfant, dit-il d'un ton paternel et protecteur. Je ne pensais pas qu'il te reviendrait aussi tôt, mais je me suis dépêché de rédiger les dernières pages du livre dès que j'ai senti que quelque chose de grave allait se passer à Skingrad. D'ici la fin de la soirée, ni moi ni le seigneur Sang-Salé ne pourront échapper au jugement qui nous sera réservé à moins de quitter la ville. Tu ne mérites pas un tel sort. Nous allons partir en direction d'Alexandria, là où se trouve ta tante... s'il m'arrive quelque chose de grave, je préfère que ce livre soit entre tes mains. »

Catherina n'y comprenait pas grand chose et ne parvenait même pas à mesurer la dangerosité de la situation. Tout ce qu'elle avait retenu, c'était qu'elle et son père allaient quitter la ville, chose qu'elle voyait sous un très bon angle puisqu'elle avait toujours aimé voyager. Pour elle, il n'y avait rien d'alarmant ni d'inquiétant : elle avait toujours été protégée par la milice et par ses proches. Ce n'est pas aujourd'hui que cela changerait.

Elle quitta la chambre de son père avec une innocence d'enfant puis, gambadant dans les longs couloirs qui conduisaient jusqu'à sa chambre, elle en profita pour faire un détour dans le quartier voisin qui était occupé par les familles des serveurs. Sa dame de chambre, Isberd, était comme une deuxième mère aux yeux de Catherina, car elle savait l'écouter et prendre soin d'elle. Et lorsqu'elle apprit la naissance de leur enfant, elle et son mari Alexander Godfrey, sa curiosité l'amena à vouloir passer un peu de temps auprès du bébé car elle était fascinée par cet être encore plus innocent qu'elle.

Elle s'attacha au petit être et s'autorisa même à venir le déranger quotidiennement pour lui tenir compagnie. Elle découvrit l'instinct maternel et tous les bienfaits de l'amour et de l'empathie dont une petite fille avait besoin pour se sentir vivre : elle avait envie de le voir grandir, de le protéger et de lui offrir le meilleur comme Isberd l'avait fait avec elle depuis sa naissance. Elle se sentait redevable d'une part, mais prenait surtout goût à son rôle improvisé de "gardien du berceau" qu'elle s'était donné.

Et lorsqu'elle arriva devant le seuil de la chambre des Godfrey où étaient normalement disposés le berceau et le bébé dedans, elle croisa sa dame de chambre Isberd habillée en robe de nuit légère et couverte d'un châle pour protéger du froid. Catherina comprit aussitôt qu'elle arrivait un peu trop tard et qu'Isberd venait d'endormir son enfant. Elle quittait la chambre pour se diriger vers celle de son mari.

Isberd n'était ni inquiète ni soucieuse au sujet de ce qui se passait en ville. Et ce n'était pas de sa faute : personne ne l'avait mise au courant de l'assaut qui était en train de se préparer et des incendies qui s'étendaient depuis le port jusqu'aux murailles de la cité. Les serveurs des quartiers n'avaient que très peu voire aucun contact avec l'extérieur, hormis lorsqu'ils étaient en repos et qu'ils se promenaient en ville. Mais en pleine semaine, ni Isberd ni Alexander n'avaient le droit de quitter le domaine Höffengrad. Pour eux, l'alerte ne concernait qu'un problème mineur qui allait être certainement être réglé au milieu de la nuit.

« Valduis dort ? Demanda timidement Catherina à Isberd. »

« Oui, ma chérie. Va donc l'embrasser une dernière fois si tu le souhaites, puis rejoins tes quartiers afin de t'endormir toi aussi. »

...

Catherina s'extirpa de ses pensées pour observer avec effroi les frissons qui lui donnaient la chair de poule et qui faisaient trembler ses membres. Elle eut une nausée soudaine et faillit trébucher de sa chaise mais se rattrapa de justesse aux dossiers de celle-ci. Lorsqu'elle regarda de nouveau à l'intérieur du livre, elle fut surprise de voir qu'elle n'avait même pas entamé la deuxième page : elle s'était laissée emporter par son imaginaire pendant un instant, tant les quelques mots qu'elle avait lus avaient eu d'influence sur sa mémoire.

Mais bien vite, elle se remémora des souvenirs mis de côté pendant trop longtemps, voire même oubliés. Les salles royales, Skingrad, la famille Godfrey et... le bébé. Jamais elle ne sentit pareille douleur lui arracher les amygdales et lui causer de telles crampes à l'estomac. Elle se plia en deux comme si elle allait vomir, mais il n'en sortit qu'un son étouffé par sa gorge qui était nouée. Les sanglots ne tardèrent pas à accompagner la peine qu'elle endurait et à s'écouler le long de ses joues. Elle se balançait d'avant en arrière en secouant frénétiquement la tête, comme si elle était prise de spasmes incontrôlables qu'elle voulait à tout prix rejeter.

Catherina refusait d'accepter une vérité si cruelle. Elle avait peur de continuer le livre tant les souvenirs remémorés s'apparentaient à devoir se torturer l'esprit. Elle connaissait pertinemment la suite de l'histoire et refusait de la ressasser une fois de plus. Mais si elle était ici, c'était pour un but bien précis... et pour l'atteindre, il n'y avait pas d'autre choix que de relire les douloureuses pages de ce livre écarlate qui incarnait toute la terreur qui la paralysait.

Un hurlement strident s'arracha du fond de sa gorge pour venir faire échos dans les Corridors du Silence et répercuter jusqu'aux étages inférieurs des Corridors du Martyr. « Car lorsque le silence devient trop pesant, la souffrance vous ronge jusqu'à ce que vous ne décidiez d'exprimer votre peine », disaient les inscriptions à l'entrée des escaliers : ces deux corridors n'avaient pas été placés l'un en-dessous de l'autre sans raisons.


...


A suivre.
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