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Chroniques d'Irydaë
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 [Archives d'Irydaë] - La main d'Ustgakh

Valduis
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Ven 27 Jan - 23:56
Irys : 157577
Profession : Assassin
Pérégrin 0

Déambulant d'un pas vif et gracieux, une silhouette encapuchonnée doublait les murs du labyrinthe, semblant le connaître comme sa propre poche. "Labyrinthe" était le mot le plus logique pour définir ce qui s'apparentait à des couloirs étroits, nombreux, et dont l'architecture semblait avoir perdu toute logique. Mais ici, dans les corridors des murmures, le sens lui-même perdait son sens, pour ainsi dire, qu'aucune âme humaine ne puisse s'y retrouver.

Le domaine de l'Ordre de la Pénitence était une forteresse souterraine dont les salles les plus sacrées et les plus protégées étaient installées aux derniers étages, dans les profondeurs à plusieurs dizaines de mètres sous terre. Les Shudargas avaient donné à chaque étage un nom de corridor, avec un nombre total de neuf corridors allant du premier au dernier étage : Les Corridors de l'Envers, Les Corridors de la Miséricorde, Les Corridors du Silence, Les Corridors du Martyr, Les Corridors des Vérités, Les Corridors de l'Oubli, Les Corridors du Pêché, Les Corridors de la Rédemption, Les Corridors des Secrets.

Chaque passage à un corridor suivant nécessite de se plier à des formalités et à des règles très strictes, en plus de devoir atteindre le rang de Shudarga au préalable - les recrues n'ont même pas accès aux seconds corridors tandis que les membres adhérents n'ont accès qu'à trois corridors sur les neuf -. Seul l'accès aux Corridors des Secrets reste condamné à l'ensemble de l'Ordre pour des raisons strictement confidentielles. Personne n'a jamais pu avoir l'occasion de pénétrer à l'intérieur de ses salles : la sécurité a été considérablement renforcée pour empêcher toute intrusion physique ou magique.

Catherina était parvenue à négocier une autorisation d'accéder aux Corridors du Silence afin de pouvoir se rendre dans la bibliothèque qui conservait une multitude d'histoires, ouvrages et récits sur différents sujets. La raison pour laquelle ils s'étaient retrouvés entre les mains de l'Ordre de la Pénitence, c'est parce qu'ils constituaient des documents non officiels ou regroupaient des informations qui ne devaient pas être divulguées, pas être sues, ou sur lesquelles l'Ordre était en train d'étudier.

Il n'y avait rien de surprenant à ce que les couloirs soient tamisés voire totalement sombres et à ce qu'il n'y ait aucun autre son que celui des pas qui résonnent dans l'ensemble du labyrinthe. La majorité des membres de l'Ordre restaient dans les premiers corridors, ces derniers regroupant tout ce dont avait besoin l'organisation pour vivre et travailler au quotidien.

En vérité, Catherina était totalement plongée dans sa bulle; elle vivait intérieurement un état d'extase incomparable. Pendant des mois durant, elle avait exécuté plusieurs missions afin de crédibiliser son rang et de gagner suffisamment de confiance pour pouvoir pénétrer les halls des Corridors du Silence. Son seul objectif - et tout à fait légitime - était de mettre la main sur un ouvrage particulier qu'elle savait gardé en sécurité par l'Ordre et qui lui tenait particulièrement à cœur. Là où d'autres trouvaient leur bonheur dans l'argent, le prestige ou la reconnaissance, Catherina n'avait jamais rien demandé de plus qu'un accès passager à la bibliothèque des Corridors du Silence.

Et c'est dans la plus grande surprise qu'une autre silhouette se matérialisa à travers les ombres. Elle se déplaçait silencieusement en direction de Catherina et était prédestinée à la croiser. Cette silhouette lui était de plus en plus familière au fur et à mesure qu'elle avançait. Elle put finalement donner un nom à ce visage lorsqu'il approcha de la seule torche qui éclairait le couloir. Jamais elle ne pouvait oublier ce regard méprisant et dénué d'empathie qui l'observait quotidiennement, ni même cette aura mystérieuse, malsaine et méfiante qui se dégageait d'un tel individu. Valduis revenait lui aussi de la bibliothèque... et sans qu'elle ne puisse l'expliquer, elle était persuadée qu'il s'était infiltré ici sans en demander l'autorisation.

Mais elle se contenta de baisser les yeux et de ne dire mot, comme à chaque fois qu'elle croisait son regard. Un soupir d'apaisement s'échappa de ses narines et tous ses muscles se décontractèrent dès lors que Valduis dépassa Catherina. Quoiqu'il soit devenu, elle se sentait toujours responsable du destin qui avait frappé Valduis et qui l'avait conduit à développer ce malice intérieur qui le rongeait quotidiennement. C'était un homme qui souffrait et qui ne se sentait vivre que dans la douleur qu'il infligeait à autrui. Les années de souffrance accumulées avaient atteint un stade de non retour; il était destiné à rester le même car il était parvenu à accepter et vivre avec ses maux plutôt qu'à continuer à les subir - ce qui aurait normalement été le cas pour n'importe quel être civilisé qui souhaite se débarrasser de ses peines -, pour finalement les absorber dans sa personnalité. Si l'Ordre de la Pénitence apparaissait comme l'extrême obscurité de l'assassinat et du marché noir, Valduis incarnait une élite impassible, crainte et respectée qui soulevait nombreux mystères et soupçons au sein de sa propre organisation. Lui-même le savait : son adhésion et son rang n'ont été acquis que par l'excellence dont il faisait preuve lors de ses missions.

Catherina n'avait cessé de scruter les façades des Corridors, quand bien-même était-elle concentrée dans ses pensées. Elle trouvait une certaine beauté à ce que les architectes de l'Ordre de la Pénitence se soient intéressés aux moindres détails artistiques; que même s'ils savaient ces salles le plus souvent inoccupées, elles ne soient pas pour autant inhospitalières et mal entretenues. Cela représentait assez bien l'image qu'elle avait de l'Ordre : une organisation qui enjolivait ses valeurs et sa philosophie sans chercher à être reconnue en retour.

Elle s'arrêta quelques instants devant l'immensité des rangées de livres qui lui faisaient face puis, déterminée, décida de déambuler entre les étagères sans ne manquer de s'intéresser à tous les ouvrages qui y étaient rangés. Elle savait qu'elle ne reviendrait pas ici avant longtemps, c'est pourquoi chaque instant passé ici lui faisait ressentir une sensation exquise qui laissait un sourire niais sur son visage pâle. Cet amoncèlement d'informations était à lui seul capable de renverser une nation entière tant il recelait de dossiers et de secrets qui, tombés aux mains de l'ennemi, pouvaient faire pencher la balance. Le simple fait de se tenir au milieu d'une telle arme de persuasion - car c'était ce que cette bibliothèque détenait - intimiderait n'importe quel individu et lui ferait même hésiter à l'idée d'ouvrir un livre par peur d'en apprendre trop.

Puis elle le trouva. La couverture était écarlate, légèrement abimée et poussiéreuse. Certaines pages étaient noircies aux extrémités, d'autres rongées ou à moitié décollées. Mais les textes manuscrits étaient restés intacts et c'est tout ce qui comptait à ses yeux. Elle l'emprunta, descendit l'échelle qu'elle avait utilisé et se dirigea vers le centre de la salle où étaient disposées chaises, tables et lampes à huile. Elle resserra le pli de sa cape afin de se réchauffer - les souterrains n'avaient aucunes fenêtres et donc aucun contact avec la chaleur ou le soleil - et se plongea dans les pages du livre comme si elle lisait dans ses propres souvenirs.



                                 
  ____________________

Skingrad, 12 janvier 902

Une main trempée vint à frapper à plusieurs reprises l'immense porte en bois qui permettait d'accéder au quartier royal. Les torrents de pluie et l'orage qui grondait n’arrangeaient en rien la situation déjà alarmante : c'est à peine si l'on parvenait à poser un pied devant l'autre avec toute la fumée qui émanait depuis les incendies et qui se propageait dans les ruelles de la cité. Les cloches avaient été sonnées et la milice mobilisée - plusieurs régiments avaient manqué de percuter cette silhouette fragile et silencieuse, presque invisible, qui marchait en direction du centre-ville - tandis que tout le monde fuyait à l'extérieur de la cité ou restait chez soi -.

« Qui va là? Le Seigneur Sang-Salé ne reçoit personne sous aucun prétexte. »

« Catherina Höffengrad, fille de Salmon Höffengrad premier du nom, Haut-Conseiller du Seigneur Sang-Salé. »


La porte s'ouvrit après un long silence. Une tête chauve en sortit pour venir poser son regard plein d'étonnement sur la jeune femme. Il l'attrapa par le bras et la pressa pour qu'elle pénètre à l'intérieur de l'enceinte avant de refermer derrière lui.

« Madame Höffengrad, votre père était mort d'inquiétude. Skingrad est sous assaut ! C'est une folie de déambuler dans pareille situation. Votre père vous attend dans ses quartiers privés. Je vais demander à ce qu'on vous apporte des habits de rechange... vous êtes trempée. Allez, dépêchez-vous de le rejoindre ! »

A cette époque, Skingrad était encore une ville jeune et aux bâtiments modestes. Ce qu'on appelait le Quartier Royal était une immense bâtisse aux matériaux modernes et aux couleurs vives, ce qui contrastait avec toute la cité dont les maisons n'étaient faites que de pierre mal taillée et de bois moisi et constamment humide à cause de l'écume des rivières. Catherina emprunta le tapis rouge sur les escaliers en s'aidant de la rambarde dorée pour ne pas glisser. Elle n'eut pas à chercher bien longtemps pour trouver son père : elle croisa son regard rempli d'amour et de soulagement. Il était appuyé sur les rambardes du balcon intérieur qui donnait sur le grand salon de l'entrée, espérant justement que sa fille revienne par miracle bien au chaud et en sécurité.

« Où étais-tu passée ?! L'alerte a été lancée il y a au moins vingt minutes. Tu aurais dû être rentrée tout de suite. Sais-tu ce que ces fous auraient pu te faire ?! »

« Pardonnez-moi, père. Je n'avais pas mesuré la gravité de la situation. »

« Tu es saine et sauve, c'est ce qui compte, dit-il en soupirant. Suis-moi. »

Si aux premiers abords elle pensait que l'inquiétude de son père était due à sa disparition, Catherina remarqua bien rapidement l'étrange comportement dont il faisait preuve à toujours jeter des coups d’œils autour de lui et à se hâter dans tout ce qu'il entreprenait. Il lui sembla même que ses mains tremblaient d'angoisse ou d'appréhension - elle n'aurait su le définir -, comme si il devait absolument agir à temps. Mais sur quel sujet?

C'est seulement lorsqu'ils se retrouvèrent dans les quartiers privés de Salmon et après qu'il eut verrouillé tous les accès de sa chambre qu'il prit finalement une grande inspiration et s'installa sur son lit. Il se mordit les lèvres et laissa son regard se perdre un peu partout, comme s'il tentait de retrouver de l'ordre dans son esprit bien peu propice à la réflexion - ce qui était compréhensible dans pareille situation -. Il eut une illumination soudaine qui se caractérisa par un "Ah" très expressif. Il farfouilla sous sa commode pour venir décrocher un livre qui était accroché en-dessous, puis il le tendit à sa fille.


« Il existe certaines vérités que tu as le droit de savoir, mon enfant, dit-il d'un ton paternel et protecteur. Je ne pensais pas qu'il te reviendrait aussi tôt, mais je me suis dépêché de rédiger les dernières pages du livre dès que j'ai senti que quelque chose de grave allait se passer à Skingrad. D'ici la fin de la soirée, ni moi ni le seigneur Sang-Salé ne pourront échapper au jugement qui nous sera réservé à moins de quitter la ville. Tu ne mérites pas un tel sort. Nous allons partir en direction d'Alexandria, là où se trouve ta tante... s'il m'arrive quelque chose de grave, je préfère que ce livre soit entre tes mains. »

Catherina n'y comprenait pas grand chose et ne parvenait même pas à mesurer la dangerosité de la situation. Tout ce qu'elle avait retenu, c'était qu'elle et son père allaient quitter la ville, chose qu'elle voyait sous un très bon angle puisqu'elle avait toujours aimé voyager. Pour elle, il n'y avait rien d'alarmant ni d'inquiétant : elle avait toujours été protégée par la milice et par ses proches. Ce n'est pas aujourd'hui que cela changerait.

Elle quitta la chambre de son père avec une innocence d'enfant puis, gambadant dans les longs couloirs qui conduisaient jusqu'à sa chambre, elle en profita pour faire un détour dans le quartier voisin qui était occupé par les familles des serveurs. Sa dame de chambre, Isberd, était comme une deuxième mère aux yeux de Catherina, car elle savait l'écouter et prendre soin d'elle. Et lorsqu'elle apprit la naissance de leur enfant, elle et son mari Alexander Godfrey, sa curiosité l'amena à vouloir passer un peu de temps auprès du bébé car elle était fascinée par cet être encore plus innocent qu'elle.

Elle s'attacha au petit être et s'autorisa même à venir le déranger quotidiennement pour lui tenir compagnie. Elle découvrit l'instinct maternel et tous les bienfaits de l'amour et de l'empathie dont une petite fille avait besoin pour se sentir vivre : elle avait envie de le voir grandir, de le protéger et de lui offrir le meilleur comme Isberd l'avait fait avec elle depuis sa naissance. Elle se sentait redevable d'une part, mais prenait surtout goût à son rôle improvisé de "gardien du berceau" qu'elle s'était donné.

Et lorsqu'elle arriva devant le seuil de la chambre des Godfrey où étaient normalement disposés le berceau et le bébé dedans, elle croisa sa dame de chambre Isberd habillée en robe de nuit légère et couverte d'un châle pour protéger du froid. Catherina comprit aussitôt qu'elle arrivait un peu trop tard et qu'Isberd venait d'endormir son enfant. Elle quittait la chambre pour se diriger vers celle de son mari.

Isberd n'était ni inquiète ni soucieuse au sujet de ce qui se passait en ville. Et ce n'était pas de sa faute : personne ne l'avait mise au courant de l'assaut qui était en train de se préparer et des incendies qui s'étendaient depuis le port jusqu'aux murailles de la cité. Les serveurs des quartiers n'avaient que très peu voire aucun contact avec l'extérieur, hormis lorsqu'ils étaient en repos et qu'ils se promenaient en ville. Mais en pleine semaine, ni Isberd ni Alexander n'avaient le droit de quitter le domaine Höffengrad. Pour eux, l'alerte ne concernait qu'un problème mineur qui allait être certainement être réglé au milieu de la nuit.

« Valduis dort ? Demanda timidement Catherina à Isberd. »

« Oui, ma chérie. Va donc l'embrasser une dernière fois si tu le souhaites, puis rejoins tes quartiers afin de t'endormir toi aussi. »

...

Catherina s'extirpa de ses pensées pour observer avec effroi les frissons qui lui donnaient la chair de poule et qui faisaient trembler ses membres. Elle eut une nausée soudaine et faillit trébucher de sa chaise mais se rattrapa de justesse aux dossiers de celle-ci. Lorsqu'elle regarda de nouveau à l'intérieur du livre, elle fut surprise de voir qu'elle n'avait même pas entamé la deuxième page : elle s'était laissée emporter par son imaginaire pendant un instant, tant les quelques mots qu'elle avait lus avaient eu d'influence sur sa mémoire.

Mais bien vite, elle se remémora des souvenirs mis de côté pendant trop longtemps, voire même oubliés. Les salles royales, Skingrad, la famille Godfrey et... le bébé. Jamais elle ne sentit pareille douleur lui arracher les amygdales et lui causer de telles crampes à l'estomac. Elle se plia en deux comme si elle allait vomir, mais il n'en sortit qu'un son étouffé par sa gorge qui était nouée. Les sanglots ne tardèrent pas à accompagner la peine qu'elle endurait et à s'écouler le long de ses joues. Elle se balançait d'avant en arrière en secouant frénétiquement la tête, comme si elle était prise de spasmes incontrôlables qu'elle voulait à tout prix rejeter.

Catherina refusait d'accepter une vérité si cruelle. Elle avait peur de continuer le livre tant les souvenirs remémorés s'apparentaient à devoir se torturer l'esprit. Elle connaissait pertinemment la suite de l'histoire et refusait de la ressasser une fois de plus. Mais si elle était ici, c'était pour un but bien précis... et pour l'atteindre, il n'y avait pas d'autre choix que de relire les douloureuses pages de ce livre écarlate qui incarnait toute la terreur qui la paralysait.

Un hurlement strident s'arracha du fond de sa gorge pour venir faire échos dans les Corridors du Silence et répercuter jusqu'aux étages inférieurs des Corridors du Martyr. « Car lorsque le silence devient trop pesant, la souffrance vous ronge jusqu'à ce que vous ne décidiez d'exprimer votre peine », disaient les inscriptions à l'entrée des escaliers : ces deux corridors n'avaient pas été placés l'un en-dessous de l'autre sans raisons.


...


A suivre.


Dernière édition par Valduis le Dim 12 Nov - 22:00, édité 1 fois
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Valduis
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Sam 11 Nov - 13:09
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Les yeux fragiles de Catherina ne surent continuer convenablement la lecture du livre sans qu'elle ne se sente envahie par des spasmes de douleurs continues. Elle qui avait volontairement caché ce livre dans les bibliothèques des Corridors comme pour enfouir à jamais des souvenirs douloureux dans les abysses de son esprit, la voilà qui était contrainte de se ressasser une triste histoire dans l'intérêt de l'Ordre. Cette écriture, elle ne la connaissait que trop bien : son père lui-même avait rédigé l'intégralité de ce livre... et si son contenu n'avait rien de traumatisant pour personne, il n'en était pas de même pour Catherina qui rattachait chaque paragraphe a un évènement particulier qu'elle avait vécu dans sa jeunesse.

Car en vérité, les récits de Höffengrad n'étaient rien de plus qu'une autobiographie ennuyante de sa vie de noble aux côtés du seigneur Sang-Salé, une description grotesque du château, ainsi qu'un court passage sur les révolutions de Skingrad et les légitimes héritages de Höffengrad pour ses enfants. Mais Catherina rattachait à ces textes des souvenirs d'une époque traumatisante, qui quand bien-même les textes ressassaient pas directement cette terrible histoire, la simple lecture de ces lignes par la plume de son père suffisaient à faire ressurgir ce douloureux passé.

Elle s'efforça de lire la suite, ligne par ligne, en tentant d'écarter du mieux que possible les souvenirs rattachés à cet ouvrage. Puis son esprit vicieux et pervers se joua d'elle, la faisant une fois de plus traverser les époques pour lui rappeler ce qu'elle avait tant souhaité oublier.


...

« Par ici ! Vite ! Ils vont nous trouver ! »

Tout était si sombre et brumeux que Catherina arrivait à peine à reconnaître ses propres pieds. Elle marchait à travers une poussière de fumée noire en suivant aveuglément le son d'une voix rassurante et familière, mais qu'elle n'avait pourtant jamais entendu auparavant. Apeurée par tout ce vacarme autour d'elle, elle s'élança, malgré le fait qu'elle ne voyait absolument rien à l'horizon, ni même ses propres pieds.

C'est à peine avoir posé le premier pas que le sol s'effrita pour laisser place à d'immenses torrents de flammes. Par réflexe, Catherina s'accrocha au premier objet qui pendait au-dessus de sa tête pour ne pas tomber dans ce vide si soudainement apparu. Elle se hissa à ce qui ressemblait à une aile de moulin puis réussit à s'asseoir dessus en équilibre et ne pas tomber.

Sous son regard de jeune adolescente effrayée s'étendait Skingrad en feu et à sang, subissant un courroux que nulle cité n'avait connu jusqu'à présent. Des cadavres s'amoncelaient dans les rues, des habitants coincés dans leurs maisons en flammes et qui tentaient de s'échapper du mieux que possible, des familles entières qui avaient laissé toute leur vie derrière elles pour s'échapper de la cité par les plaines Daënastres.

Soudainement, un violent éclair surgit devant elle et s'écrasa contre le pied du moulin, à seulement quelques mètres en dessous de l'aile sur laquelle elle se trouvait. L'intensité de sa décharge fit trembler le sol et Catherina chuta de son perchoir. Elle se débattit dans le vide sans fin tandis que le monde autour d'elle ne cessait de changer et de se dérober, incapable même de pouvoir hurler ou se rattraper à quoi que ce soit. Elle n'oublia jamais l'image de ce ciel couleur sang, chargé d'une énergie si maléfique qu'elle semblait en avoir totalement déréglé toute la logique climatique de l'atmosphère : une foudre d'un rouge sombre et intense vibrait sans cesse dans le ciel dans un puissant ouragan de nuages écarlates.

Tout se déplaçait à une vitesse ahurissante du fait de tornades incontrôlables qui dévastaient les cieux et les cités; les nuages déréglés pleuvaient parfois de la neige, parfois de la pluie, à des rythmes totalement différents, comme si quelqu'un ou quelque chose avait littéralement bouleversé les saisons et les avait faits accélérer grâce à une puissance incontrôlable. Et derrière les fumées noires des cités, plus loin encore derrière les torrents de nuages, les bourrasques de pluies et les foudres chargées d'électricité maléfiques, Catherina eut à peine le temps d'apercevoir d'où semblait provenir toute cette puissance qui avait bouleversé le temps et le climat : un assemblement impressionnant d'énergie maléfique rougeâtre condensée en une gigantesque forme de main.


« Catherina ! CATHERINA ! VITE ! »

Isberd secouait intensément la jeune adolescente de tous ses membres tremblants. Depuis combien de temps Catherina était-elle endormie et faisait un rêve aussi terrifiant ? En temps normal, le réveil était moins pénible et elle prenait le temps de s'interroger sur ses nuits mouvementées. Mais le visage pâle et sanglotant d'Isberd laissaient comprendre que la situation avait empiré, chose que redoutait Catherina depuis son retour au château et qu'elle avait immédiatement compris à la seconde où son regard croisa celui d'Isberd.

« Dieu merci. Les portes du château ont été enfoncées ! Les citoyens se ruent à l'intérieur des salles royales pour trouver et tuer le seigneur Sang-Salé, ainsi que tous ceux qui y vivent. »

« Et qu'en est-il des soldats du royaume ?! Père avait fait mobiliser tout un régiment entier pour protéger nos familles et anticiper ce genre d'évènement. Le peuple n'a pas les moyens de pouvoir rivaliser avec nos armées ! »

« Nos propres soldats se sont mutinés contre leur roi ! Il faut partir vite où nous allons êt-... ARGH ! »

Une épée s'enfonça brutalement dans le dos fragile d'Isberd. La pointe de la lame ressortit à seulement quelques centimètres des yeux de Catherina, et tout le sang avait giclé sur son visage et sali sa robe de nuit d'une flaque de sang chaude et répugnante. Le corps frêle de sa bien-aimée servante convulsait et se crispait de tous ses membres d'une douleur incommensurable, et au-dessus de son épaule, un heaume aux couleurs du royaume s'éleva pour observer avec plus d'attention sa prochaine cible à abattre.

Catherina agit sans réfléchir. En l'espace de seulement quelques minutes, tous ses sens venaient d'être réveillés et seul son instinct de survie déterminerait si elle parviendrait à passer le seuil de cette porte et à s'enfuir de son assaillant. Elle esquiva de justesse un coup d'épée - bien que lent - qui découpa son édredon et fit virevolter les plumes à travers la pièce. D'une poigne bien ferme, elle attrapa sa lampe à huile, retira le socle, et projeta tout son contenu en direction du casque du soldat.

Par chance, l'huile bouillante avait traversé les orifices du casque et avaient atteint les yeux de sa cible - chose que cherchait Catherina depuis le début -. Elle se rua en direction de la porte alors que son assaillant essayait de retirer son casque, se débattant pour lutter contre la liqueur ardente qui brûlait son visage et ses yeux, puis ressortit de la pièce en ayant pris soin de refermer à clé la porte derrière elle afin que le soldat n'y ressorte pas.

Catherina se pencha au-dessus de la barrière des balcons intérieurs mais se recula aussitôt lorsqu'elle vit l'amoncèlement de population qui avait envahi les salles principales du château. Tous hurlaient à la mort du seigneur et étaient en train de monter les étages, tuant et démembrant tout serveur ou conseiller qu'ils trouvaient sur leur passage. Catherina était chanceuse d'habiter aux étages les plus élevés du château.

Elle courut jusqu'aux quartiers de son père afin de pouvoir trouver des bras et des mots réconfortants, entendre que tout irait bien et que leur vie serait sauve. Mais ce qu'elle ne trouva dans les couloirs du quartier ne fut qu'un carnage de corps et de sang. Elle recouvra sa bouche et son nez pour ne pas faire de bruit en pleurant et pour ne pas sentir les odeurs nauséabondes des cadavres fraichement tués, puis elle s'efforça de regarder droit devant elle pour ne pas voir plus de ce spectacle immonde qui, de toute évidence, avait déjà suffisamment traumatisé une jeune fille de son âge pour les années à venir.

Père n'avait pas non plus échappé au sort. Il avait été éventré de toutes parts alors qu'il dormait paisiblement sur son lit, sans même qu'il n'ait eu le temps de se réveiller pour pouvoir comprendre, réagir ou se défendre. Quelle fin amère et injuste pour Catherina qui découvrait avec effroi la dépouille inerte de son père, dont le regard vide et le visage encore crispé de douleur témoignaient de l'horreur qu'il avait dû subir dans son sommeil. Elle parvint à trouver malgré tout la force nécessaire pour se battre, survivre et partir d'ici saine et sauve.

Catherina, comme toutes les familles nobles du château, connaissaient les entrées et les sorties privées du château pour pouvoir s'échapper en cas d'assaut. Tout le monde s'y serait d'ailleurs déjà rendu si les soldats eux-mêmes ne s'étaient pas révoltés et n'étaient pas venus éventrer les nobles dans leurs litt avant qu'ils ne puissent avoir le temps de s'enfuir. Et en parlant de nobles, Catherina se rappela de quelque chose et arrêta soudainement sa ruée dans un sursaut.


« Valduis... »

Elle hésita d'abord quelque secondes, car retourner en arrière signifiait prendre le risque de mourir sous le joug de citoyens en état de frénésie. Puis elle se convaincu qu'elle s'en voudrait toute sa vie d'avoir laissé un bébé mourir sans défenses et sans même n'avoir pu essayer de le sauver.

Elle remonta les quartiers de son père, enjamba à nouveau les mêmes cadavres puants, et se retrouva aux balcons intérieurs où les hurlements des citoyens révoltés s'étaient considérablement rapprochés. Il n'en fallait pas plus à Catherina pour comprendre qu'ils n'étaient qu'à quelques minutes seulement des quartiers du Haut-Conseiller Höffengrad et de ses serviteurs. Elle longea furtivement le couloir qui donnait pleine vue sur les salles principales pour finalement parvenir aux quartiers d'Isberd et d'Alexander, puis pria tous les dieux d'Irydaë que rien ne soit arrivé au petit Valduis lorsqu'elle vit avec épouvante les flaques de sang s'étendre devant la porte entrouverte de sa chambre.

Elle fonça, pénétra à l'intérieur de la chambre, et contourna ce qu'elle avait reconnu comme étant le cadavre d'Alexander qui avait certainement donné sa vie pour protéger son nouveau-né. Et contre toute attente, le petit Valduis était dans son lit, recouvert de plusieurs couettes, draps, vêtements et autres tissus trouvés dans les environs que son père avait dû enrouler sur son propre fils pour étouffer les bruits de ses pleurs afin que personne ne le trouve. Catherina laissa échapper pour la première fois un sourire de consolation en serrant de toutes ses forces le petit Valduis dans ses bras.

Et sans plus attendre, elle s'en alla, se ruant à toute vitesse dans les quartiers pour traverser une dernière fois le long couloir de ses propres quartiers où elle risquait d'être vue par les assaillants. Et cette fois-ci, la chance ne lui sourit pas tout autant : les citoyens révoltés venaient tout juste d'arriver à l'avant-dernier étage des salles du château et se mirent à hurler à mort en voyant courir la jeune Catherina, le bébé dans ses mains, dans leur direction opposée à seulement quelques mètres au-dessus de leurs têtes.

Toutes les voix s'élevèrent en même temps, et le peuple s'activa frénétiquement : il fallait rassasier leur soif de tuer et leur nouvelle cible venait d'être choisie. En un rien de temps, ils franchirent les escaliers qui menaient au dernier étage et arrivèrent à leur tour dans les couloirs des quartiers là où Catherina était passée quelques secondes plus tôt. Dans sa ruée, la jeune adolescente regardait droit devant elle et tentait de ne pas faire attention aux projectiles pointus qui étaient lancés dans sa direction.

Elle retraversa pour la troisième fois les quartiers privés de son père, sauta par-dessus les mêmes cadavres, sans prêter attention aux cris et pleurs du petit Valduis, alors que les assaillants se rapprochaient de plus en plus de sa position. Sur son passage, plusieurs chandeliers étaient positionnés sur de grands piliers dorés afin d'éclairer les couloirs du quartier pendant la nuit. Elle serra fermement Valduis de son bras gauche et attrapa chaque pilier pour le faire chuter au sol et ralentir les citoyens qui la rattrapaient sur la route.

Certaines de ces bougies étaient alimentées à l'huile, ce qui fit brûler à une vitesse époustouflante les tapis du couloir derrière Catherina et bloqua le passage aux assaillants. En un rien de temps, les murs du couloir commençaient eux aussi à s'enflammer, et tout se propagea très rapidement jusqu'au plafond. La fumée s'amoncelait et forçait les citoyens révoltés à devoir faire demi-tour et à trouver une autre proie à abattre avant que le château ne soit intégralement brûlé.

Catherina, elle, venait d'ouvrir la sortie cachée de son étage et de descendre à toute allure les escaliers secrets de son quartier qu'aucun soldat du royaume n'était censé connaître. Elle arriva, bien qu’essoufflée, à la porte qui menait sur les jardins de la cour, puis recouvra sa tête d'un tissu pour cacher son visage et ne pas être reconnue pendant sa fuite. Elle regarda une dernière fois derrière elle le château Sang-Salé comme pour dire adieu à tout ce qu'elle venait de perdre et de laisser dans sa fuite, puis continua sa lancée en descendant les marches au-delà de la cour qui donnaient directement sur le port intérieur du château, là où étaient disposés les barques et bateaux des nobles.

Tout avait quasiment été brûlés par les citoyens pendant l'assaut. Mais heureusement, il restait une petite barque à peine visible recouverte d'un drap qui avait dû être oubliée. Catherina retira le drap et jeta les caisses qui se trouvaient à l'intérieur de la barque pour avoir la place de s'y installer. Elle déposa le bébé à ses pieds, attrapa les rames, et se mit à pagayer loin de Skingrad, là où elle pourrait de nouveau être en sécurité. Au loin, les fumées noires du château en feu s'échappaient depuis toutes les fenêtres, et on pouvait apercevoir les citoyens révoltés qui ressortaient fièrement de l'entrée principale avec la tête du seigneur Sang-Salé sur un pic.

Désormais suffisamment éloignée de tout vacarme et de tout danger, Catherina s'allongea sur sa barque, le petit Valduis dans ses bras, et se laissa guider par les courants de l'eau. Son regard se perdit dans le ciel des plaines d'Irydaë, profitant du silence rassurant de la nature qui dormait et des vents nocturnes qui la berçaient. Et dans le plus grand silence, alors que ses yeux commençaient à se fermer, elle aperçut un furtif éclair rouge traverser le ciel étoilé et disparaître aussi vite sans ne laisser aucune trace de son apparition.


...


A suivre.
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