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Chroniques d'Irydaë
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 Histoires de fantômes par une nuit sans lune [Terminé]

Meylan Lyrétoile
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Dim 8 Oct - 12:05
Irys : 840313
Profession : Ménestrelle
My'trän +2 ~ Khurmag
17 août 932 sur une place du quartier de Süns de Darga

Le soleil s’était couché depuis un moment déjà et les étoiles régnaient sans partage sur le ciel en l’absence de lune pour les concurrencer.  Pas un nuage ne venait les voiler, ce qui laissait présager un matin frais le lendemain.  Pour l’heure, la chaleur de la journée venait seulement de commencer à s’échapper, laissant une agréable douceur dans les rues de la capitale suhurienne.

Comme toujours à cette heure de la nuit (ou comme toujours en général), le quartier de Süns pétillait d’animation.  Ses habitants et les nombreux visiteurs de passage par Darga allaient et venaient, alimentant la vie nocturne du quartier d’une multitude de manières différentes.  Bien que Meylan n’ait désormais plus autant besoin de jouer dans les rues comme à ses débuts, elle aimait revenir dans les lieux où elle avait commencé sa carrière.  N’ayant pas d’origines à proprement parler, c’est le début de sa vie d’artiste qu’elle prenait maintenant comme point de référence.  Cette nuit, elle se trouvait donc sur le bord de la place, dans un coin plongé dans une demi-pénombre, sa lyre sur ses genoux et un petit attroupement autour d’elle.

Elle portait une robe bleu nuit aux amples manches et par-dessus celle-ci sa fidèle cape de la même couleur.  Seuls les fils d’argent de la cape et le visage pâle de la ménestrelle tranchaient avec toute cette obscurité, lui donnant des airs de dame de la nuit.  C’était d’ailleurs l’effet recherché, car ses récits de ce soir se déroulaient tous sous le couvert de l’obscurité.  Mythes d’un autre temps, légendes des âges passés, ballades à la fin aigre-douce…  L’ambiance était sombre ce soir, menaçante par moments, envoûtante à d’autres.  La voix assurée de Meylan tranchait avec sa maigre silhouette à moitié submergée par les plis de sa cape.  Sans user d’autre magie que celle de son art, elle savait qu’elle possédait sans partage l’attention de la majorité de son public.

Elle aurait pu, comme elle le faisait souvent, terminer par une chanson à la mélodie entraînante qui enverrait ses spectateurs vaquer à leurs occupations le coeur léger et un sourire sur les lèvres.  Mais cela aurait juré avec le ton qu’elle avait donné à sa représentation de ce soir.  Elle choisit donc un mythe bien connu, l’histoire d’une lutte entre deux clans rivaux lors de laquelle l’un des gharyns abattit son rival en lui servant ses enfants comme plat principal lors du banquet censé célébrer l’armistice.  S’ensuivit un combat aux proportions titanesques qui effaça les deux clans de la surface de la terre, mettant ainsi un terme définitif au conflit.  Le récit était connu, la forme ne l’était pas, car il s’agissait d’un arrangement que Meylan avait réalisé elle-même.  C’était un choix audacieux que de terminer sur une pièce originale, mais elle ne manquait ni d’audace ni de confiance en elle.

« …Sous le ciel étoilé le silence se fit,
soudaine et totale, cette chape s’abattit.
La lune seule veillait sur l’herbe souillée,
et le temps les lieux viendrait purifier.
Plus jamais les puissants clans ne lutteraient,
ces deux frères ennemis que tout opposait.
Dans la mort comme jamais durant leur vie,
les voilà maintenant à jamais unis. »


Alors que ses doigts avaient survolé sa lyre à une vitesse de virtuose durant les couplets narrant la bataille, cette dernière partie s'était faite plus lente et solennelle, et la voix de Meylan avait baissé d'une octave.  C'était un point final à l'histoire, et tous le savaient.  La ménestrelle laissa la dernière note résonner et mourir sans bouger, attendant que ses spectateurs quittent la contrée éloignée où elle avait mené leurs esprits.  Alors seulement elle se leva, révélant qu'elle était plus petite qu'on n'aurait pu le croire pendant qu'elle jouait.  Une profonde révérence accueillit la salve d'applaudissements qui suivit.  Elle gardait l'air de grâce distante qu'elle avait adopté ce soir, même si au fond d'elle-même elle jubilait de son récent succès.  Le groupe se brisa rapidement, et Meylan se baissa pour ramasser ses recettes.  Elle se permit un mince sourire en voyant ce que cette nuit lui avait apporté, et transféra rapidement les irys dans sa bourse.  L'été avait de nombreux avantages, dont le nombre important de flâneurs dans les rues dargiennes.



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Dernière édition par Meylan Lyrétoile le Jeu 17 Mai - 18:13, édité 1 fois
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Saru Khan
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Dim 8 Oct - 23:42
Irys : 111932
Profession : Mercenaire
My'trän -2

Comme tout mercenaire digne de ce nom, mes pas me ramenèrent de nouveau vers la capitale de My'tra. On pourrait penser que sa qualité de chef-lieux en faisait un lieu difficile pour le monde de l'ombre, Neni! De la même façon qu'on pouvait trouver de tout dans les marchés florissants du quartier commerçant, les tavernes de cette ville grouillaient de rumeurs et d'opportunités. Et je vous assurais que ces dernières n'étaient pas toujours en phase avec la légalité. Quoiqu'il en soit, je revenais tout juste d'une mission, et il n'était pour l'instant pas question de reprendre la route. Je voulais un lit sec, du pain chaud, et l'ambiance du quartier le plus animé du continent : le district de Süns.

Une bouteille à la main, j'arpentais la nuit dans un calme plutôt inhabituel. Oui, en général je chantais à tue-têtes avec les pochtrons du coin, mais il m'arrivait aussi d’apprécier ma seule compagnie, et la beauté d'une nuit étoilée. Mes pas m'emmenèrent d'eux-même vers un attroupement incongru, et sans savoir comment, je me retrouvai happé dans un nouveau monde.
Que se passa-t'il exactement entre ma promenade nocturne et ce voyage auditif? Mystère, mais je n'en restais pas moins obnubilé par la dualité sensuelle d'une lyre et d'une jeune femme. Le conte mélodieux devint ma réalité, tandis que l'harmonie des cordes pincées ajoutait une poésie à ce récit somme toute macabre. Je comprenais évidemment le sens de cette histoire, mais tout comme la foule qui m'entourait, je restai incapable de tout jugements, écoutant presque religieusement les mots de cette muse.

La salve d'applaudissement me ramena brutalement à mes esprits, et par peur de manquer la divinité ayant produit pareil miracle, je scrutai avidement la place du regard. Une petite chose s'illustrait dans l'adversité, une créature délicate et gracile que mes pas ne tardèrent pas à rejoindre. Bien qu'ayant ma propre façon d'honorer Delkhi, je restais, comme chacun des Khaaralien, sensible aux arts. Et lorsque l'artiste s'avérait être une jolie demoiselle, il était hors de question que je la laisse s'en aller sans quelques félicitations. Assurément elle préférerait des irys au plus habiles de compliments, mais j'étais un admirateur, pas un foutu mécène.

"Félicitation mademoiselle, beaucoup d'artistes s'expriment dans les rues de Darga, mais peu parviennent à envoûter un public de plus en plus difficile."

Pour l'occasion, j'avais ôté ma capuche, révélant d'office mon visage envahi par tatouages et cicatrices. Je ne cherchais pas à l'effrayer, bien au contraire, le sourire bienveillant qu'offrait mes lèvres témoignait à lui seul qu'elle n'avait rien à craindre de mon excentricité.

"Je dois toutefois saluer votre courage. En général les ménestrels se contentent de romances usées et d'exploits émoussées. D'où tenez vous pareilles légendes?"

Je n'étais pas toujours aussi doux à la première rencontre, mais cette jeune femme avait le mérite d'avoir excité mon attention. Nul besoin avec elle de feindre de l'intérêt pour une frivolité assommante. Le récit qu'elle venait de conter était réellement extraordinaire. Peut-être devais-je cela à mon manque d'éducation, mais c'était réellement la première fois que j'entendais un récit prenant source dans le cannibalisme. Si chaque légende prenait racine dans la réalité, celle-ci devait avoir une origine sacrément tordue.
M'enfin, la foule s'était effectivement dissipée, me laissant un peu d'intimité avec cette charmante inconnue. Je ne m'étais pas présenté, mais je n'avais de toute-façon pas l'allure d'un gentleman, aussi ne pouvait-il s'étonner de mon mon manque d'étiquette. Au contraire, elle pouvait s'estimer heureuse de la courtoisie inhabituelle qui m'habitait aujourd'hui.
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Meylan Lyrétoile
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Mar 10 Oct - 17:52
Irys : 840313
Profession : Ménestrelle
My'trän +2 ~ Khurmag
S'il était vrai que les compliments seuls ne nourissaient pas leur homme (ou leur femme, en l'occurence), il n'en demeurait pas moins vrai que Meylan appréciait quand on lui en offrait un.  Elle répondit à ce compliment avec la retenue que son rôle exigeait, d’un hochement de tête et un mince sourire, mais la sincérité de ce remerciement muet compensait du moins en partie son minimalisme.

Malgré l’apparence peu commune de l’homme qui venait de l’aborder, la ménestrelle ne ressentait aucune inquiétude.  Elle était dans sa ville, dans un quartier qu’elle connaissait bien et, plus important, dans lequel on la connaissait bien.  Elle était donc aussi en sécurité qu’on pouvait l’être dans une grande ville telle que Darga.  Les zones d’ombre laissées par l’éclairage imparfait sur le visage de son interlocuteur l’empêchaient d’avoir une vue claire de son maquillage, mais ce qu’elle voyait suffisait à constater qu’il n’avait pas lésiné sur les tatouages.  Un spectacle fascinant, certainement, sous une meilleure lumière.

"Qu’importe sa source, le propre d’une légende est de voyager.  Qui peut dire d’où elle vient réellement?"

Qui aurait pu deviner que sous son apparence imperturbable elle s’amusait follement à incarner son personnage actuel?  Amusement dont le guerrier (car la carrure de l’homme le désignait sans ambiguïté comme un guerrier) faisait les frais en ce moment, perdant en clarté ce que Meylan investissait dans son rôle.  Elle n’avait cependant pas l’intention de le laisser tout à fait en plan avec ses questions.  Ce n’était pas vraiment une manière de traiter quelqu’un qui venait d’offrir d’aussi sincères félicitations.

"C’est notre tâche à nous, conteurs, d’assurer ces voyages sans fin, par tous les moyens que nous ayons à notre disposition."

Oui, c’était une manière assez recherchée de dire qu’elle avait composé son répertoire en glanant des histoires ici et là, sous forme d’écrits, de chants, de pièces et de tant d’autres d’oeuvres d’art.  Elle était assez curieuse de voir quel accueil ses dérobades verbales recevraient.  Certains répondaient sur le même ton, d’autres se sentaient offensés qu’elle joue aux devinettes (jouant en même temps avec leurs nerfs.)  Seul l’avenir dirait à quel groupe cet inconnu appartenait.  Pour l’heure, Meylan se refusait toute fissure dans son masque.

S’il se prenait au jeu, ou du moins s’il ne se laissait pas démonter par des réponses évasives, cela promettait de rendre cette soirée très intéressante.  Elle n’avait pas encore beaucoup d’éléments pour jauger l’homme: ses excentriques tatouages faciaux, la carrure et le maintien d’un guerrier confirmé, un accent le marquant comme originaire de Kharaal Gazar et un aperçu de ses goûts littéraires étaient les principales informations dont elle disposait.  Elle entendait bien creuser et en découvrir plus, par exemple le pourquoi de telles marques sur son visage.



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Saru Khan
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Sam 14 Oct - 12:45
Irys : 111932
Profession : Mercenaire
My'trän -2

Hein? Telle fut la réponse qui me vint à l'esprit lorsqu'elle m'offrit son verbiage classieux en guise de réponse. Je ne parlais pas souvent aux bardes ou autres poètes itinérants, mais j'avais toutefois espérés que leur langage fleurie s'arrête au temps de leur performance. Et ben non, la demoiselle ne brillait pas par sa simplicité. Cependant, si d'ordinaire ce genre d'attitude m'irritait, je ne répondis qu'un d'un rire discret à ses énigmes. Il faut croire que j'étais encore sous le charme de sa prestation, car sinon, comment expliquer pareille patience?

"Hum, je n'en doute pas mais... ça ne répond pas vraiment à ma question."


Oui j'étais perplexe, et mon ton s'avérait bien moins amiable que je l'eus souhaité. Je rattrapai néanmoins le coup par mon visage toujours souriant, et une phrase émi d'un ton bien plus léger.

"J'avoue qu'en vous écoutant j'avais espéré que ce conte provenait d'une histoire vécue. Mais c'est sans doute un peu bête de ma part de penser que toute histoire prend racine dans la réalité."

Oui, on avait déjà vu transition plus douce, mais bon mon allure indiquai clairement que j'étais tout sauf un gentleman. Tandis que la place retrouvait une circulation habituelle, nous marchâmes au travers des passants, sans autre but, pour moi, que de passer le temps. Je ne savais pas vraiment quoi dire, et pourtant je ne voulais pas abandonner là cette nouvelle rencontre. Bon ben dans ce cas, commençons par les classiques.

"Saru Khan, je m'appelle Saru Khan. J'ai oublié de me présenter plus tôt. Et vous?"

Pourquoi donc agissais-je comme un adolescent timide en sa présence? Peut-être sa maîtrise des mots me rappelait ma propre insuffisance, ou peut-être les Suns m'avait soumis, en ce jour, au fardeau de la timidité. Quoiqu'il en soit il n'y avait qu'un seul remède à mon manque de verve.

"Hum, je ne connais pas très bien la cité, mais si ça ne vous dérange pas peut-être connaissez vous un endroit sympa? Je n'ai rien contre la place mais bon, c'est un peu bruyant non?"
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Meylan Lyrétoile
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Jeu 19 Oct - 22:11
Irys : 840313
Profession : Ménestrelle
My'trän +2 ~ Khurmag
Bon, clairement, elle devrait faire quelques ajustements à ses réponses si elle voulait éviter de mettre son interlocuteur mal à l'aise.  Peu importe: comme tout acteur digne de ce nom, Meylan était capable d'altérer légèrement un personnage tout en en gardant l’essence.  À plus forte raison encore si ce personnage était une pure création personnelle source d’une improvisation continue.

"Détrompez-vous, vous pouvez vous fier à votre intuition.  La réalité est un terreau des plus fertiles en matière de légendes… bien sûr, toute récit se développe ensuite libre des contraintes de la réalité."

Elle ne ressentait aucun scrupule à déformer les faits pour enjoliver une histoire ou la rendre plus poignante.  Si l’un des devoirs des ménestrels, bardes et autres conteurs était de garder la mémoire d’un peuple, ils avaient également la tâche non moins importante de faire rêver leur public, de les laisser s’évader le temps d’une chanson.  Les livres d’histoire et autres registres pouvaient bien se contenter de faits, les artistes, eux, leur donnaient une nouvelle vie sous leurs mots.  Histoire de ne pas laisser entièrement son interlocuteur patauger dans ses métaphores, elle décida de lui fournir une petite pièce d’information plus complète.

"On dit que dans une certaine clairière de Zagash on peut toujours entendre les échos de cette dernière confrontation."

Parce que, bien évidemment, les deux tribus impliquées étaient composées pour la plus grande partie de fervents disciples de Dalai.  Ca ne s’inventait pas.  

La foule se faisant à nouveau plus dense autour d’eux, Meylan marcha un temps sans parler.  Elle voulait laisser au guerrier le temps de déterminer si cette fois il était satisfait par sa réponse.  De son côté, la ménestrelle n’éprouvait aucune gène à cause de ce silence.  Pas étonnant dans ces conditions que ce soit son compagnon de promenade improvisé qui finisse par rompre le silence.  Ah oui: les présentations.

"Meylan Lyrétoile, à votre service Saru Khan."

Niveau tournure de phrases, elle restait fidèle au style qu’elle avait choisi pour cette soirée (à moins qu’à cette heure "nuit" soit plus approprié?)  En revanche, son visage affichait un sourire mince mais bien réel, sourire qui s’étendait jusqu’à ses yeux.  À moins que ce ne soient les flammes des multiples torches éclairant leur chemin qui se réfléchissaient dans ses yeux.

"‘Bruyant’ est une des caractéristiques premières du quartier de Süns."

Cette fois, pas de doute possible: une lueur d’amusement dansait dans les yeux noirs de Meylan.  Saru était en veine: elle connaissait la ville sur le bout des doigts et n’aurait aucun mal à lui indiquer les endroits typiquement connus uniquement des habitants.  Choisissant le chemin le plus rapide, elle le mena rapidement dans le quartier de Khugatsaa, plus calme en général que celui dédié à l’autre griffon.  À quelques pas de l’endroit où elle avait prévu de mener son compagnon, elle se tourna vers lui.

"J’ai dit que la réalité est un terreau de légendes fertile…  Que diriez-vous d’une excursion hors de ce terreau?"

Et voilà: elle retombait dans les commentaires cryptiques.  Son but était bien entendu de chatouiller la curiosité du guerrier dans l’espérance qu’il la suivrait.  Elle se tourna donc, parcourut encore deux mètres, pivota vers la droite face à un pan du mur recouvert de plantes grimpantes et…traversa le mur.  Bien sûr, il ne s’agissait pas d’un véritable mur, mais d’une illusion créée par la tenancière de l’établissement où elle avait prévu de mener Saru.

S’il décidait de lui faire confiance et de la suivre, il déboucherait sur une place à ciel ouvert de dimensions modestes.  Au milieu de cette place se trouvait une fontaine aux lignes fluides incrustée de pierres précieuses avec assez de goût pour ne pas paraître kitsch.  Le ciel étoilé mettait en valeur cette fontaine, faisant scintiller les pierres colorées.  Autour de la fontaine se trouvaient des tables, des chaises, des bancs, des coussins…  Cet endroit connu seulement de ceux à qui on l’avait déjà montré était un repère pour un public très divers.  Artistes, mages, artisans…  Leur seul point commun était qu’ils avaient eu la chance que quelqu’un leur fasse découvrir ce lieu enchanté.  Car enchanté il l’était, dans le sens le plus libéral du mot.  La tenancière, une disciple de Khugatsaa d’un certain âge, avait une maîtrise de l’art de l’illusion qui aurait fait pâlir d’envie n’importe qui.  Les murs, le sol et même l’ouverture qui donnait sur les étoiles pouvaient à tout moment s’orner d’une apparition inattendue et plus vraie que nature.  C’était un spectacle continu et fascinant, rehaussé encore par une multitude d’illusions mineures dissimulées dans les moindres recoins de l’endroit.  La rumeur voulait qu’on puisse passer sa vie sur cette place et ne jamais la voir présenter deux fois le même visage.  Pour qui était moins porté sur la poésie et préférait des constatations terre-à-terre, la nourriture et la boisson servies (bien réelles) étaient excellentes, et il y avait toujours de places confortables libres.



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Saru Khan
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Jeu 26 Oct - 18:16
Irys : 111932
Profession : Mercenaire
My'trän -2

Zagash hein... j'aurais du m'en douter. Seuls les adeptes d'une architecte aussi lunatique pouvaient commettre pareille atrocités. Oui, un acte barbare pour des hommes barbares, voila qui expliquait tout! Cependant, je n'eus pas le loisir de pester contre mes ennemis naturels (après les Daenars, naturellement), que la barde capta de nouveau mon attention.
Comme si elle ne fut composée que de brume, elle s'effaça, quittant ma compagnie pour fendre la foule pourtant compacte. Je me mis automatiquement à la suivre, non sans bousculer quelques passants, afin de ne pas perdre la demoiselle. Si elle virevoltait au travers de cette masse humaine, je me montrai bien moins habile, la suivant avec la grâce de l'Ours, et la finesse du Veau. Qui l'eut crut qu'une simple promenade dans Darga s'avérait si ardue? M'enfin, la danseuse arrêta enfin son charmant manège, et ce ne fut qu'alors que je remarquai le changement de décors. Je n'avais jamais foulé le quartier de Khugatsaa, et grand Dieu, ce fut un choc. Jamais de ma vie je n'avais été époustouflé par la beauté d'un lieux, et pourtant... je fus sans voix. Je ne pouvais trouver aucun défaut d'architectures, pas la moindre tache, pas le moindre déchet traînant dans la rue. Tout ici était parfait, tant est, que ça en devenait presque angoissant.

"Eh... d'accord?"

Elle aurait pu me proposer ce qu'elle voulait que j'aurais sans doute accepter. Je n'avais qu'une seule idée en tête : je devais me rendre en Khurmag. Malgré tous mes voyages, je n'avais jamais encore visité cette région. Cette jeune femme venait de m'en convaincre.
Pourtant, la conteuse avait encore bien d'autres tours dans son sac. Après m'avoir convaincu de...foncer dans un mur, je me retrouvai dans un lieu véritable hors du réel. J'avais beau être conscient de la nature magique de l'endroit, je n'en restai pas moins "enchanté" par cette découverte. Oui, je n'avais rien d'un poète, mais le mélange contre nature de quiétude et d'émerveillement qui habitait l'endroit pouvaient émouvoir le moins sensible des hommes.

"Eh...que...quel est cet endroit?"

Ma voix avait perdu toute pointe d'assurance, tandis que lentement, comme un enfant perdu, j'avais pris place sur un des canapés délicieusement offerts. Mes yeux passaient sans cesse d'une chose à l'autre. Tout d'abord ce fut la fontaine, et les couleurs toujours changeantes qu'offraient le mariage de la lumière et de l'eau. Puis je remarquais ces dalles de pierre dont je ne pouvais identifier la nature, puis ces cocktails dont le contenu semblait...luire?
J'avais déjà affronter des illusionnistes, mais aucun d'entre eux n'avait démontré un tel nouveau. La magie de Khugatsaa empreignait si bien le lieux que je me sentais...vulnérable? C'était difficile à expliquer, mais il était aisé de voir que j'étais absolument désemparé par cette abondance d'illusions. Quoi de plus normal après tout, pour un adepte de Delkhi, dont l'essence même du pouvoir était ancré dans la terre, l'immatérielle était une chose tout à fait terrifiante. D'ailleurs, ma main avait naturellement cherché celle de ma guide du jour. Il n'y avait là rien d'impure, rien de coquin. C'était simplement la main d'un enfant cherchant un appuis dans un chaos.

"C'est...C'est merveilleux. Mais... est-ce normal? Je...je crois que j'ai peur?"

C'était sans doute la stupidité de ma déclaration, mais je pouffai de rire au moment même ou je prononçai ses mots. Oui, j'étais effrayé, et pour un homme de ma carrure, cela ne manquait pas de ridicule. Ma main dans la sienne montrait clairement que j'étais mal à l'aise. Rassurez-vous, je ne souhaitais pas quitter l'endroit, mais il me fallait un peu de temps pour m'habituer à ce monde étrange.
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Meylan Lyrétoile
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Sam 28 Oct - 13:40
Irys : 840313
Profession : Ménestrelle
My'trän +2 ~ Khurmag
Etant elle-même une disciple de Khugatsaa, Meylan était parfaitement dans son élément entourée de toutes ces illusions.  Elle était fascinée par la perfection qui semblait atteinte dans cet endroit, entièrement sous le charme, et à mille lieues d’avoir envisagé que tout le monde ne réagirait pas forcément avec le même enthousiasme immédiat.  Une erreur qu’elle ne tarda pas à remarquer, d’abord en entendant le ton vacillant du guerrier, puis en sentant une main tout aussi incertaine venir chercher la sienne.  Et là, elle se demanda si elle n’avait pas fait une grosse erreur.  Si elle n’avait aucun scrupule à faire frissonner les publics de ses représentations à l’aide de l’ambiance qu’elle créait, ce n’était certainement pas l’effet recherché en ce moment.

Temporairement prise de court, elle s’assit elle aussi sur le canapé.  Une conséquence directe de ce geste fut qu’elle fut particulièrement frappée par le contraste entre elle et Saru.  Aussi bien sa hauteur que sa carrure la dépassaient très largement.  Sous la lumière qui baignait l’endroit, meilleure que l’éclairage des rues, elle remarqua pour la première fois les cicatrices qui se mêlaient à ses tatouages, comme autant de vestiges d’aventures vécues.  Un guerrier, pas de doute là-dessus.  Un homme qui avait (sur)vécu (à) des événements dont Meylan serait ressortie en petits morceaux éparpillés.  Et pourtant, c’était lui qui en se moment se raccrochait à elle en quête d’un élément rassurant.  La situation était contraire à toute attente, presque comique peut-être pour un observateur externe.  Mais l’idée de rire ne traversa même pas l’esprit de la ménestrelle.  Personne ne choisissait ses peurs.

S’il y avait un moment pour sortir de son rôle de composition, c’était très certainement celui-ci.  Elle répondit en resserrant légèrement la main qu’il avait attrapée autour de la sienne.  Cette pression était toute symbolique: elle ne doutait pas un instant que sa poigne ne représentait presque rien par rapport à celle du guerrier.  Une manière non verbale de lui dire que, oui, tout allait bien, qu’il pouvait se détendre.

"Nous sommes dans une auberge comme il y en a des douzaines dans cette ville.  Ce qui la différencie des autres est que Tezen Tulag, la tenancière, est l’illusionniste la plus douée que je connaisse et qu’elle a mis son art au service de sa profession.  Mais même les plus puissante des illusions qui nous entourent sont aussi inoffensives que mes chants.  Leur unique but est de créer une certaine ambiance, de donner l’impression que nous sommes entrés dans un monde plus fantastique que notre réalité."

Le voile de mystère dans lequel elle s’était drapée jusque là était tombé, révélant une personnalité plus chaleureuse.  Son sourire se voulait rassurant et s’étendait jusqu’à ses yeux, son ton était calme et assuré.  Bien qu'elle soit capable d'atteindre des hauteurs vertigineuses quand elle chantait, Meylan avait une voix qui tendait naturellement vers les tonalités plus basses de l'alto quand elle parlait.  Elle ne relâchait pas sa prise sur la main de son interlocuteur pour le moment et ne le ferait pas tant qu’il ne serait pas plus à son aise.  Elle espérait sincèrement que son calme serait communicatif, mais n’avait aucune certitude à ce sujet.  Pourvu qu'amener Saru dans cette partie de la ville n'ait pas été une mauvaise idée...



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Saru Khan
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Sam 4 Nov - 15:51
Irys : 111932
Profession : Mercenaire
My'trän -2

Quel minable. Une part de moi même riait à grands éclats de ma phobie soudaine, comme un enfant mesquin se moquant d'un cheval blessé. Oui, je me faisais de la peine, et loin de me sortir de ma petite terreur, cela ne rajoutait qu'une couche de honte à mon émoi. Tant pis, même le plus brave des lions pouvaient être surpris, et heureusement, ma compagne du jour se fit étonnement compréhensive.
Oui, elle savait parfaitement user des mots, autant pour se rendre majestueuse et souveraine, que pour revêtir le masque de l'amitié. Elle ne fit pas grand chose, mais sa poigne légère, mais ferme, la douceur de sa voix, tout ceci représentait beaucoup pour moi en ce moment. Ce n'était pas suffisant à m'enlever cette appréhension agrippée à mes entrailles, mais je pus néanmoins lui offrir un sourire timide, signalant que tout ira bien. D'ailleurs, tout ira bien. Prenant une profonde respiration, je me mis soudainement à éclater de rire, tandis que ma main trouva le courage de quitter celle de la demoiselle.

"Et ben, qui aurait cru qu'un jour je serais terrifié par de simples mirages!"

En d'autres occasions l’adjectif "simple" aurait pu être offensant, mais il suffisait de se remémorer ma terreur soudaine pour comprendre que je me gardais bien de sous-estimer les arcanes de Khugatsaa. D'ailleurs, même si je semblais plus relaxer, on ne pouvait pas dire que je respirais la sérénité. Non, si mon regard avait cessé de bondir un peu partout, mes muscles restaient toujours tendus, comme si, malgré moi, mon corps se préparait à recevoir des coups.

"Pour ma défense, malgré des années de mercenariat, je n'ai que très peu côtoyé les arcanes de Khugatsaa. Il faut dire que de toutes les magies, celle-ci reste la plus mystérieuse... ou l'une des plus mystérieuse, car Orshin s'est également appliqué à complexifier son don!"

J'étais soudainement bien plus loquace, mais il fallait avouer que suivre une conversation me permettait de me détourner un peu des étrangetés de l'environnement. Non, je ne cherchais pas à ignorer l'endroit, car qui sait quand j'aurais l'occasion de voir un illusionniste de ce niveau à l’œuvre, mais avoir un point d'ancrage me permettait de mieux supporter ces artifices.

"D'ailleurs... il paraît que les disciples de Khugatsaa pourrait... se souvenir?"


Délicat sujet que voila, j'en étais parfaitement conscient, et pourtant je n'abaissai même pas voix. Oui, j'avais perdu mes moyens un peu plutôt, mais je restais tout de même le Kar Khan. Il fallait bien plus que quelques conventions pour me museler. De plus, je m'adressai à une barde, et au vue de l'histoire qu'elle avait précédemment déclamé, je me doutais bien qu'il en fallait un peu plus pour la déstabiliser.
En attendant une réponse, je me contentai d'observer la liste des boissons, tentant vainement de donner du sens à ces noms étranges, et à ces mélanges contre nature.
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Meylan Lyrétoile
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Dim 4 Mar - 17:27
Irys : 840313
Profession : Ménestrelle
My'trän +2 ~ Khurmag
Meylan, de son côté, ne se joignit pas à l’éclat de rire du guerrier.  Lui pouvait se moquer de sa propre frayeur si cela l’aidait à la surmonter, mais de similaires railleries venant d’une personne qui ne partageait pas son problème seraient tombé trop facilement dans le mépris.  Et la ménestrelle était beaucoup de choses, mais pas méprisante… Pas en règle générale, du moins.

"Ah le don d’Orshin, combien de conteurs n’ont pas été fascinés par ce lien mystique entre l’humain et la faune qui l’entoure?"


Conteurs dont Meylan faisait partie, pour avoir été le témoin de l’utilisation de ce fameux lien à plusieurs reprises.  Mais cette fascination restait une curiosité intellectuelle, bien loin du lien qu’elle sentait avec son Architecte tutélaire.  Un lien ténu, certes, mais qui avait ses racines dans les profondeurs de son âme et acquérait en de rares moments une force qui la laissait sans voix pour décrire l’expérience.  Quelle ironie, qu’elle soit capable de mettre plus de verve à décrire un phénomène peu familier qu’une expérience qu’elle-même vivait.  Ironie, mais pas totalement absurde. Quelque chose d’aussi personnel faisait partie de son jardin secret, de ces sujets qu’elle n’abordait que rarement d’elle-même.

Et pourtant, le sujet avait été abordé, ce qui faisait qu’elle pouvait difficilement l’ignorer.  Seule une maigre trace d’hésitation en fin de phrase révélait que le mercenaire était au moins partiellement conscient de s’aventurer en terrain sensible.  Enfin, elle venait de le plonger tête la première hors de sa zone de comfort, elle pouvait bien lui accorder un peu de liberté plutôt que de repousser sa demande sans plus de tact.

"C’est ce qu’on m’a dit.  Si vous voulez une réponse de ma part, vous devrez attendre que j’aie la possibilité de vérifier cette théorie moi-même."

Son demi-sourire n’avait ni perdu ni gagné en intensité, mais ses yeux contenaient désormais un brin de mélancolie absent jusqu’alors.  Ce qui ressemblait à une manière polie de refuser une réponse n’était ni plus ni moins que la stricte vérité.  Meylan aurait été bien incapable de dire si elle n’avait conservé aucun souvenir de ceux qu’elle savait morts autour d’elle parce que son lien avec le griffon blanc était trop frêle, ou simplement parce qu’elle n’avait été proche d’aucune de ces défunts.  Pour obtenir une réponse qui satisferait la curiosité de Saru, il faudrait attendre qu’un des rares amis proches de Meylan ne meure, chose qu’elle était bien entendu tout sauf impatiente de voir arriver.

"Tezen saura probablement vous donner une réponse plus satisfaisante."

À la fois plus avancée en âge et dans les arcanes de Khugatsaa, le tenancière possédait l’expérience qui manquait à la ménestrelle.  Comme alertée qu’il était question d’elle, celle-ci sembla d’ailleurs soudain se matérialiser à leur côté, un sourire avenant sur le visage.  Tezen avait beau être une Khurmi, elle avait depuis longtemps perdu une part de cette réserve qui donnait parfois un air énigmatique à ce peuple.  Elle n’en était cependant pas moins une illusionniste de génie doublée d’une apte commerçante.

"Si certains noms vous intriguent, je pourrai sans doute vous éclairer."

Elle parlait de cette fameuse carte que le guerrier fixait avec une attention admirable depuis un moment déjà.  Reflet du sens de l’humour tout particulier de celle qui l’avait rédigée, la carte contenait bon nombre de noms volontairement cryptiques.  De son côté, Meylan avait depuis longtemps décidé qu’elle laissait le choix de sa boisson à Tezen, puisque de toute façon elle serait surprise par le goût, peu importe si elle connaissait ou non le nom de ce qu’elle buvait.



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Süns
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Sam 17 Mar - 2:46
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Le regard bienveillant, mais le visage fatigué par l’âge, ladite Tezen s’approcha à pas feutrés des deux nouveaux-venus. En ces lieux, les inconnus se faisaient rares, et d’autant plus précieux. Aussi, elle eut un sourire conciliant pour le mercenaire, et un salut pas moins révérencieux pour sa cliente habituée. Dans ses mains abîmées et pourtant de douce apparence siégeaient deux verres colorés, si bien que l’on peinait à déterminer quelles teintes étaient inhérentes au contenant ou propres au liquide.

    « C’est qu’en devinant votre hésitation, j’ai préféré décidé de vos boissons à votre place. Ce sera un Dragonn’Eau et un Yeron’Kir pour vous mes enfants. »


Sa voix enrouée se brisa dans une mélodie du cœur, une mélopée chaleureuse venue des profondeurs de sa sensibilité. Délicatement, elle déposa les verres sur la table basse. Ou plutôt, sur une couche d’air invisible ; la table et les boissons semblaient séparées par quelques centimètres de courant d’air, et c’était à se demander si un matériau transparent ne réhaussait pas le bois du meuble. Cette explication semblait effectivement plus plausible que la simple lévitation des verres.

Par ailleurs, en plongeant son regard dans la lactescence des rafraîchissements offerts, l’on apercevait de vagues lueurs aux formes évocatrices d’une autre contrée, révélant tout à tour un œil intelligent, une membrane d’aile bleutée, ou ce que l’on imaginerait être la représentation symbolique d’une bourrasque et de la texture du sable. Un lieu magique s’il en est, à commencer par ce qui y était servi. S’étant délestée de son poids, la dextre de Tezen vint caresser la joue de la ménestrelle, d’un geste à la fois tendre et distancié.

    « A mon âge, tu regretteras l’ère innocente où tu ne pouvais vérifier l’efficacité de ta mémoire. Tant de morts parsèment une existence... Les défunts sont innombrables, et les vivants une poignée tout au plus. »


Tezen savait se montrer joviale lorsque le ton était aux réjouissances. De la même façon, elle ne lésinait pas sur la gravité de sa voix lorsque les discussions s’en paraient également. Sa main droite quitta la joue de la jeunesse pour se plaquer sur une tare de la vieillesse, un de ses lombaires récalcitrants. Elle maintint la pression le temps de s’asseoir et expira d’aise en s’enfonçant dans le rembourrage de son fauteuil. Son regard se posa paresseusement sur une parodie presque grotesque, quoique burlesque, de poisson-chat volant quelque part au-dessus de leurs têtes. La beauté se dévoilait parfois sous des formes cocasses. Un sourire affable mit en évidence les rides de son visage.

Elle n’avait pas pris la peine de leur demander si sa présence les importunait ; elle était la bienvenue en sa propre demeure. Qui plus est, sa maîtrise des arcanes ne lui insufflait aucun malaise de la part de ses interlocuteurs de la nuitée. Saru semblait même happé par les révélations qui se profilaient, et elle n’avait aucune raison de frustrer sa curiosité dans l’immédiat.

    « Khugatsaa nous permet de nous souvenir de tout. Et de tous. Le prénom, le visage de chaque être cher, et les instants heureux et malheureux de notre passé commun. Ceux de ma défunte mère, de mes plus proches alliés, de quelques fidèles clients également. »


Sa phrase mourut dans sa gorge, et on eût pu douter qu’elle ne l’ait prononcée. Seule la mélancolie dans ses yeux, mêlée à un bonheur insolite, faisait foi de la réalité : ce don la peinait et la consolait à la fois. Une bénédiction maudite, un présent empoisonné et une magie nocive pour l’âme mais rassurante pour l’esprit. Elle laissa couler un silence apaisant pour ses nerfs, avant de reprendre à l’attention de Meylan :

    « Mon enfant, notre architecte te prouvera de la plus douloureuse des manières que ta foi est grande. Ce sera marquant, indéniable, et tu ne douteras plus du fait que ses faveurs te sont accordées, et ce aussi longtemps qu’une douleur indicible te pèsera sur le cœur. Aimerais-tu ressentir cette souffrance ? L’as-tu déjà ressentie ? »


Son interrogation semblait on ne peut plus sérieuse, dépourvue de toute légèreté. Le regard intense, elle fixa la jeune femme sans ciller.


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Meylan Lyrétoile
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Lun 26 Mar - 22:53
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Télépathie ou sens de l’observation aiguisé par l’expérience?  Quoi qu’il en soit, Tezen arrivait à point nommé, tout comme les boissons qu’elle apportait d’ailleurs.  Meylan se saisit du Yeron’Kir posé devant elle, fascinée comme toujours par l’apparence du verre aussi bien que de son contenu.  Elle détacha cependant les yeux dudit verre quand l’aubergiste s’adressa directement à elle.  Malgré les mots de celle-ci, la ménestrelle ne put s’empêcher un léger sourire d’amusement au geste qui les accompagnait.  Rares étaient désormais ceux susceptibles d’une telle action, conséquence directe de son âge qui était maintenant indubitablement celui d’une adulte et de son tri pour le moins drastique dans ses relations quelques années auparavant.

Tandis que l’illusionniste s’asseyait, Meylan prit une gorgée de la boisson.  Celle-ci avait beau rappeler visuellement les sables brûlants du continent désertique, elle n’en était pas moins rafraichissantes et très légèrement pétillante.  Un paradoxe que ne pouvait qu’apprécier la ménestrelle, fascinée comme toujours par les contrastes.

Les explications qui suivirent lui donnèrent de quoi réfléchir, et c’était peu dire.  C’était une chose de lire dans un livre vieux de plusieurs décennies que la mémoire des fidèles de Khugatsaa fonctionnait de manière hors du commun, c’en était une autre d’entendre un témoignage direct et pour le moins poignant.  Elle pouvait bien se trouver entourée d’illusions plus fantasmagoriques les unes que les autres, elle avait bel et bien quitté le domaine de la fiction.

Tezen savait de quoi elle parlait, c’était plus que clair.  Il y avait longtemps qu’elle l’avait eue, elle, cette fameuse preuve.  Si son art ne l'avait pas clamé, ses mots auraient suffi à s’en charger.  Pour être honnête, même si Meylan rêvait de faire l’expérience d’une connection telle que l’aubergiste décrivait, elle avait aussi…un peu peur.  Après tout, qui ne calerait pas pendant un moment en se voyant annoncer une souffrance pareille?  C’était une réaction témoignant d’un instinct de survie parfaitement sain.

"Si j’aimerais ressentir cette souffrance?  La question est dans la réponse.  Je ne connais personne qui s’y exposerait volontairement."

Elle secoua légèrement la tête en parlant, comme pour renforcer encore cette négation.  Non, l’idée ne lui plaisait absolument pas.  Et pourtant, si elle en croyait l’expérience de la mage face à elle, elle n’y couperait pas.  Elle lâcha une longue expiration, prit une gorgée de son verre et poursuivit sur sa lancée.

"La douleur me paraît une bien étrange bénédiction…  Après, j’imagine que savoir qu’on n’est pas seul est une force considérable, mais…"

Par deux fois maintenant elle avait laissé mourir une phrase sans aller jusqu’au bout de sa pensée, comportement en complète contradiction avec son habituelle maîtrise des mots.  Elle assimilait ce qu’elle venait d’apprendre, se préparant mentalement au jour où elle y serait confrontée.  Car, appréhension ou pas, préparée ou pas, ce jour viendrait.  Sa dévotion envers son Architecte tutélaire était un fait établi auquel elle ne pourrait rien changer, même si elle le désirait (ce qui n’était pas le cas).  Elle ne pouvait que se préparer mentalement.  Et pouvoir compter sur l’expérience d’autres plus avancés qu’elle était la meilleure aide qu’elle pourrait recevoir lors de cette préparation.



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Süns
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Jeu 12 Avr - 17:55
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Tezen prêtait une oreille bienveillante aux dires de sa pupille, englobée par cette aura de sérénité insolite et inhérente à ceux qui ont plus d’hiers que de lendemains. Elle se traduisait notamment par une immobilité trop parfaite pour provenir d’un être irrévocablement vivant. Elle la couvait du regard comme un griffon couvre son petit de son aile, avec le sentiment vivace d’avoir arpenté ce chemin tortueux, de s’être trouvée un jour lointain à nager dans un océan semblable d’interrogations inextricables. La tenancière se devait de la préserver de trébucher ou de s’essouffler. Tous n’étaient pas aptes à se questionner sur un thème aussi controversé, et avec raison : seuls les adeptes de Khugatsaa savaient de quoi il en retournait réellement. Saru lui-même montrait les premiers signes d’inconfort malgré son intérêt précédent pour la chose. Toutefois le sujet était trop crucial pour que la vieille femme le balaye du fil de la conversation.

    « Détrompe-toi, mon enfant, tu connais bien des personnes qui s’y exposeraient volontairement. J’en fais partie. »


Qu’est-ce que la foi de Khugatsaa sinon un masochisme inavoué ?
Tout autre architecte leur aurait épargné cette douleur, et s’y attelait par ailleurs, mais ses plus fervents fidèles embrassaient la torture des afflictions lancinantes comme si elle avait été voulue et pas imposée. Chacun le justifiait à sa façon, et Tezen avait son opinion bien arrêtée sur sa cause. La nature humaine, dans ce qu’elle avait de plus inaltérable : sa tendance à l’autodestruction ainsi que son besoin irrésistible de mémoire et de contact social. Le sentiment d’appartenance est à l’homme ce que la fleur est à l’abeille, le lait aux chats et le miel aux ours ; une aspiration irrépressible lorsqu’elle se présente à portée de main. La plus grande des disciplines n’aurait raison de cet ardent désir, et il fallait bien une poignée d’architectes pour en venir à bout. Il était alors cohérent que ceux-là mêmes fussent à l’origine de l’oubli. Ils constituaient les seules entités susceptibles de détourner l’homme de ses démons internes.

    « Il ne faut pas considérer la douleur comme un élément isolé, la bénédiction ne se résume pas à ses mauvais aspects. C’est un marché avec Khugatsaa ; la souffrance contre les souvenirs. Et l’intensité de la souffrance n’excède pas la valeur des souvenirs. Il devient alors raisonnable de l’accepter, voire de la vouloir… Quant à la solitude, elle est exacerbée par la mémoire, et pas le contraire. »


Sa main droite tremblait légèrement, elle semblait faire un effort physique démesuré pour sa physionomie quand bien même elle reposait simplement sur l’accoudoir de son siège. La vieille femme sourit amèrement, avant de s’éclaircir péniblement la gorge. Saru en profita pour s’absorber dans la contemplation d’un mirage qui virevoltait non loin de là.

    « Tout cela n’est pas aussi complexe qu’il n’y paraît. Lorsque tu vivras un premier deuil, et je ne te le souhaite d’aucune manière, tout deviendra limpide, et je sais que tu feras le bon choix. La tristesse qui résulte des souvenirs nous définit autant que les autres expériences vécues. Les vivants sont source de compagnie, les morts d’identité. »


Lorsqu’elle reposa un regard inquisiteur vers le mercenaire muet depuis son arrivée, elle prit conscience qu’il s’en était allé contempler l’illusion de plus près. Une vérité est plus difficile à contempler qu’un artifice. L’air dénué de désolation, la voix paradoxalement franche, Tezen s’excusa en ces termes :

    « Je suis navré d’avoir fait fuir ton ami, Meylan. »


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Meylan Lyrétoile
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Mer 18 Avr - 21:10
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Profession : Ménestrelle
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Voilà qui faisait un sacré paquet à digérer.  Si Meylan ne partageait pas le malaise de Saru, elle n’en menait néanmoins pas très large non plus.  Elle restait immobile et le visage imperturbable…trop, pour quiconque la connaissait.  Ses yeux, comme toujours miroir de l’âme, reflétaient d’ailleurs bien son trouble.  Trouble accentué par le poids même physique qui semblait peser sur l’aubergiste, à en juger par les tremblements de sa main

Et puis, au fur et à mesure des explications, les pièces du puzzle se mirent en place et une image plus complète de la situation prit forme.  Ses épaules se relâchèrent et elle prit une nouvelle gorgée de son verre, preuve qu’elle avait récupéré ses facultés de mouvement.  Il y avait bien sûr toujours une certaine appréhension par rapport à cette douleur à venir, par rapport à la solitude que Tezen annonçait et que même le don de mémoire ne pouvait combler…mais d’autres parvenaient à les supporter, donc ça devait être faisable, non?

Et quand vint la question de l’identité, autre chose devint clair pour la ménestrelle: la cause de cette  mélancolie, de cette nostalgie qui entourait les enfants de l’Immaculé.  C’était le poids du deuil qu’ils portaient, seuls parmi les mages.  Et de plus en plus seuls au fur et à mesure que le temps passait.  Un sort digne d’une tragédie, c’était à se demander comment ceux qui le subissaient gardaient la raison.  Elle aurait bien clamé qu’elle seule était la source de son identité, qu’elle était la créatrice de celle-ci…mais ç’aurait été malhonnête.  Jamais elle n’aurait été celle qu’elle était sans celles qui l’avaient recueillie, sans les artistes qui lui avaient appris les ficelles de la profession, et sans les rencontres fortuites mais ô combien enrichissantes telles que celle de Tezen il y a quelques années de cela.  Les identités qu’elle incarnait à tour de rôle étaient ses propres créations, mais son identité à elle venait aussi de ceux qui l’avaient entourée à un moment de sa vie.

À propos d’entourer, Saru avait apparemment décidé d’aller voir plus loin s’il y était.  Etrange, qu’elle n’ait rien remarqué: elle était d’habitude plus observatrice que ça.  Bon, au moins répondre à cette remarque-là de l’aubergiste serait facile.

"C’est lui qui a lancé le sujet.  Tu n’y es pour rien s’il a eu les yeux plus grands que le ventre."

De son côté, elle commençait à y voir un peu plus clair, ce qui lui permit d’accompagner sa phrase d’un demi-sourire et de quelques pétillements dans ses yeux.  Il faut dire que ce n’était pas la première fois qu’elle observait que le guerrier, qui devait pourtant en avoir vu d'autres, avait du mal avec les arcanes de Khugatsaa.

"Je pense que je vois ce que tu veux dire.  Je ne suis pas pressée de payer le prix des souvenirs par contre."

Elle était à mille miles de se douter des bouleversements qui surviendraient quelques mois plus tard.  Oh, elle ne perdrait pas de proche…mais rien ne serait comme avant, comme pour tous ceux qui assisteraient comme elle au bal donné par M. Wilson.  Enfin, bien que prévenue, elle jouissait pour le moment encore d’une relative ignorance face aux dons plus douloureux de son Architecte tutélaire.

"À moins que ce soit trop personnel…comment est-ce Khugatsaa s’est manifesté à toi?"

Contrairement à ceux qui avaient été élevés dans une tribu, Meylan tirait une bonne partie de ce qu’elle savait au sujet des Architectes des livres de la bibliothèque de la ville et de conversations comme celle-ci.  Et il lui était donc souvent difficile de déterminer quels sujets pouvaient être abordés et lesquels risquaient de toucher une corde trop sensible.



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Süns
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Jeu 26 Avr - 0:58
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Profession : Tueur d'anomalies bénévole
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Les mots réconfortants de Meylan tirèrent un maigre sourire à son interlocutrice. Tezen appréciait tendrement ce caractère calme et artistique par bien des aspects, changeant et virevoltant au gré des brises et des courants, des airs de musiques et des mouvements mélodiques. Elle se courba imperceptiblement vers l’avant, et la gratifia d’un regard chaleureux, qui en disait long sur sa reconnaissance. Ses iris s’illuminèrent d’un éclat impalpable, et un courant d’air magique embauma les deux jeunes femmes de parfums floraux, amenés gracieusement par un courant d’air frais qui tempéra la chaleur estivale.

    « Nous ne sommes pas tous aptes à recevoir les offrandes du griffon ivoire. Mais toi, Meylan, tu en es digne. Khugatsaa te bénira. »


La tenancière acquiesça simplement au reste. Elle comprenait ses inquiétudes mais en débattre ne laverait pas son appréhension. Il est des choses que l’on ne peut anticiper, et qu’il serait vain d’affronter trop en amont. Prévenir la mort d’un proche ne rend pas sa disparition moins douloureuse, elle l’amplifie seulement en la scénarisant de diverses manières toutes aussi injustes qu’inacceptables. Penser, rationnaliser la fin d’une ère d’infini bonheur ternit les moments qui la compose, et noircit les ciels cléments. Tezen eut derechef un sourire douloureux. Elle marqua un silence mesuré, de ces mutismes sans gêne et pas le moins du monde inconvenants. Elle songeait à des temps anciens, à un autre siècle peut-être.

Il est possible qu’elle perdît quelques rides le long des secondes qui s’égrainaient. Quelques instants s’écoulèrent, son apparence fut à nouveau celle de ses vingt ans, à l’âge idiot où l’on est prêts à tout risquer au nom de ses sentiments, même de ne pas vivre aussi loin que 932. On ne se projette pas, on ne respire jamais à pleins poumons, on caresse chaque instant dans le plus délimité des présents, on vit pleinement sans pourtant avoir une vue d’ensemble. Les sièges confortables sur lesquels Tezen et Meylan reposaient se situaient à présent au beau milieu du désert Zoch. Meylan, en sa qualité de mage des illusions, pouvait percevoir la magie à l’œuvre, mais le décor en était à couper le souffle de réalisme.




    « Edgarh ! »


La voix provenait de Tezen, mais elle paraissait moins rêche, moins enrouée, et pourtant plus abrupte que celle de la vieille tenancière. Le corps de cette dernière se mua en deux formes, l’une toujours enfoncée dans son siège correspondait à la version ridée de la mage, tandis que la Tezen de sa jeunesse se détachait du corps inerte pour se jeter aux côtés d’un homme. Un jeune éphèbe quelque peu plus âgé qu’elle, au charme certain mais au regard vitreux.

    « Bois, par Dalai, bois toute mon eau ! On voit les arbres derrière la colline, c’est l’oasis… tu les vois ? »


Le jeune homme reposait à même le sable brûlant, et ses yeux fixaient le soleil avec trop d’intensité pour la pérennité de ses rétines. Il admirait une dernière fois cet astre moins ardent que le sol sur lequel il se consumait, et à bien des égards plus chaleureux qu’aucun grain de sable. Il contemplait cette puissance supérieure, qui le dominait tout à fait, et il n’abandonna l’objet de son intérêt que pour poser un regard délicat sur son âme sœur, dont on le privait. Pourtant les faits voudraient que ce fût lui qui lui soit arraché. Il n’aurait su dire quelle situation était préférable, qu’il reste ou qu’elle demeure, qu’elle décède ou qu’il trépasse. Il est probable qu’aucune des deux situations ne soit préférable, ou que les deux le soient simultanément, mais jamais, ô grand jamais, l’une ne devait se dérouler sans le concours de l’autre. La lâcheté lui dictait de se réjouir d’être celui à partir, à ne guère souffrir, mais sa tendresse à l’égard de Tezen teintait ses yeux de désespoir, et rendait son cœur trop lourd à porter.

    « Il est là, Tezen. Il est là. Nous avions tort de croire que nous pouvions lui échapper. »


Ses lèvres s’asséchaient à vue d’œil, et sa peau perdait de son humidité. Chaque parole râclait inélégamment son palais, la source de la vie se déversait hors de lui en gouttelettes inquiétantes qui trempaient ses vêtements et ceux de la belle penchée sur le mourant. Elle tourna brusquement la tête pour suivre son regard, et elle distingua du haut de la colline encore imprimée de leurs pas, un régisseur et son muursüld, un être d’horreur et son fidèle exécutant. Sans s’approcher le régisseur employait sa magie pour extirper l’eau du corps meurtri, et même à cette distance elle distinguait son expression imperturbable. En dépit de la chaleur, et bien incapable de croire qu’il lui restait assez d’eau à fournir, Tezen fondit en larmes, et pressant son amant contre elle comme pour empêcher l’eau de le quitter, elle se mit à hurler.

    « VA-T-EN ! LA AISSE-LE VIVRE, JE T’EN SUPPLIE ! Encore un peu… (Des sanglots incontrôlables octroyèrent une once de violence à sa voix brisée.) QUE LES ARCHITECTES TE DETRUISENT, QU’ILS T’ANEANTISSENT SANS PITIE ET… Oh Edgarh, Edgarh... »


Elle broyait de son étreinte le corps desséché et dénué de vie, embrassait en désespoir de cause ses lèvres gercées et sans chaleur humaine. Pas de dernière parole, pas de dernier « je t’aime » prononcé dans un souffle, le dernier expiré, mais un simple regret, et un amour si véhément qu’il était implicite, comme un non-dit inexprimable qui agitait son cœur et ravageait son âme plus sûrement qu’aucun mot du langage commun. Ses sanglots s’amortissaient dans ce corps immobile, ses larmes se confondaient avec l’humidité de sa vie dépassée. Un mort qu’elle n’oublierait jamais, car ce jour-là sa foi était paradoxalement plus grande que jamais, malgré l’intervention inopinée de l’émissaire divin. En l’absence de sa moitié, elle se consacrerait toute entière à son architecte ; plus jamais un être n’occuperait une place semblable dans son cœur, elle ne pourrait jamais qu’errer, et combler le vide singulier par de multiples pleins.


Lorsque l’illusion se dissipa, une larme roulait sur la joue d’une Tezen vieillie de plusieurs décennies.


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Meylan Lyrétoile
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Mar 8 Mai - 12:32
Irys : 840313
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Peut-être était-ce le fait d’être baignée dans cette magie qu’elle partageait avec la Khurmi, peut-être était-ce la présence familière de Tezen elle-même, mais en tout cas Meylan se sentait à l’aise, dans son élément.  Elle s’enfonça un peu plus dans le siège confortable dans lequel elle était assise, maintenant parfaitement détendue.  Et à l’assurance que l’Architecte tutélaire qu’elles partageaient la jugerait un jour digne de sa bénédiction, la ménestrelle sentit une chaleur inexplicable naître en elle.  Un jour, peut-être…  Mais l’idée qu'un tel être ait même conscience de son existence lui paraissait tellement surréaliste.  Enfin, en tant qu’artiste et disciple du Griffon Blanc, le surréaliste faisait partie de son quotidien, donc cette idée n’était peut-être pas si absurde que ça.

Et, en parlant de surréaliste, le changement de décor donnait l’impression que toutes deux avaient été plongées dans les images fantasmagoriques qui flottaient dans le Yeron’Kir de Meylan.  Au moins n’avaient-elles pas à subir pour de vrai la chaleur qui devait très certainement écraser le véritable endroit reproduit autour d’elles.  Enfin, la jeune femme ne le devait pas.  Son ainée, par contre, se souvenait probablement encore du poids des rayons implacables de l’astre en ces contrées.  La mise en scène était en tout cas parfaite.  La ménestrelle croyait avoir vu l’étendue complète des talents de Tezen depuis le temps qu’elle fréquentait l’établissement, mais elle réalisait maintenant qu’il n’en était rien.  Jamais elle n’avait vu illusion plus totale ou plus réaliste.

Mais toute considération technique quitta bien vite l’esprit de l’artiste, poussée par la scène poignante qui se déroulait devant elle.  Qu’il était étrange de voir l’aubergiste débarrassée du poids des années…et paradoxalement accablée par un poids dont Meylan ne réalisait que maintenant à quel point il était lourd.  C’était une tragédie en bonne et due forme qui se déroulait devant elle: amants séparés, environnement hostile, persécuteur contre lequel tous étaient impuissants…  La seule différence était qu’elle assistait à une scène certes ancienne et recréée de toutes pièces, mais jadis bien réelle.  Et c’était une des protagonistes qui la narrait.

La gorge de la ménestrelle se serra en voyant que ce n’était pas l’eau que Tezen pressait son amant de boire qui préserverait sa vie.  Comment diable la Khurmi s’était-elle retrouvée si loin de ses montagnes natales, dans un environnement encore plus hostile, si toutefois cela était possible?  L’arrivée d’un nouveau personnage répondit à sa question: Edgarrh était une Anomalie.  Une de ces créatures contre-nature dont les légendes regorgeaient.  Une erreur que des envoyés divins se chargeaient de corriger.  Alors pourquoi avait-il l’air si humain?  Pourquoi le coeur de Meylan pleurait-il cette mort imminente (et pourtant ancienne)?  Parce que c’est d’un être humain qu’il s’agissait, tout simplement, et un être humain qui avait été cher à son amie au point de lui faire braver les sables brûlants de Zochlom.

Quand l’illusion se dissipa, les yeux de la ménestrelle étaient humides.  Elle arrivait à empêcher cette humidité de rouler sur ses joues, mais tout juste.  Elle ne parla d’abord pas  Parce qu’elle ne faisait pas confiance à sa voix, parce qu’elle ne savait pas quoi dire.  Face à de telles émotions, les mots lui faisaient défaut.  Enfin, un souffle, à peine plus qu’un murmure.

"Je suis désolée."

De quoi s’excusait-elle au juste?  De la mort d'Edgarrh?  Peu probable: elle n’était même pas née à l’époque.  D’avoir ramené à la surface des souvenirs aussi douloureux?  Peut-être, mais Tezen elle-même lui avait dit qu’elle devrait apprendre à vivre avec cette souffrance.  Ou peut-être ne s’agissait-il pas d’excuses, mais simplement d’une manière de montrer une certaine empathie?  N’était-ce pas cela qui manquait le plus aux disciples de Khugatsaa, en particulier ceux atteignant un âge avancé: la possibilité de partager le fardeau de leur douleur avec d’autres?  Pas étonnant que la vieille mage dise que la mémoire ne fait qu’exacerber la solitude.



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Süns
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Mar 15 Mai - 23:08
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La perle salée scintilla au coin de son œil, et entama une lente descente le long de sa joue usée. Elle roula en miroitant les éclats du soir, rejoignit paisiblement la commissure de ses lèvres qu’elle étira péniblement en un sourire aimant et audacieux. Un conflit d’émotions vivait dans son regard ; sur son visage des transports faisaient d’elle un être vivant à part entière, un être de par ce déluge de sensations, vivant de par les souvenirs qui s’entassaient dans sa mémoire. Honorer les morts revenait à exacerber son amour des bien portants, rendre éloge à la mort, c’était en quelque sorte reconnaître la valeur d’une existence.

L’excuse prononcée à demi-mot par son interlocutrice la ramena sans violence à la réalité, l’extirpant de ce passé lointain et contradictoire dans ce qu’il représentait. Les moments les plus forts de nos vies se caractérisent presque systématiquement par la tourmente et l’opposition brutale de deux extrêmes. La peur de perdre ce que notre cœur adore, la mélancolie qui vient suite au délectable bonheur, la jalousie vis-à-vis de ce que l’on possède, la rancœur au cœur des amitiés les plus fusionnelles, la gracieuse gratitude face à la fin d’une souffrance. Par-dessus tout, la mort pour parachever l’amour.

Elle se refusa à démentir Meylan, parce qu’elle devinait la compassion derrière ses trois mots murmurés, et pas un réel remords. Elle ne l’avait forcée à rien, Tezen avait eu suffisamment de libre-arbitre pour choisir sciemment chacun de ses faits et gestes au cours de sa longue vie, et cet échange n’avait pas fait exception. Elle planta son regard, qui à l’inverse de son corps, avait pris en vivacité au fil des ans.

    « Le perdre a eu le mérite de cristalliser mes sentiments, et Khugatsaa m’a permis de conserver près de mon cœur ce précieux cristal. Peut-être qu’à l’heure qu’il est nous ne serions plus aussi proches, aussi passionnés que jadis, mais ce que nous avons eu a été inestimable, et je ne me permettrais pas de remettre en cause mon affection pour un défunt. Il demeure tel que je l’ai connu, et je ne peux plus nier mes sentiments d’alors. »


Il y avait peut-être une part de faux, d’illusion, mais Tezen n’était pas de ceux qui dénigraient les illusions. Désespérée à l’idée de perdre sa moitié, elle avait redoublé d’efforts pour honorer le griffon d’ivoire, elle avait tourné son ardent amour pour son feu amant vers le dieu immaculé, dans l’espoir de pérenniser ce qu’elle était devenue, et surtout, de pérenniser la personne qui définissait sa propre intégrité. Elle expira longuement, mais délicatement, à la manière des grand-mères réprobatrices mais au cœur conquis. Rares étaient les instants où elle avait été encline à partager un pan aussi significatif de sa mémoire, mais elle était soulagée de l’avoir fait avec une ménestrelle telle que Meylan, elle qui de toute évidence comprenait les humains mieux que personne puisqu’elle les étudiait de près.

    « Cet endroit, c’est une idée d’Edgarh. Il adorait Darga, le carrefour des civilisations ! Mais il avait peur de perdre de son identité dans la masse de la capitale. Il voulait créer un lieu à l’abri des regards où se réfugier, où rêver ensemble, et y déverser par la magie une part de nous-mêmes. Il n’y a pas une illusion en cet endroit qui ne provienne pas des personnes qui le fréquentent ! Oh, il avait une façon bien à lui de rendre chaque chose féérique, surtout les illusions… Il y a un peu de lui dans chacune d’entre elle. »


Un nouveau sourire parut sur ses lèvres, alors que son regard se perdait vers l’entrée de la cour. Elle fit un signe de la main en signe de salutation, et un homme en tout point identique au Edgarh de l’illusion (et donc paradoxalement trop jeune pour être réel) répondit à son salut par un sourire complice. La magie de Khugatsaa, époustouflante et terrifiante à la fois. Tezen empoigna les accoudoirs de son siège et s’y appuya allègrement pour s’extirper des coussins confortables dans lesquels elle s’était empêtrée. Elle posa de nouveau sa main contre la joue de la jeune femme, un contact aussi léger qu’un courant d’air. Elle chérissait sa compagnie, mais elle devait partager son temps avec ses autres clients, et plus que tout, ce qui avait été dit et montré pesait suffisamment sur leurs consciences pour qu’elles reportent leur prochain échange.

    « Puisse Khugatsaa veiller sur tes pas, mon enfant. »


Edgarh la suivit du regard alors qu’elle retournait à son comptoir à pas lents mais assurés. Perdre ses souvenirs n’était peut-être pas nécessaire ; l’être humain savait s’y faire dans le déni.


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La mort révèle l'amour, c'est l'inconsolable qui pleure l'irremplaçable.
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Meylan Lyrétoile
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Jeu 17 Mai - 18:12
Irys : 840313
Profession : Ménestrelle
My'trän +2 ~ Khurmag
Pendant longtemps, Meylan s’était demandé comment il pouvait être supportable de porter le poids des souvenirs s’accumulant année après année alors que ceux qui les peuplaient disparaissaient petit à petit (ou brusquement, c’était possible aussi).  Elle ne voyait que la douleur qui hantait ceux qui avaient la malchance de vivre (ou survivre?) le plus longtemps.  Mais désormais, c’était comme si cette conversation lui avait retiré ses œillères, lui permettant de voir au-delà de la souffrance.  Se remémorer le passé faisait mal à Tezen, aucun doute possible à ce sujet.  Et pourtant…ce cristal qu’elle mentionnait, elle le portait tel un joyau près de son coeur.  Même la larme qu’elle avait versée ne ternissait pas le rayonnement qui semblait émaner d’elle.

Une autre découverte de cette soirée était que le deuil pouvait donner naissance à des merveilles incomparables.  Ainsi cet endroit, ce sanctuaire empli de l’art de Khugatsaa, avait été inspiré par cet Edgarrh dont elle voyait maintenant l’empreinte à quelques pas d’elle?  Même si la ménestrelle n’avait jamais connu et ne connaîtrait pas le jeune homme, elle lui en était éternellement reconnaissante.  Sans lui, jamais elle n’aurait fait de l’auberge une de ses retraites favorites, pas plus qu’elle n’aurait rencontré sa tenancière.  Voilà qui aurait rendu sa vie à Darga infiniment plus terne.

Enfin, toutes les bonnes choses avaient une fin, et Tezen, en tant que maîtresse des lieux, ne pouvait pas vraiment se permettre de passer la soirée avec une seule personne.  Meylan releva ses yeux vers la salle pour suivre des yeux sa mentor et constata au passage qu’elle ne voyait plus celui avec qui elle était entrée.  Peut-être avait-elle surestimé sa résistance à un tel bain d’illusions, après tout.  Dommage, mais une part un peu égoïste d’elle-même ne parvenait pas à regretter d’avoir choisi cet endroit comme destination ce soir.  Tous ses passages dans l’univers enchanté qui peuplait les lieux lui apportaient quelque chose, et cette nuit n’avait pas fait exception à la règle.  Si possible, elle lui avait même apporté plus que toute autre visite.  Des questions qu’elle avait portées en elle pendant trop longtemps avaient enfin reçu une réponse, des zones d’ombre un rai de lumière.

Elle reprit en main son verre et se contenta de savourer ce qui restait de sa boisson en silence.  Les créatures fantasmagoriques qui peuplaient l’endroit se suffisaient à elles-mêmes pour ce qui était d’offrir un spectacle mémorable à quiconque entrait.  Elle flottait dans un autre univers.  Pour une fois, c’était elle qui profitait de l’art d’une autre pour s’évader et non l’inverse.  Autour d’elle, les autres clients allaient et venaient, certains par petits groupes, d’autres seuls comme elle.  Tous sortiraient avec l’impression d’avoir vécu une expérience unique, et ils n’auraient pas tort.  Et tout ça parce qu’un jour lointain, une Tezen plus jeune que Meylan l’était aujourd’hui et son amant décédé depuis longtemps avaient partagé un même rêve, et Khugatsaa avait protégé le souvenir de ce rêve commun, le rendant plus fort que la mort.



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